samedi 28 mars 2009

C'est maintenant demain

Un jour, j'ai essayé de me souvenir d'une date, l'apparition de la première dent de Kéké. Alors j'ai cherché, à tout hasard, dans les archives de ce blog. Résultat : rien. Juste des histoires de tartes au caca ou de machines à café soviétiques. Je me suis un peu maudit, sur le coup. Aucune trace, tous ces mots, et puis pas de première dent. Je corrige le tir et inaugure une sorte rubrique où je consignerai, compilerai, les phrases notables de ma progéniture.


*

Me voyant enlever mon pantalon : "Papa, tu es torse nu des jambes".

Contemplant un bonbon : "Ce bonbon ? je crois que je vais me le garder pour demain. Je crois que c'est maintenant demain, je le mange."

Poète : "Maman, je t'aime plus fort que la vitesse. Plus fort que la fumée. Et que les bolides."

Premier Calembour : "Les hommes des cavernes vivent dans des grottes... (gloussant) Des grottes de nez !"

(J'ai déjà entendu cette plaisanterie chez des adultes, mais l'entendre dite "sérieusement" par kéké m'a quand même bien amusé) : Juste avant une séance de bagarre : "Papa, je vais faire pipi, commence la bagarre tout seul, j'arrive."

mardi 24 mars 2009

In bed with André Rieu

Le lundi 2 mars 2009, vers 21h30, le violoniste André Rieu entra sur la pelouse du stade Bollaert, à Lens, lors de la rencontre de Ligue 2 entre le Racing Club de Lens et l'Espérance Sportive Troyes Aube Champagne. Il interpréta « les Corons », chanson de Pierre Bachelet, air traditionnellement repris par les Lensois à chaque début de seconde mi-temps. En queue de pie, avec un orchestre en play-back, et éventuellement lui-même en play-back, André Rieu, le hollandais violon, se promena sur le rond central, sans se départir de son sourire lunaire, cerné par des dizaines de cameramen, dont certains étaient des preneurs de son. La chanson fut reprise avec ferveur par les trente mille supporters nordistes – avec tout de même un léger décalage, ce qui arrive toujours quand des milliers de gens chantent en chœur avec un violon. Cette configuration provoqua un populaire et sympathique brouhaha de foule, ce qui attendrissait toujours André Rieu.

La reprise des « Corons » par André Rieu est disponible sur son dernier album « Passionnément », qui est déjà disque d’or.

Après l'exécution de la chanson, André Rieu salua le public, donna le coup d'envoi fictif de la rencontre et rentra chez lui. Le coup d'envoi fictif des matchs de football est parfois donné par un personnage qui n'est pas un joueur, pour le symbole, pour le mettre en avant, lui ou bien une cause. Par exemple, lors de la rencontre Toulouse - PSG du 22 mars 2009, il s'agissait d'une Madame Claude, non pas une tenancière de lupanar, mais tout bonnement la toulousaine madame Claude Nougaro. C'est parfois un enfant handicapé, parfois une chanteuse locale, parfois un grand pâtissier qui vient de créer un emploi, parfois un ours des Pyrénées, parfois un violoniste hollandais. André Rieu salua la foule, puis sortit du terrain, gagna le couloir qui conduit aux vestiaires. Là une quarantaine de jeunes ramasseurs de balle attendaient le musicien, il leur signa un autographe, à tous.

André Rieu vivait dans une grande villa en forme de stade. Au centre du salon, un épais tapis d’orient vert comportait en son centre un rond central, dans lequel il se mettait parfois, tout au centre. Lorsqu'il souhaitait étrenner une nouvelle paire de chaussures en cuir noir, il s'y plaçait, et le craquement des souliers neufs accompagnait moelleusement une valse mélancolique. Ce soir là, encore, le violoniste batave répéta (en play-back) parmi ses murs richement décorés des disques d’or de ses précédents albums :


La valse de l’Empereur (1998).
Le Bonheur à 3 temps (1999).
Festival Strauss (1999).
Joyeux Noël (2000).
Chansons Populaires (2000).
Croisière Romantique (2002).
Bal à Vienne (2003).
Douce Nuit (2003).
La vie est belle (2003).
Romantique (2003).
Bal du siècle (2003).
Aimer (2003).
Le Monde en fête (2004).
Valses de Toujours (2005).
Romantic Moments(2005).
Les Mélodies de mon cœur (2006).
Les Noëls de mon cœur (2006).
New York Memories (2006).
L’Album de Noël (2007).
Un bal romantique (2007).
Concert à Vienne (2008).
Paradis (2008).
Les 100 plus belles mélodies (2008).
Il était une fois (2009).

André Rieu, maintenant au centre de son lit, s'était endormi, bercé par lui même. Il portait encore son costume impeccable de concert, et serrait contre sa joue son cher instrument, un Stradivarior fabriqué à Honk Kong par le luthier de prestige Vienna Incorporated. On entendait sur la table de chevet le bruit cristallin d'une fontaine à eau pourvue de moulins mécaniques et de tulipes à ressort. C'était le souvenir d'un de ses nombreux coups d'envoi, lors du match des Los Angeles Galaxy contre le Las Vegas Football Club, à l'hôtel Kehlsteinhaus, célèbre reconstitution du nid d'aigle bavarois d'Adolf Hitler, entre une pyramide-jacuzzi et un Taj-Mahal-pressing, où les serveuses, des femmes blondes aux seins phénoménaux, arboraient des petites moustaches, tandis que le chirurgien-plasticien en chef de l'établissement, surnommé "panzer-boobs", portait des toasts debout sur sa chaise lors des concerts de charité organisés au profit des chanteuses locales non-voyantes.

André Rieu souriait dans son vague sommeil. Que cachait son sourire énigmatique ? André Rieu à cet instant, le violon serré plus fort contre son cœur, paraissait un mystère parfaitement opaque ; peut-être dans son esprit survenait tout d'un coup le secret de la vie, une révélation, la réponse à toutes les énigmes du monde, et qu'il n'en disait rien, satisfait d'être cette boite de Pandore hermétiquement close. Peut-être que Jésus-Christ en personne apparaissait au centre de son crâne, pour donner le coup d'envoi de la Bonne Nouvelle, et qu'il se mordait les doigts en criant : "Au secours, j'ai beau être le fils de Dieu, je me suis perdu dans le cerveau d'André Rieu, get me out of here !". Peut-être, qui sait, qu'un vent glacial balayait la surface de l'esprit d'André Rieu comme un souffle martien dans le chaos de l'espace. Et peut-être qu'une pensée étrange découvrait cette planète inexplorée, l'âme d'André Rieu , après un siècle de voyage, une pensée de préservatif à énergie solaire, ou bien l'idée d'une choucroute thermale, et cette pensée incongrue, en débarquant, envoyait anxieuse ce message aux indigènes : je viens en ami ! Cette pensée pensait : est-ce le moment d'enlever le casque de mon scaphandre, dans l'atmosphère étrange de l'intelligence d'André Rieu ?

André Rieu semblait être sa propre Joconde. Sans doute cherchait-il à percer son mystère, lui aussi. Cherchait-il une solution, sa solution, passionnément. Je viens de résoudre ma propre énigme, et mon numéro de téléphone portable n'est rien d'autre que le nombre d'or. Ou bien souhaitait-il se lever et se frapper avec une violence inouïe, s'assommer, furieux, du scandale d'être lui même, de l'impossibilité d'être André Rieu.

Peut-être qu'au lieu de tout cela, il faut à cet instant penser au destin d'un autre homme. Il s'appelle Paul. Il est second violon au second pupitre de l'orchestre d'André Rieu , et il joue tous les soirs en play-back, dans un stade du monde. Il constate qu'un footballeur va donner le coup d'envoi d'un Boléro de Ravel , échange de bons procédés avec ses relations de stade. Paul n'a pas changé les cordes de son second violon depuis des années, il ne tend même plus le crin de son archet, lorsque le disque d'accompagnement démarre, il monte son bras en haut et en bas, comme s'il se caressait machinalement devant une émission de radio pornographique. Puis entre les deux mouvements du Boléro de Ravel qui n'en compte qu'un, il envoie un texto à la seule personne pour qui il importe, son chien. Un téléphone portable est posé près de la gamelle du chien, qui se nomme Paul également, mais le comble de la misère est que Paul ignore que l'appareil n'a plus de batterie, et que les textos se perdent dans le néant de l'infini, et qu'il y a probablement plus de chance qu'ils soient captés par l'esprit d'André Rieu que par Paul, le chien de Paul.

Pendant ce temps, André Rieu joue la célèbre valse de Dmitri Chostakovitch, dans un rêve d'André Rieu, il est comme le violoniste roumain du métro, mais au lieu de passer dans les wagons miteux parmi des iPods en train d'écouter des gens aux batteries faibles, lui, gitan formidable, il est le violoniste de l'Orient-Express, aux murs chamarrés, aux fauteuils vastes et mous, où même les fenêtres sont richement décorées de paysages, empilement de châteaux autrichiens et de nids d'aigles figés dans les hauteurs. Des femmes entre deux âges l'aiment passionnément.

La nuit était totalement tombée, transporté par ses visions d'Orient-Express, André Rieu dormait. Au Nord c'était les corons, à l'est c'était Vienne et ses valses d'empereurs, à l'Ouest, rien de nouveau.

Non, car à l'Ouest d'André Rieu, soudain, un gyrophare rouge, surplombant une sorte d'interphone marron, se mit en marche, sur la table de chevet. André Rieu se réveilla, il appuya sur l'interrupteur et dit :

"Ici André Rieu, je vous écoute, monsieur le Maire.
- André Rieu, nous avons un problème, grésilla la voix. il y a un Philippe Candeloro géant, déguisé en mousquetaire, qui s'attaque au centre-commercial Charles Hernu. Il va tout détruire !"

Le sang d'André Rieu ne fit qu'un tour. Les paroles du Maire résonnèrent dans l'esprit d'André Rieu, comme les chants d'enfants dans une cathédrale, tandis que l'apparition de Jésus-Christ, toujours coincée dans l'encéphale du musicien ultra-outre-quiévrain, tambourinait aux parois : "Laissez-moi partir ! Pitié !" Un nom le ramena plusieurs années en arrière, lorsqu'il était encore jeune étudiant romantique portant des lavallières. Ce nom, mon Dieu, ce nom lui rappelait quelque chose de beau, de profond, de perdu. Pas Philippe Candelorro, mais plutôt... et la voilà, surgissant du passé, fantôme des ses folles années viennoises, le visage de son premier amour, Charlotte Hernu.

André Rieu sauta de son lit, et voulut s'habiller, avant de se rappeler qu'il était constamment habillé. Empoignant son violon d'une main, son archet de l'autre, il fit tinter une cloche pour prévenir de son départ inattendu.

Apparut alors son domestique inquiet et sourd, un ancien guitariste du Rondo Veneziano, mi joueur de football, mi peintre, le bienveillant Ronaldo da Vinci :

"Maître, soyez prudent, prenez garde à vous !
- Ne t'inquiète pas, brave Ronaldo, c'est simplement une mission de routine. Je reviendrai avant l'aube.
- Hein ?
- Non rien."

Et André Rieu sauta par la fenêtre, tandis qu'au loin, dans l'horizon de la nuit obscure, brillaient les flammes ravageant déjà le centre commercial.


La suite au prochain épisode : "André Rieu contre la Femme Visible".

mardi 17 mars 2009

Le Coeur léger et le bagage mince

Soudain, dans ce couloir sombre, avec tout au bout la Machine à Café, énigmatique, je sens un très léger sentiment d’allégresse. Je dis énigmatique, pour la Machine à Café, car on ne sait jamais si elle va distribuer un gobelet, ou tomber en panne et laisser couler la boisson commandée dans le néant. Cette sorte d’incertitude l’entoure d’un halo de mystère, on ne sait guère ce que le destin va nous réserver, si l’on va ressortir bredouille et la tête baissée. Ainsi, elle se dresse comme un totem rustre, une force du hasard, de l’incertitude, du chaos. On s’en approche plein de respect et d’appréhension.

Tout à coup, pourtant, dans cet affreux couloir déprimant où même les acariens sont tentés par le suicide collectif, une grande idée de printemps ou de liberté envahit mon esprit. Le café désiré coule normalement, tout se passe bien, je suis à la limite du Fred Astaire. Je bombe le torse, je suis absolument seul, et je me permets donc d’étirer les bras, d’aise. La silhouette narquoise, qui touillait son café en me regardant de travers, a disparu. J’allonge le pas. Je me ballade, solitaire, le couloir se déroule, je m’y meus avec souplesse. Eventuellement, je tenterais de claquer les pieds de travers, mais c’est le matin, j’évite dans ce moment sympathique de me confronter à mes limites physiques.

Cette idée de printemps entraine une autre idée, celle de ménage de printemps. J’entreprends donc un geste fou, rigolo, un ménage de printemps de mon nez. J’y plonge mon doigt, virilement, à la recherche des obstacles mous qui se dresseraient entre moi et l’air vif du matin. J’avance ainsi, l’enjambée enthousiaste, le doigt fureteur.

De derrière la bonbonne à eau, apparait doucement, touillant son petit café avec sa petite touillette, l’homme à la petite moustache et au pantalon marron raide. Il me regarde, la bouche pincée, sa mine grise résolument satisfaite. Cet air narquois. Cet air de triomphe, le triomphe de toute une vie. De mon côté, le doigt branché au tarin, je me fige. A cet instant, s’offre une alternative : soit je sors mon doigt avec précipitation, je le cache dans ma poche, je rougis, je m’agenouille et je lèche la moquette en signe de soumission. Il peut, alors, s’il le souhaite, poser son pied sur ma nuque un moment, déguster son café infiniment touillé juste au dessus de ma Honte. Puis me faire basculer au sol d’un bref mouvement, et partir en susurrant entre ses dents : « bien le bonjour, monsieur Crotte-de-Nez. »

Second choix : j’assume mon divertissement nasal. Sonnez tocsin. Mobilisation générale de moi-même. Nez pride. Alors je le regarde. Il me regarde. Le doigt est dans mon nez, et je plisse les yeux. Nous nous observons. Quelqu’un, au loin, commence à jouer de l’harmonica. Il touille. Je touille, aussi. Puis lentement, je sors mon doigt et je le contemple. J’enchaine une expression de franc contentement. Belle bête, semble-je m’exprimer. Puis pour embaumer la substance, momifier le rejet, immortaliser l’agglomérat, un peu comme l’on sale la viande, je la roule délicatement entre mes doigts, en produisant une grosse bouche sensuelle de Nutellomane.

Je tourne les yeux vers l’inconnu. Je le dévisage, je le scrute avec force, j’attends son changement d’expression. Mais il demeure impassible, il me regarde. Il touille, encore, un vrai métronome. Ah tu veux jouer à ça, coco. Tu crois que j’ai fait un coup de poker et que je vais enlever mon pantalon et boire toute la Honte. Alors là tu te trompes ; et sur le champ, je dépose délicatement ma boulette glauque sur ma langue, et je la mâche, avec volupté, dans une torride danse du ventre, mais des mâchoires. Et je murmure, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Je le sens qui ploie. Il va se mettre à genoux, c’est certain. Et je vais poser mon pied sur sa nuque, il va m’implorer : pitié, je ne suis qu’un misérable vermiceau, faites de moi votre serpillière, votre Sopalin d’adolescent plein de sève, faites de mon corps votre vaste charentaise. Pitié, ne portez pas sur moi le sceau fatal de la Honte. Et là, lorsqu’il se mettra à genoux, j’hésiterai, et peut-être qu’en fin de compte, je lui pardonnerai. Je lui dirai, le faisant choir d’une pichenette de l’orteil, va, anonyme bureaucrate, va terminer ta comptabilité terrestre, va et vis, et médite sur ton insignifiance sans borne. Et le ciel s’ouvrira et apparaitra le soleil, immense boulette jaune tombée du nez de Dieu.

Sans doute, il éprouve déjà ma future indulgence, il la conçoit peut-être comme une humiliation au-delà de la Honte, et pour éviter une fatigante scène d’extase, humblement, accusant réception de ma bonté, il ne se met pas à genoux, il se contente de poursuivre son chemin, baissant les yeux. Je me retrouve à nouveau seul, vague, saisi du vide un peu morose qui suit les victoires écrasantes, et je comprends que je mâchonne ma propre morve.

lundi 2 mars 2009