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La dorade aux mille bouches

J'existe.

Je rentre dans la banque pour déposer un chèque. La banque est encore fermée, mais les machines sont ouvertes. Je dépose le chèque dans la machine ouverte. Derrière la grille blanche, on devine des gens qui s'activent avec des formulaires. Ils s'engueulent à cause de formulaires pas remplis.

Cela me parait incongru, cette scène de bureau, pourtant c'est tellement normal. C'est sans doute le rideau de fer qui sépare l'ouvert du fermé, qui semble placer ces employés dans une situation particulière, faire de nous des observateurs, et eux des observatés. Me vient ensuite une méditation intérieure qui dure vingt secondes, comparable à la question de l'oeuf et de la poule. Est-ce que, du fait que tout soit incongru, tout nous parait normal à force, ou bien, au contraire, tout étant normal, tout nous semble étrange quand on prend un peu de recul. Puis je dépose le chèque et je disparai. Dans le métro une adolescente dit, inspirée : "mais s'est koi au font la normaliter ?"



Dans le métro, des gens s'engueulent aussi, mais non à cause des formulaires pas remplis, au contraire, à cause du wagon bien rempli. Ils s'engueulent à cause d'eux mêmes, en fait. Voilà, tout le monde s'est "rempli", et ceci est douloureux pour les pieds. Les braillards, des gens très bien au fond, sans doute, cherchent du regard des regards approbateurs, car après tout, tout le monde a raison. Je n'aime pas ça, j'ai l'impression qu'on me viole la conscience, quand on cherche mon regard approbateur, et ça me pique au niveau de l'esprit. La tête contre la barre en fer, ils machouillent : "ceux qui veulent pas prendre les transports h'en commun zon qu'à prendre le taxi hein".



Dimanche dernier, nous sommes montés avec Kéké dans la cabine du conducteur du métro. C'était très silencieux, un calme étonnant. De cette pénombre, on voyait des paquets de gens, par grappes ; le train les vendangeait. Ils ont beau brailler, derrière le pare-brise, on ne voit que le O de leur bouche, on n'entend pas grand chose, on ne déchiffre rien, et c'est tant mieux. C'est la paix. Le O inaudible sur leur visage est conservé à l'état de hiéroglyphe, on se félicite de ne pas profaner leurs mystères. Parfois le mouvement meurt sur un couple qui s'embrasse, ou bien sur un type en costard, un jeune avec des pantalons slims, un ponque, de parfaits inconnus, des qui existent aussi parmi leur normale incongruité. Le recul, le retrait, le fait d'être dans ce bocal rend toutes ces silhouettes banales soudainement romanesques.



Le métro pris était pour voir le grand aquarium à la Porte-Dorée. C'était bien. Les poissons semblent dans leur cabine à eux, ils s'approchent de la vitre, nous regardent : mais c'est une charmante illusion. Des enfants se réjouissent de cette rencontre, les parents, soudain démangés par un prurit métaphysique, font la réflexion que c'est nous, au fond, qui sommes dans des bocaux à être regardés par des poissons. En fait, les parois des aquariums sont des glaces sans teint. Les poissons se regardent eux-mêmes, ils se découvrent et s'oublient aussitôt, ils ignorent l'agitation des nez collés contre la vitre.



Plus tard, j'ai demandé à kéké de se raconter lui-même une histoire pour s'endormir, ça me changerait un peu. Alors il a improvisé quelque chose de très étonnant : l'histoire de la dorade à mille bouches. Pour être honnête, le titre complet est : l'histoire de la dorade à mille bouches qui vomit partout. Je crois que c'était très spectaculaire comme histoire. Enfin, pour sortir ces notes accumulées depuis quelques semaines, ça fait quand même un titre valable.

Commentaires

  1. ah ben ça y est on comprend enfin qui a de l'imagination dans c'te famille ! :)

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  2. Encore une histoire de vomi, et qu'on essaie de passer sous silence, en plus.
    Il doit y avoir un épouvantable secret dans cette famille. Quelque chose de pas digéré, qui reste sur le coeur. Haut le coeur, oh, les coeurs, oh, l'écoeure, on y a toujours mal au coeur. C'est grave, doc'coeur ? Et cet enfant qui veut être vétérinaire pour poissons, mais que font les parents ? Ils l'emmènent voir des poissons. Ils ne lui racontent que des histoires de poisson. Ils l'ont appelé Kéké. Pourquoi Kéké ? Qué ? Quéqué ? queque ? Queuequeue ? Cette histoire finit en queue de poisson.

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  3. Gaël : rah bin merci! je transmettrai.

    Suzanne : c'est du passé tout ça. Voici venu le temps des dinosaures...

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  4. J'aime beaucoup le titre incongru. Je pense que kéké pourrait encore le compléter pour coller complétement au billet :
    "l'histoire de la dorade à mille bouches qui vomit partout dans le métro aux vitres opaques derrière lesquelles se crient dessus des gens normaux pour une vague histoire de formulaire mal rempli par un conducteur de métro qui préférait regarder des voyageurs extraordinaires"

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  5. arf : c'est dans l'esprit! L'histoire consistait surtout en un titre interminable ! :)

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  6. En fait, la dorade aux mille bouches était beurrée ; mais beurrée...bien beurrée quoi...Genre toi...

    Elle se dit, remontant en zigzaguant la rivière : "il faudrait que je me fasse dégueuler, j'irais mieux après".

    Le seul problème, c'est que si la dorade aux mille bouches avait mille bouches... elle n'avait qu'un seul doigt... :( C'est triste, putain !

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  7. Elle me fend le coeur ton histoire... :( Cruel destin que la Dorade à mille bouches et un seul doigt..

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  8. (et ces gens-là ont des gosses... mon Dieu mon Dieu...)

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  9. Ce qui me fait bisquer, dans ces notes tout de même pas si notes que ça, puisqu'elles m'ont fait sourire de bout en bout, c'est qu'il y a des enfants qui emmènent leur père dans une cabine de conducteur. Il a le bras long, Kéké.

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  10. Aussi longtemps que la dorade à mille bouches ne peut pas se voir elle-même, elle est et reste dans la normalité !
    :-))

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  11. Enrique ne se souvient plus précisément quand cela s'était passé, en 2010 ou 2011, c'était l'année où la Terre s'était mise à cracher par ses mille bouches de la fumée et de la lave. Son père l'avait emmené voir des poissons nageant derrière des écrans, il en avait déduit qu'eux aussi, les poissons, avaient des blogs... et des pages facebook, car ils étaient tout pareils aux blogueurs... ils regardaient fixement devant eux en faisant O, O, o, ;-O de temps en temps.

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  12. Ce n'est pas seulement le retrait qui "rend ces silhouettes banales...romanesques" c'est aussi, voire surtout, votre regard sur elles.

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