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Le bonhomme doigt

Ah ! Terrain vague de l’enfance, où il n’y a rien, et où on l’on construit tout frénétiquement, sans lassitude ! Sans lassitude. On répète les jeux. Répète. Répète. Je m’assois à côté de Kéké, il me demande : « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »

Le bonhomme doigt, c’est mon index et mon majeur qui font les jambes. C’est un être grotesque, une patte plus longue que l’autre, Quasimodo de main, claudiquant sur le canapé. Avec deux genoux dans chaque membre. Il est toujours disponible, à portée de main, évidemment. On ne l’oublie jamais. Kéké le convoque : « Bonhomme doigt, on monte sur la montage ? On descend la montagne ? On monte sur la montagne ? On descend la montagne ? ». Le bonhomme doigt est infatigable, contrairement à moi.

« Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Ah ! Candeur de l’enfance ! Non, j’ai pas envie. Pause. « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Bon, d’accord. Le bonhomme doigt est le témoin émerveillé et attentif. Ah ! Plaisirs simples de l’enfance ! Regarde, bonhomme doigt, je suis la voiture rapide ! Regarde comme je vais vite ! Tu as vu bonhomme doigt ? Tu monte sur le train de la montagne, bonhomme doigt ? Tu regardes comme je vole, l’hélicoptère.

Les heures passent, le bonhomme doigt est toujours là, fidèle. Dans le métro, au square, chez le boucher. Tu es où, bonhomme doigt ? Regarde, les portes du métro se ferment. Regarde, elles s’ouvrent. Elles se ferment.

Bon allez, maintenant, ça fait trois heures qu’on joue, Kéké, le bonhomme doigt est fatigué, il va retourner dormir dans son poing, et moi je vais aller m’asseoir sur le fauteuil… « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Je soupire. De terribles soupirs, longs, puissants, fournis. Non, Kéké, papa est libre, libre comme la liberté, et les droits de l’homme, comme libre Max, et papa en a assez de jouer, là, il a un droit opposable au repos !

« Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »

Je serre les dents. Non ! ! J’en ai marre ! Il est mort le bonhomme doigt ! A plus ! Fini ! Couic ! Il est mort, avec toute sa famille, écrasé par des trains remplis d’obèses, il est en charpie, on le verra plus jamais de la vie ! Tu peux lui dire adieu et pleurer sur sa petite tombe qu’est un tupperware ! Puis, pour bien me faire comprendre, je m’empare d’un couteau et je me tranche la main, et je la mets aux toilettes, et je tire la chasse, l’eau déborde, et j’agite mon moignon sanguinolent en répétant les yeux révulsés : tu vois ? ! ? Ya Plus de bonhomme doigt ! ! ! !

Il me dévisage, interdit. Il réfléchit, un instant, encore. Il dit : « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »



Je m’effondre.

Je tombe au centre de la terre, dans le magma orange.

Bon, d’accord. Je remonte lentement, du centre de la terre, en me faisant moi-même la courte échelle.

Je suis de retour. Kéké est content. Il dit : regarde, bonhomme doigt, comme je roule vite, tu as vu ? Tu veux monter ? Bonjour, bonhomme doigt, tu vas bien ? Tu m’accompagnes ?

Commentaires

  1. Ça me rassure que tu ne sois pas tout le temps patient et parfait comme père fournisseur de bonhomme doigt !
    :-))

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  2. Très belle phrase d'introduction, très beau texte, très vrai tout ça. Et pour le vrai, c'est l'instit de maternelle qui parle, là, et elle s'y connaît, m'écriai-je en agitant la marionnette du chat-qui-sait-compter. Imagine aussi qu'il pourrait y avoir 25 fans de bonhomme doigt, clamant tour à tour "Et moi je l'ai même pas vuuuuuu"

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  3. Excellent texte ! Les ch'tites nenfants appliquent naturellement une méthode que des adultes payent la peau des fesses pour se la faire apprendre en stage de PNL, la méthode du disque rayé. :o)

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  4. "C’est un être grotesque, une patte plus longue que l’autre, Quasimodo de main, claudiquant sur le canapé.é

    Le bonhomme boit ?

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  5. Ainsi, tu ne sais pas dire non, il y a toujours une dernière et une dernièredernière...et la constance alors? elle se mord les doigts!

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  6. Bravo! c'est tellement vrai! en avoir marre, être patient, craquer, et ceder...par amour peut-être?

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  7. ton bonhomme doigt : c'est le dahut !!! je serais kéké, je fliperai à mort !

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  8. Ben dis donc, je vais aller m'excuser auprès de mon père immédiatement.
    Je ne lui serrerais pas la main, bien entendu.

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  9. jon : oui. J'y ai pensé. C'est pour ça que c'est moi qui blogue et toi qui commente ! :-)

    Monsieur Poireau : oui, même si niveau perfection, je ne suis quand même pas loin. En fait, on a plus tendance à écrire un billet après un moment attendrissant, qu'après une bonne gastrau (encore que). D'où l'image parfois déformée !

    Marie-Georges Profonde : j'ai fait aussi des vacations chez les tous petits, je portais des moufles pour conserver au chaud le bonhomme doigt pour mon Kéké ! (d'ailleurs, ça a été un grand moment l'école maternelle, le temps de la sieste, quand j'ai dû coucher 25 braillards en furie. Les premiers temps, j'ai mangé mes poings... pfiou)

    loïs : je ne connais pas cette méthode ! La vérité sort de leur bouche, et les méthodes aussi ! ;-)

    Nicolas : rire de lol :)))) je t'ordonne d'en faire un titre pour jegper.

    solveig : oui, je sais, pauvre Constance, ça fait de la peine à d'Artagnan.

    tifenn : (mode cucul on) le matin, kéké me dit au revoir avec ses grands yeux tristes de personnage de manga, il dit : "je t'aime papa, bon courache, à toute à l'heure". Alors bon, je cède... :-)

    nef : à l'heure actuelle, c'est le bonhomme doigt qui te répond, en sautant comme un malade sur le clavier...

    didier b : va donc t'excuser ! Et non, n'étouffe pas ses bonshommes doigts.

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  10. Mouhahahahahaha,
    et c'est moi qui ai bouffé du steak ?
    C'était un steak de ta main...

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  11. Bel univers !
    Premier passage sur votre blog et je découvre un monde inconnu dans lequel je me plais à rester.

    A se demander même si vous ne seriez pas un ex Kéké nostalgique...

    Non ! quand même pas ???

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  12. Dorham : Traviata Cannibale ! (il faudrait ouvrir un concours de définition de Dorham)

    Philtre : merci pour votre passage ! Alors, suis-je un ex-Kéké ou pas ? Belle question ! :o) Et bien mon kéké est vraiment tout neuf, il faudrait que je développe... à bientôt !

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  13. "C’est un être grotesque, une patte plus longue que l’autre, Quasimodo de main, claudiquant sur le canapé"
    Jean-Marc Morandini est sur ton canapé? Je suis admiratif :p

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  14. M'sieur Balmeyer
    J'ai adoré ce texte.... c'était mon "petit bonheur" du jour...Merci
    Mais pour confirmer les dires de Marie-Georges ....
    Vois-tu, je suis la 26ème fan du bonhomme doigt clamant :
    "Et moi je ne l'ai pas vuuuuuu!!!
    Jeffanne

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  15. Maxime : arg ! Ne me mets pas en tête que j'ai un Morandini dans la main ! Un poil suffit largement. :-)

    Jeffanne : merci ! Devant le succès phénoménal du bonhomme doigt, je crois que je vais devoir tourner des vidéos pour les poster ici ! Voire ouvrir une chaine sur le cable, "Finger Man Channel", ou un parc de loisirs...

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  16. "De terribles soupirs, longs, puissants, fournis."

    Tiens...

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