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Les gardes russes (5) : le plaisir m’assomme

Quelque chose d’étrange se passe dans nos têtes de manards. Ces décors moches qui s’élèvent, mornes et lourds, nous commençons à les aimer. Chaque jour nous arpentons le même plancher, frôlons les mêmes extincteurs périmés, baignant à longueur de temps dans les ténèbres, les mêmes murs rugueux peints en noir au seuil de la scène, et chaque jour le regard ironique, la distance, le recul, s’effacent un peu plus. Les projets humains, les plus beaux ou les plus grotesques, se recouvrent à force d’exister de nos empreintes, ils se nourrissent de la graisse de nos doigts, de notre obstination aveugle. Nous ne pouvons plus nous résoudre à les mépriser alors : faibles, disgracieux, ridicules, nous en venons à les défendre comme les plus frêles de nos enfants.

Parfois, des amis passent, curieux. Nous les introduisons, un peu fiers de nous, nous rengorgeant avec un air d’affranchis, dans l’envers du décor ; ils s'esclaffent alors, pouffent, balayent tout cet assemblage ridicule et vieillot, ces costumes usés fleurant l’antimite, d’un hochement de tête. C’est du dernier cocasse. Nous en sommes piqués. Hésitant, nous argumentons : des décors de l’opéra de Nice, tout de même. Nous écartons une guinde pour trouver un passage, entre un chapeau et un plumeau, ils parlent de cordes, nous nous offusquons : non ! On ne dit pas cela dans un théâtre, cela porte malheur. Alors ils comprennent que nous sommes devenus une de ces créatures obscures, ils se rétractent, et approuvent poliment.

Les dernières répétitions vont démarrer sur le plateau, le palace de bois s’étale au fond, et pour le premier acte nous manœuvrons de longs panneaux qui reproduisent un intérieur bourgeois d’un réalisme ennuyeux. Les choristes inspectent tout, examinent la structure, un vieillard se rappelle de sa jeunesse, lorsqu’il était choriste à l’Opéra de Nice. Tandis qu’ils visitent, nous nous faufilons dans les coulisses, grommelant ; il nous semble être devenus des autochtones d’une ville d’artifice. Les comédiens se baladent, presque en short, nous nous agaçons de leur démarche lente, comme s’ils étaient des touristes, restant plantés là, un plan à la main, en plein milieu.

Voici la scène de l’acte II où Orlofsky fait son entrée. C’est un prince russe, un jeune et riche dandy qui s’ennuie, et qui va mettre sa fortune à disposition pour la bonne farce de la Chauve-Souris. Le rôle est traditionnellement tenu par un travesti, une alto. Nous aimons bien Brigitte, qui joue le prince. C’est une femme discrète. Elle porte un gros pull, son visage blanc et falot la place de prime abord dans la troupe des innombrables lecteurs de Télérama, entre le tatillon de l’orthographe et le défenseur du maïs naturel. Elle chante parfois dans des Oratorios, fait quelques messes. C’est aussi l’une des rares chanteuses à ne pas se trimballer un petit chien, à nos yeux cela fait d’elle un genre de rebelle, un renégat. Brigitte arrive avec son sac en corde, se glisse dans les couloirs comme une admiratrice embarrassée, elle dit bonjour, presqu’invisible, on oublie de lui répondre.

Dans la loge aux miroirs couronnés d’ampoules, elle s’assoit. Elle fait alors briller ses cheveux courts, dessine des accroche-cœurs sur ses tempes. L’œil s’allonge, s’aiguise comme une lame au mascara. Elle rit. Ses grandes dents de laborantine se changent en sourire irritant d’adolescent doré. Toute cette comédie, murmure-t-elle. Elle poudre son visage avec impertinence, se mouche dans des billets de banque. Les bottes de cuir lui montant aux genoux, elle sort transfigurée, la démarche infiniment souple et paresseuse, ponctuée d’une canne au pommeau d’argent. Le geste est mou d’avoir reposé, d’ennui, de demi-sommeil ou d’ivresse, sur de vastes sofas dorés dans des palais prodigieux, aux tourelles colorés, parmi des femmes alanguies à la blancheur d’oie et des fiasques de vins précieux. Son col déborde d’une cravate de dentelles blanches délirantes. De son monocle étincelant le prince toise ses congénères, hautain comme un hobereau, avec tant de morgue qu’on pourrait y ranger des cadavres. On s’écarte sur son passage. Les chanteuses cajolants leur toutou jettent un œil noir à l’impertinent. Les autres lui disent bonjour, invisibles ; il oublie de leur répondre.

Sur scène, Orlofsky chante son air désabusé, une moue fatiguée, avec une pointe d’accent russe : Moi le plaisir m’assomme, chacun a son goût…Il semble, délicieux cosaque, enfant gâté, avoir laissé son cheval garé derrière le rideau.

Plus tard, le personnage rejoindra les murs comme un fantôme, trompera dans la nuit le temps qui passe dans des divertissement sans fin. Brigitte, elle, ombre de son masque, reprendra son sac de cordes, partira vite emprunter le bus bondé pour chercher son fils à l’école.

***

Jérôme Boche et moi sommes assis au premier rang comme des ministres de la Culture, devant l’orchestre vide. Le metteur en scène se gratte la tête : Orlofsky semble bien seul, parmi ce décor démesuré. Le prince s’en amuse, il écarte les bras avec dérision, citant Dostoievski, qui pourtant n’était pas né à l’époque. Le Directeur s’interroge : c’est étrange tout même, ce riche aristocrate, tout seul, sans équipage. Ce n’est pas crédible. Ca fait cheap. Le metteur en scène l’écoute, l’esprit aussi fertile qu’un champs de fraise sur la lune, il reste interdit. Que faire ? Et si le prince se coltinait des gardes du corps, lance le Directeur ? Des cosaques qui l’escortent partout ? Oui, des gardes russes, ils pourraient peut-être faire des chorégraphies. Mais qui ? Engager des figurants ; non c’est trop tard, trop cher. Alors, les visages se tournent vers nous, les deux manards ; nous devenons livides. Le prince Orlofsky, rigolard, claque des mains : allez, en scène messieurs !

Commentaires

  1. c'est dans ce genre de hasars que se font les meilleures carrières parait-il... g adoré la comparaison avec le champ de fraises sur la lune, je la resservirai^^

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  2. Et bien, ça valait le coup d'attendre, Balmeyer, tu te surpasses à chaque nouvel épisode.

    Pour ma part j'ai aimé le début, lorsque les amis viennent rendre une visite. Ce que tu décris je l'ai ressenti tant de fois mais de façon fugace et tu lui as donné vie. Désormais j'y penserai chaque fois, sur un spectacle.

    Ensuite j'irai faire les courses et en mettant mon séparateur sur le tapis roulant, je penserai encore à toi.

    C'est incroyable le pouvoir que tu as !

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  3. Magnifique le travesti ! J'avoue que ta description est sublime d'imaginaire et renvoie la totalité du personnage.

    Félicitation.

    En tout cas voilà un théâtre qui ressemble familièrement au quotidien : est-ce si différent dans la vraie vie ?

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  4. Le théâtre des ombres et..de la lumière. Une ode à la comédia del arte. C'est la mise ne scène de la vie et la vie de la mise en scène. Très agréable à lire !

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  5. nea, qu'as-tu préféré, la fraise ou la lune ? :-) J'ai longtemps hésité sur le fruit/légume. La fraise : soyons fou ! ;)

    zoridae : merci, j'aurais préféré ne pas attendre autant ! Ca prend la poussière sinon... :) Merci pour le compliment, j'ai préféré pour ma part le 2 et le 3, alors ça me fait plaisir d'avoir de recevoir des fleurs pour la suite !

    Paradox : Merci ! C'est incroyable, c'est une source de métaphore inépuisable. Il y aurait quoi faire 50 billets sur le sujet, mais je m'en limiterai à 7 ou 8 ! :) (parce que j'ai des trucs de kéké à écrire !)

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  6. Voilà, on est exactement là où je déteste être. Quand le niveau d'écriture est tel que si tu dis que c'était bien, bon, joli, ça fait petit, ça manque d'ampleur et ne rend pas justice, mais si j'essaye de dire autre chose, ça fait maladroit et ampoulé.
    Bref, que dire de plus que j'ai aimé.
    Et que moi, c'est quand j'oublie les gâteaux au chocolat que je pense à toi.

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  7. Quand je pense que tu écris cela.

    Et puis qu'après tu parles de mettre des billes dans le derrière d'un méchant durant la récré.


    Waou.
    ;-)))

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  8. dom : maladroit et ampoulé ? Non, franchement, les commentaires gentils, ça fait plaisir simplement... car je suis faible ! Et puis avec un billet par semaine, je ne prendrai pas la grosse tête. :)

    J'ai un sujet de billet en tête, par rapport à ce que je pense quand je commente. C'est pas évident, quand tu tombes sur un billet qui te plait de laisser un commentaire "à la hauteur"... mais ça me rappelle l'opéra (quand j'y allais) : lorsque j'applaudis comme un bourrin, ce n'est pas très spirituel par rapport au chef d'oeuvre de sophistication que je viens de subir, pourtant, ça fait un bien fou au chanteur, au delà de l'orgueil, de la vanité : ça donne un sens à ce qu'il fait.

    Voilà pourquoi, suivant ce raisonnement, je n'hésite pas à laisser un truc même idiot ("super !" , "excellent !" si j'aime bien, si l'auteur, bien sûr, n'est pas un arrogant qui te casse en retour.

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  9. Les opéras de 4 sous ne sont-ils pas toujours les meilleurs. Perso, l'ensemble me fait un peu penser à un film de Branagh (attends, je recherche le titre sur le net, je reviens tout de suite......................voilà) "au beau milieu de l'hiver", qui voit toute une troupe de théâtre (que des bras cassés du milieu désoeuvrés, mais talentueux néanmoins) tenter de monter Hamlet dans une vieille Eglise abandonnée.

    PS - en fait, Balmeyer, je t'ai lu quelquefois auparavant (discrètement) et je ne savais trop quoi dire...(intimidé par ton talent). Une capacité de narration rare...

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  10. yeah mec!
    apres tout ce suspence, enfin la revelation du titre. qui tombe comme un rideau.
    Mr romano

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  11. Dorham, merci pour ton commentaire ! Je ne sais comment répondre : par rapport au texte ou par rapport à l'anecdote véritable ?... Les "trucs de 4 sous", lorsqu'il sont montés avec talent sont magnifiques en effet, car lorsqu'on a pas de moyens, pas de feux d'artifice ni de machines gigantesques, il faut sortir ses trippes ! C'est un peu cliché ce que je dis, mais ça se vérifie souvent.

    Mr Romano : merci ! Le rideau tombe en effet, c'est pour faire place au dernier acte ! :)

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  12. Tant qu'il ne te met pas des billes dans le derrière !
    J'aime bien l'expression applaudir comme un bourrin, je hurle en plus.
    mais ne suis jamais allée écouter un opéra, mon dernier concert, c'étaient les Deep Purple, pas tout à fait le même style (mais j'en écoute en ce moment à la maison).
    Dit elle pour ne pas passer pour un bourrin complet

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  13. Si tu es un bourrin complet, moi c'est bourrin intégral : j'adore Deep Purple, Smoke on the water c'est le premier truc que j'ai appris à jouer à la guitare !

    L'opéra, j'y allais à Lyon, il y a plus de huit ans : l'Opéra de Lyon avait des tarifs délirants pour les jeunes, 50 francs les trois spectacles, bien placés en plus. J'y ai vu des trucs fabuleux !

    Maintenant, comme Dorham le dit si bien j'écoute de "la musique de gens morts". Du jazz, pas mal, je joue de la basse avec le Mr Romano qui parlait plus haut. Et puis Led Zeppelin, aussi, comme les gens censés, quoi.

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  14. Je préfère le 6 ! C'est celui qu'on attend avec impatience, un peu comme quand on arrive avant l'ouverture de la buvette.

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  15. Je n'ai pas le temps de tout lire pour l'instant, plus tard, mais tu écris admirablement bien, c'est un plaisir !
    bonne soirée !

    Emaxyo

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  16. Nicolas, un nouveau commentaire me rappelle que je ne t'ai pas répondu ! Désolé ! Dans le 6, tu aurais pu écrire que tu préférais le 7 ! Comme le steak qui attend de cuire. :-)

    Emaxyo : merci ! Prends le temps !

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  17. euh pour nightclubbing, on a droit à un deuxieme mois ?

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  18. nea : ben non ! :) Mais merci quand même ! En février, je porte mon blog au service de réanimation !

    Mais l'expérience nous a bien plus, j'aimerais bien qu'on remette ça un jour.

    Tiens, mon collègue vient d'ouvrir les commentaires là bas !

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