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Les gardes russes(6) : un palace de cristal

Nous montons sur scène, patauds comme des paysans dans un palace de cristal. La troupe nous dévisage, amusée. Nos pantalons sont trop courts, nos bras trop longs, nos mains trop grandes, notre démarche hésitante. Les gens pourraient sans problème nous lancer des balles dessus, et gagner un canard. Le directeur, prenant cinq minutes pour nous embobiner, a parlé de premiers rôles : nous sommes quelques part les chefs des figurants, premier pupitre des silhouettes. Surgissant de la fosse, le metteur en scène tente de nous expliquer avec pédagogie : il parle plus fort comme on le fait aux idiots, car un volume sonore élevé aide à mieux comprendre. Cela rentre plus conséquemment dans le cerveau. Voilà les consignes : nous devons entrer aux côtés du prince Orlofsky, l’air farouche et les bras croisés, comme des russes. Pour nous aider, il emploie une métaphore : nous sommes des gardes, comme des gardes du corps. Il pense par là utiliser une image plus parlante pour des amateurs de films d’action, avec des sabres, des voitures et des jolies filles. Puis il nous sourit, très gentiment, car c’est un homme très ouvert.

Dans la pénombre du décor, nous patientons tous les trois, derrière la porte. Un filet de lumière passe, chaud comme un soleil, le feu nourri des projecteurs. Les conversations sur scène forment un brouhaha continuel, chacun passe le temps dans une pagaille insouciante. Quelques chanteurs répètent frénétiquement leur texte qu'ils ne connaissent pas, confondant les opérettes, Belle de Cadix, Les trois couvents, les cinq mousquetaires, se disant qu'au pire, ils improviseront. D’autres trépignent car ils connaissent les répliques et les airs par cœur depuis des mois, et montrent leur impatience tels des professionnels, soupirant ostensiblement. Des téléphones portables sonnent ; on y répond.

Semblant reconstituer une carte du désert, le pianiste et le chef d’orchestre répandent des partitions dans tous les sens, cherchant les reprises, trouvant des codas, ils écrivent les dernières annotations en cassant nerveusement des mines de crayons. Les choristes s’ennuient. Ils papotent, l’air mélancolique : on leur a fourgué encore la même mise en scène, comme à chaque scène de chaque acte de chaque production de cette compagnie d’opérette. Ils forment une sorte de masse informelle qui remue les lèvres sans parler, ils font la même chose en même temps comme un banc de poissons. Ce sont les invités de l’ambassadeur, ou le peuple en joie, l’armée des prussiens, la cour du roi Midas, les rameurs d’Ulysse, les élèves oubliés du collège, les gitans pittoresques autour du feu de camp. Ils sont tous là, disparates, grands, gros, petits, chauves, comptables, facteurs, pharmaciens, professeur de clarinette, soliste déchu, ancien choriste d’opéra, avec leur barbichette ; ils sont contents, les voilà encore sur le plateau, comme immortels, toujours les mêmes figures de prussiens, de nobles, de collégiens, de rameurs, de gitans.

Le metteur en scène les a placés comme d’habitude en demi cercle, tout autour de la scène. Leur consigne est simple : ils sourient, restent immobiles, et parlent en silence, en petit groupe, un verre de Champagne à la main. Pour endiguer cet océan humain qui fuit dans tous les sens, le metteur en scène bat frénétiquement des mains : en place ! en place ! l’entrée d’Orlofsky ! Le chef d’orchestre regagne son pupitre, suspend solennellement ses mains, regardant l’unique musicien présent, le pianiste. Ce dernier ploie tel un coureur de cent mètres sur le départ d’une finale. Le silence vibre. Le chef prend un air terrible. Il bat exagérément des mains comme attaqué par des millions mouches, et tout à coup, le répétiteur possédé, agité telle une marionnette prenant vie, bombarde de ses mains le pauvre piano droit désaccordé.

Commentaires

  1. ayant fait du théa^tre, je peux mesurer la justesse de ton texte sur cette impression étrange avant d'entrer en scène...

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  2. Merci. J'ai la suite dans les tuyaux. En tant que lectrice unique, fais moi signe quand j'envoie le billet suivant ! :)

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  3. Zut j'allais dire comme nea, sauf que je suis allée jusqu'à faire de l'opérette. Et la Chauve-Souris en est une vraiment belle !

    C'est encore et toujours un grand plaisir de te lire !

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  4. Qu'est-ce que tu veux ... on vient, on lit et ... on attend la suite ! tu es un générateur de frustration !! je blague ;o)

    Le premier livre qui a été édité en épisodes courts a fait fureur (ne me demande ni le titre, ni l'auteur : j'ai la mémoire d'une theière amnésique) quand le bateau qui apportait le dernier tome est arrivé au port il y a eu une telle bousculade que des personnes sont tombées à l'eau et sont mortes noyées !! si un jour tu nous retrouves tous morts étouffés dans ta cage d'escalier trop petite pour contenir notre foule émue en délire faudra pas t'étonner .o)

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  5. JustMaried : excellente anecdote ! :o)

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  6. Rectification : j'ai dit à propos de nea : "En tant que lectrice unique...", j'aurais dû dire "lectrice unique du samedi...". C'est aussi bête, mais c'est un peu moins injuste... Mea culpa, je suis un sale ronchon aujourd'hui...

    Zoridae : oui, j'aime bien la Chauve-Souris ! :)

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  7. Moi, je n'aimerais pas être appelé "lectrice unique".

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  8. Celà dit, je voulais dire comme Zoridae et nea. Mais je ne suis jamais monté sur scène.

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  9. Deuxième lectrice unique demande la suite au fait !

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  10. Je n'ai que des lectrices uniques ! :)

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  11. Fayot !!! (pour les lectrices!)

    L'atmosphère du back stage est impressionante...

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  12. Ben alors moi aussi , je revendique mon statut de lectrice unique.
    je me faufile partout.
    J'ai un peu fait la groupie d'une amie sur Montreuil qui m'emmenait dans ses "théatalités". J'aimais bien , vieux souvenirs qui remontent à la surface.

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  13. Non, la lectrice unique, c'est moi !
    D'abord.
    Et le samedi, je passe.

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  14. Les temps de suspension sont toujours magiques. C'est un faire sa propre génèse, le magma bordélique, le néant juste un instant, le temps d'un respiration, et...
    et bien la suite, quoi, la suite !

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  15. J'ai fait plein de fautes de frappe.
    "c'est un peu faire sa génèse"
    et
    "une respiration"...

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  16. Paradox, mc, dom : oui, je suis un fayot, avec mes "lectrices uniques", je rattrape tant bien que mal ma mauvaise humeur de samedi soir... où je m'offusquais que des gens puissent profiter de leur week-end au lieu de lire mon blog. J'ai super honte, pardon.

    D'autant que la veille, je me suis lancé dans une tirade sur les vertus du blogueur, insensible aux commentaires et aux visites.... vanitas vanitatis... (pour faire mon Didier Goux, lol).

    Dorham : la suite, euh... arrive... euh... disons que .... euh... Tu sais, hein, les feuilletons, comment c'est ! :-)

    J'aimerais bien faire un billet un peu bien, pour conclure, alors je repousse... je repousse...

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  17. Attention Bal, il est impossible de faire son Didier Goux, Didier est un personnage unique.
    Pointilleux sur l'orthographe, souvent dans la controverse, mais alors, il te réveille une discussion avec une telle facilité !

    Puis, j'avoue, j'adore son humour quand il se décide à être drôle.

    Et sinon, oui, le week end, on sort, pour être malade le lundi, et le mardi.
    Dont acte.

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  18. Quand je suis venue lire ton texte il n'y avait encore aucun commentaire. Ça m'a complètement intimidée!
    Il y a aussi une forme de vanité dans la timidité si on y réfléchit bien...

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  19. tout cela me rappelle un vieil osso-bucco
    ne me demandez pas pourquoi

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  20. Dom, il a pu être drôle parfois, je l'ai vu dans quelques blogs. Mais parfois, il est chiant. Je crois qu'il a ses têtes, que tout cela est pour lui un gros bac à sable où il s'amuse. C'est un peu comme l'oncle qui fait des sarcasmes sur les mariés et la pièce montée, mais qui se rend tout de même à la fête ! Je crois aussi qu'il aime bien être malmené en retour, ça doit être sa façon de sortir d'un "ronron" des blogs.

    Serenissime, je comprends, je fais pareil ! J'ai été timide, donc vaniteux. Parfois, on ne dit rien de peur d'être jugé, car l'opinion de soi-même est trop élevé pour se confronter aux autres. Maintenant, ça va mieux, j'essaye de remplacer la timidité par l'humilité.

    Partimou, c'est marrant, on mangeait beaucoup d'osso-bucco pendant cette période, à croire que c'est un plat d'opérette : le plus gros morceau est immangeable.

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  21. Communiqué officiel du "NoCommentMovement"

    Moi je fais la grève du commentaire_stop_
    en réaction aux taxis en grève_stop_
    qui m'ont pris une heure trente de ma vie ce matin_stop_
    que je pensais utiliser à faire des trucs super importants_stop_
    comme par exemple laisser des commentaires sur le blog à balmeyer_stop_Fin du communiqué_stop_

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