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Challenger

Je suis au travail, tout le monde est très soucieux. La base de données a des problèmes, la charge est sérieuse, les serveurs ne répondent pas. Les mines sont tendues. Bon sang, on dirait qu’on va lancer la navette Challenger dans l’espace, avec à bord des bébés phoques, ou des enfants importants, comme les pensionnaires des « Choristes » par exemple.

Mon téléphone sonne dans le silence des claviers qui crépitent. C’est Kéké à l’appareil. Je reconnais le numéro de la maison, mais je décroche avec un ton neutre. De sa petite voix de flûte, il me dit malicieusement : « Papa, tu achèteras des yaourts au caramel ? »

Les visages se tournent vers moi, je réponds d’un ton égal : « Oui bien sûr. J’y penserai ». Les collègues s’approchent, imperceptiblement, j’ai peut-être une solution pour la base de données de la navette Challenger. Kéké répète encore : « tu achèteras des yaourts au caramel, papa ? » Sa mère glousse derrière lui.

On pose les mains sur mon bureau, les têtes sont courbées sous le poids des responsabilités, bon sang, c’est la base de données, c’est pas comme si c’était l’Eurovision, les petits champignons dans les sous-bois ou d’autres trucs de hippies communistes, non. J’ai peut-être un expert en ligne, ou l’un des innombrables employés d’astreinte des hot-lines mondiales, croupissant comme tout un chacun dans des open-space fermés du globe, caves câblées au réseau où bourdonne sans cesse une climatisation, ou une ventilation, ou une aération, ou une turbine, où, dans un calme industriel, semble perpétuellement ronronner un chat électronique.

Il me dit d’un ton à désarmer la Corée du Nord : « Papa, je t’aime ». Je déglutis, puis je poursuis plus bas : « Oui très bien… moi aussi, je… » sa mère rit, derrière, je l’entends qui chantonne : « papa est coincé ! Papa est coincé ! » Les bouches déformées de mes collègues se tendent vers moi, poissons asphyxiés, désireux d’un oxygène de solutions à des problèmes de charge.

Kéké répète encore : « Je t’aime papa. Je t’aime ». Ce n’est pas dégoulinant, ce n’est pas indigeste, ce n’est pas un gros pudding rose à vomir, c’est juste pur, fin, ténu, un petit calice de cristal avec des mots, furtifs, sacrés, partagés comme des hosties.

On me regarde comme si je devais valider un formulaire en ligne pour couper une tête, et je répète à mon tour « Moi aussi. Moi aussi, tu sais. » J’entends encore sa mère qui se marre. Je raccroche. Je suis un peu rouge. Les collègues continuent à errer un peu plus loin de mon bureau, secouant la tête, se disant qu’il s’agissait sans doute d’un truc de hippie communiste.

Puis j’ai envie de rappeler. C’est mon fils, quand même, il faudrait que je lui dise : « je t’aime kéké, aussi, tu sais. » Que je monte sur le bureau pour gueuler de toutes mes forces que j’aime mon fils, bon sang, mais je sais ce qui se passerait, on m’emmènerait à l’infirmerie, on me donnerait un Doliprane pour soigner ma folie, et je recevrais un blâme parce que je suis fou. On me dirait d’être moins fou car la folie furieuse est un motif de licenciement, et que je ne mets pas une bonne ambiance dans l’équipe avec ma folie furieuse. Alors je ne le fais pas, j’ai trop de pudeur, je ne veux pas qu’on devine mon secret, l’incroyable révélation que j’aime mon fils , je me penche sur le sort d’une chose qui ne m’aime pas, elle, la base de données.

Je me dis que pour rattraper ce temps perdu, nous jouerons longuement, ce soir, à des navettes bien différentes de Challenger, carlingues qui filent lentement au zénith, qui toisent le monde dans une orbite sans bruit.

Commentaires

  1. Je ne fais que passer, et ceci me vient à l'esprit :
    "Et qu'il est difficile,
    Amparo,
    de te dire : je t'aime !"
    F.G.Lorca

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  2. Avec tout ça, on ne sait toujours pas :

    1) si le petit monstre à eu ses yaourts,

    2) si la base de données a cessé de pédaler dedans (le yaourt).

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  3. Quand je pense qu'un jour, Kéké racontera à son psychanalyste qu'il a toujours voulu empêcher le décollage de Challenger ...

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  4. Balmeyer,

    En rentrant à la maison, ce soir, tu prends ton téléphone, tu fais semblant de composer un numéro et tu cries : "Oui, ma base de données, je t'aime".

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  5. mifa : belle citation ! Je ne savais pas que Lorca avait eu des soucis de base de données ! ;)

    didier goux : il a eu ses yahourts mais au chocolat. Ces abrutis au supermarché sont indifférents aux goûts de nos progénitures. Pour la base de données : couci-couça. Elle a été conçu par Dieu lui même et aucun humain ne semble comprendre cette révélation informatique.

    audine : Il aime bien faire le chien, ou le singe, il me semble qu'on a envoyé ces bêtes là, aussi, dans l'espace. Je crois d'ailleurs que les soviétiques ont plus ou moins remplacé les bestioles une fois la capsule écrasée, histoire de.

    Nicolas : mort de rire ! Et o combien réaliste...

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  6. écoutez, j'ai une idée brillante : apprenez donc à kéké à faire du load-balancing ou des conneries comme ça.

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  7. C'est le plus difficile. Dire à ses enfants qu'on les aime.

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  8. Un jour il lira ça, et il saura, le petit, mieux encore que s'il avait entendu le mot.

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  9. Pas d'accord avec Mère Castor ! Pour une fois, une seule. C'est normal, ne vous en faites pas, d'aimer son fils ou sa fille.
    Et si Madame Balmeyer avait appeler en susurrant des choses dans le téléphone, hein ? Est-ce que la base de données aurait valsé ?
    J'ai beaucoup aimé ce petit récit, très mignon !

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  10. Personnellement, il me semblerait bien plus normal DE NE PAS aimer ses enfants?

    Mais bon...

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  11. Cela confirme ce que je pensais depuis des années : le boulot ça fout la merde ! Euh.. Ou est-ce les gamins ? Merde, je sais plus...

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  12. J'aime tant les enfants... des autres.

    Et je n'aime pas la façon dont ils les élèvent.


    (Et vivent les pronoms)

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  13. Il mange quelles sortes, marques, parfums de yaourts, Kéké ?

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  14. Evidemment, sa mère ne t'aide en rien pour la base de données ! Ca, elle s'en fout !
    [Et elle a bien raison...]
    :-))

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  15. J'ai bien ri. Beaucoup ri même ! Excellente cette nouvelle pub IBM !

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  16. Toute la question est de savoir ce que Brad Pitt aurait fait en pareilles circonstances (du yaourt)... Eût-il comme dans "Babel", été sobre, humain, faible, et sublime par là même, accroché à son téléphone, à des milliers de kilomètres, alors que ses enfants sont en danger au Mexique ? Ou, comme dans "E.T.", est-ce l'enfant qui aurait fait les courses?

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  17. Pédaler dans la choucroute, pédaler dans le yahourt ou bien dire à son fils qu'on l'aime... Mais c'est pourtant bien ce qu'il attend et tant pis si l'on se fait interner pour folie furieuse. C'est pourtant l'une des grandes vérité universelle.
    L'amour c'est la vie, la fontaine de jouvence, à la fois la graine et l'engrais de l'espoir, la moteur de la vie.. Ce qui nous fait naître à nous-même..
    Un vrai "challenge" plus "challenge" que l'on ne veut bien le croire..

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  18. Balmeyer ne répond pas à ses commentaires et personne ne râle ?

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  19. Je sais je sais Z... c'est pas très sympa de ma part... :(

    Je suis occupé en ce moment, même pendant mon temps libre où j'essaye de faire avancer un projet qui traine...

    Mais je vous aime, love, chers lecteurs qui vous attardez ici ! :)

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  20. Toi aussi tu as du boulot, Nicolas, non ? Il me semble.

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  21. Bof. Beaucoup de réunions (et pas internet à la maison donc du retard de lecture dans les blogs... mais du sommeil en plus).

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  22. Pour ne pas que ça se reproduise, il y a aussi la possibilité de convenir avec kéké d'un code qui remplacerait le " je t'aime " inconfortable à prononcer au bureau.
    Je sais pas : ORACLE, SQL, DATA par ex.

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  23. J'aime ce billet, presque déraisonnablement, jalousément. C'est superbe.
    Qu'attendez-vous pour écrire un recueil dans ce genre ?
    Vous serez très malheureux, vous souffrirez pendant des mois. Ensuite vous serez encore plus malheureux, vous chercherez un éditeur. Il vous publiera, et l'accueil des médias vous rendra toujours plus malheureux : ce ne sera jamais assez, vous ne serez jamais assez malheureux. Et de toute façon, les libraires de la Fnac vous oublieront dans un coin de rayon. Vous serez tellement malheureux que vous écrirez un recueil sur vos malheurs.
    Vous serez devenu un vrai auteur normal. Et moi je ne serai plus jaloux.
    En attendant, c'est vraiment bien.

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  24. Une idée de suite: tu rentres du boulot, excité comme une puce à l'idée de te racheter aux yeux de l'innocent monsieur ton fils et voilà qu'il s'est étouffé avec un lego... Tu ne lui auras pas dit je t'aime et tout ça à cause d'une putain de base de données!

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  25. Je crois que c'est la base, de donner aux petits.

    Il faudrait aussi conseiller au compère d'Elie, "Hey, apprends la base, Dieudonné!"

    J'aime ce texte.
    Il est très frais.

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  26. Mignon comme tout et ô combien réaliste, z'ont l'art de nous faire chavirer le coeur ces petits monstres et toujours à des moments inattendus, toujours !

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  27. Oui. Je comprends. Je ressens quelque chose de similaire, au bout de 7h de rédaction ininterrompue d'une documentation absconse qui ne sera de toute façon pas lue par le client à qui je l'ai promise...

    Dans ces moments là, je me dis que je ferai mieux d'écrire, ré-écrire et enrichir mes nouvelles, mais je suis contraint de finaliser la procédure de récupération des versions ultérieures des fichiers du référentiel.

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  28. répondu à personne, quel tire au flanc !

    Juste le minimum : bienvenue ici à frédéric, à Kris (peut-être ?) !

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