mardi 16 septembre 2008

Les chiens

Kéké a passé le week-end du côté de chez Swann et Bergotte. Swann est un gros chien noir, aux yeux jaunes. A côté, le chien des Baskerville est un petit caniche de soprano. On s’approche de sa gueule, il attend, placide, une cajolerie. On lui caresse sa bonne grosse tête, il ne gaspille pas son énergie à gesticuler des remerciements, olympien, économe, il consomme la douceur en vous fixant. Pendant ce temps, Bergotte bondit tout autour, prise d'un enthousiasme jaloux, attrape les oreilles de Swann, notre main, un doigt, la jambe, Kéké, jappant : j’existe ! J’existe !

Quand Swann étale son gros corps sur la terrasse, Bergotte s'empresse de faire de même, près du ventre de l'aîné. Quand des gens passent, Swann se redresse, semblant faire à longueur de temps son grand retour, ses cent jours de chien. Il bondit vers le portail, fait virevolter Kéké au passage, puis effraie les égarés revenus de rien, sinon de la "Foire à Tout". Bergotte suit le chef des chiens, l'imitant, elle aboie sur les passants, puis ceux-ci passés, aboie sur Swann, continue à bondir autour du gros, lui mordillant le poitrail, les oreilles et la gueule. Le gros revient lentement, ainsi mastiqué, le devoir accompli, va prendre sa retraite d'aboyeur en étalant infiniment sa carcasse noire.

Les heures vont ainsi, Swann occupé à exister, Bergotte à exister aussi. A l'heure de la gamelle, par contre, il ne faut pas déranger Swann. Quand Bergotte s'approche de lui, la truffe plongée dans son repas, dans l'espoir de manger les autres croquettes plutôt que les siennes - les croquettes du chef, du chien-Dieu - un grondement profond, presqu'imperceptible, sort de la poitrine du patron. Juste le nécessaire, pas plus. Bergotte comprend qu'elle risque à ce rythme de devenir croquette elle-même, alors, exceptionnellement, elle laisse Swann tranquille, va manger toute petite dans son coin, puis méditer sur sa double humilité, celle d'être chien, et le second chien. Elle ne sait pas qu'un jour, probablement, elle deviendra le premier chien. L'ombre de Swann, riante, l'observera se faire mastiquer les oreilles à son tour par un encore plus petit chien.

Swann a fini de manger. Seul, il sort dans le jardin, rassasié. Si avant, il était calme et serein, il en revient encore plus calme et plus serein, immobile, absolu, figé dans l'univers, la pelouse se déplaçant sous ses pattes. Il s'étale encore plus infiniment, avec une infinité qui n'aurait pas de fin, sur l'herbe tendre, et c'est le nirvana canin, la fin de l'Histoire, le pré retrouvé. Alors, Bergotte arrive, en trottinant. Elle marque une pause. Discrètement, elle s'allonge près du gros, et s'endort à ses côtés, dans son giron.

Les autres se la sont coulés douce, il a fait beau. L'été, minuscule, n'avait pas fini de japper ; on constata avec surprise un beau temps revenu.

[photo : l'Irremplaçable]

43 commentaires:

  1. "Bergotte comprend qu'elle risque à ce rythme de devenir croquette elle-même, alors, exceptionnellement, elle laisse Swann tranquille, va manger toute petite dans son coin, puis méditer sur sa double humilité, celle d'être chien, et le second chien. Elle ne sait pas qu'un jour, probablement, elle deviendra le premier chien. L'ombre de Swann, riante, l'observera se faire mastiquer les oreilles à son tour par un encore plus petit chien."

    Remarquable ! trop génial, tout ça...même si franchement, j'ai un peu de mal avec les clébards en général...tu me les rends buvable...je me dis, ah, une tragédie canine, un condensé de la condition canine...

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  2. warf !

    toujours aussi bien, j'espère que Swan le lira à Bergotte le soir au coin de la cheminée

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  3. C'est si bien vu. Magnifique. Presque le début d'une meute, un commencement d'ordre social.

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  4. Comme vous avez bien raconté la vie de nos chiens ! J'en suis tout émue, et les regarde autrement.

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  5. "Le gros revient lentement, ainsi, m'astiquer." Il est si gros que ça, Didier ?

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  6. Ah ! Tu me fais revivre des moments de ce beau week-end ! Merci :))

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  7. Vous oubliez de parler de mon grognement à moi, quand vous avez fait mine d'allonger le bras en direction de ma cannette de Kro...

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  8. J'imagine que les maître prennent systématiquement un chien plus petit pour suivre et donc qu'ils termineront avec un demi-yorkshire en tant que gardien de la maisonnée !
    :-))

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  9. Poireau : perdu ! on est pratiquement décidé, à la mort de Swann, à reprendre un bouvier bernois...

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  10. dorham : n'oublie pas la citation de Plaute (l'auteur préféré de Lolo Ferrari*) : le chien est un chien pour le chien.

    Gaël : parce qu'en plus, Bergotte est illettrée ?

    mère castor : merci pour ce commentaire.

    Catherine : j'ai dit ça pour qu'eux me regardent autrement... :)

    Franssoit : La hauteur idéale c'est quand les pieds touchent le sol. Je dirais que la grosseur idéale est quand le ventre atteint le nombril.

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  11. Kéké se souviendra t'il de la petite croquette donnée à Bergamotte du côté de chez Swann ???

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  12. Kéké se souviendra t'il de la petite croquette donnée à Bergamotte du côté de chez Swann ???

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  13. Zoridae : bon week end, bon week end, relativisons, je n'ai même pas vomi.

    Didier : J'ai donc terminé bien sagement mon Cacolac...

    Poireau : si tu fais le chemin inverse, je n'imagine même pas la taille du chien primordial...

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  14. Christie : En fait, l'épisode des croquettes aux chiens, kéké n'en a eu strictement rien à cirer... :)

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  15. Balmeyer,

    La prochaine fois que tu fais un billet avec une plaisanterie évidente, tu me préviens avant le passage de Franssoit.

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  16. Nicolas : d'accord. Moi je ne suis pas peu fier de ma plaisanterie sur Plaute. Je ne sais pas trop où je vais hasarder ma trouvaille.

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  17. Mais kicélebonauteur du joli
    té-texte ? Kicéty ? Voui ! c'est babal-meyer !

    Code "très beau" enclenché. Ayayaïe ! (Ca y est, mon arthrose de la jalousie me reprend)

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  18. Monsieur Poireau : j'aime beaucoup les "Pyrénées" ! Les Beaucerons sont plus difficile à manier, à ce que je sais, or je suis un maître de merde, dépourvu de la moindre autorité. Les bouviers suisses (bernois notamment) sont de gros ours en peluche, tout à fait à ma mesure.

    Sinon, je confirme : durant le repas des chiens, qui n'a intéressé que Balmeyer (ou alors il a bien fait semblant), Kéké attendait assis dans la brouette que son père lui fasse faire trois fois le tour de la maison. Ce qu'il a fait.

    Sinon, tu plautes ma femme, tu l'épouses.

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  19. Faudrait peut-être me demander mon avis. C'est pas parce qu'on plaute, qu'on a envie d'épouser.

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  20. Marie-Georges : missi ! missi ! missi! [remue la queue].

    Sinon, je confirme la vision de Didier. Quand on est chez Didier Goux et qu'on se doit de faire le tour de la maison avec une brouette contenant un enfant en disant bêtement : "vroum ! vroum !", on se retrouve comme Sissi face à son destin, et on assume...

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  21. Balmeyer : rien que ce dernier commentaire, ça me ferait un article !
    mega lol !
    :-)

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  22. J'hésite à ajouter qu'en fait Didier a le chic pour vous mettre à l'aise, mais je crains un procès pour anti-diffamation de troll... si ce que je dis est trop compromettant, signalez le...

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  23. c tro comprométan ?
    (malbeyer, écris mal bien s'il te plaît.)

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  24. Débat d'une grande importance d'hier soir avec Z. : le écrire mal bien de malbeyer. Selon ma théorie, il ne doit pas écrire avec trop de fautes, sinon, ce n'est plus crédible.

    Exemple : "si vous avais besoin d'un conseil litéraire, je peux vous aidé."

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  25. C'est trop compromettant mais pas trop mahométan.

    (je sors, ok)

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  26. C'est trop con Pam étant...


    [Monsieur Poireau, humoriste approximatif]

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  27. À la vue de ces bons gros toutous qui tirent la langue, on se rend compte combien est méritée la réputation d'intelligence qu'a « le meilleur ami de l'homme » (ce titre de gloire étant d'ailleurs à lui seul un gage de la supériorité effective du chien sur le reste du règne animal). Pour tout dire, il ne manque plus au gros noiraud qu'un pannonceau « Je monte la garde » autour du cou, et au petit bariolé un fond de culotte de facteur dans la gueule pour parachever le tableau.

    Cela étant, les chiens ont beau être, à l'instar des deux que vous nous donnez à voir, ce qui se fait de mieux chez « nos amis à quatre pattes », les époux Goux (les époux Goux ? Cela sonne presque comme un rituel japonais, à défaut d'évoquer l'un de ces bons petits plats coréens à base de... mais, passons), les époux Goux, disais-je, n'ont-ils pas également un ou deux chats ? Du moins, avais-je cru le comprendre, à la lecture, naguère, d'un billet sur feu le blogue « Didier Goux habite ici ».

    Or, je sais bien que les représentants de la gent féline ne sauraient prétendre – eux dont le caractère ne les pousse pas naturellement, les cons !, à donner la papatte ou à aller chercher la baballe – à un traitement équivalent à celui que vous réservez dans votre billet à Ouarf-Ouarf et Ouap-Ouap, il n'empêche, j'aurais aimé savoir, quant à moi, si Messires Raminagrobis et Grosmatou étaient toujours de ce monde ou bien avaient fini leur exitence sous les crocs du gentil molosse et du plaisant roquet.

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  28. Je ne sais pourquoi, votre texte me fait penser à une nouvelle peu connue de Marcel Aymé, il y a "chiens" dans le titre. Et, je vais vous surprendre, il y parle de chiens. Des chiens qu'il a eus. On la lit en attendant un renversement de récit, un basculement, mais non : il la termine en parlant de son dernier chien. Je ne sais même pas si c'est une fiction.

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  29. « ...leur exiStence... », naturellement.

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  30. Beau texte, vraiment. Merci :)

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  31. Les deux héros de ce billet viennent de passer quatre jours au chenil de Pacy-sur-Eure, pendant que leurs maîtres se vautraient dans de honteuses libations toulousaines : on les récupère dans une couple d'heures...

    Chieuvrou : les chats sont toujours vivants, mais ils boudent la maison depuis l'arrivée du petit chien Bergotte.

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