mercredi 17 décembre 2008

Le tag de l'inculture (1/2)

(Marie-Georges m'a tagué, j'essaye de terminer ce foutu billet depuis samedi !)

En culture, comme en médecine, il y a les généralistes, et les spécialistes. Il y a les professeurs d'université, et les médecins de campagne. Moi j'ai la culture généraliste, et de campagne. Je me ballade avec ma petite mallette de savoir, l'air bonhomme, comme si je disais à la maman inquiète, désignant l'enfant verdâtre avec des pustules sur tout le corps : c'est un rhume ! Un bon grog, et ça ira mieux.

Généraliste, c'est à dire que je sais des tas de choses dans des tas de domaines, mais finalement, rien en profondeur. C'est très pratique pour gagner au Trivial Pursuit : je gagne tout le temps. Par contre, quand je dois soutenir une discussion avec un personnage spécialiste, un qui est dans le dur, au fond du puits et qui creuse encore, ça fait illusion un moment, tout va bien. J'écoute, je fais : mmmh mmmh, l'air absorbé, l'air d'avoir tellement d'éléments et de données dans mon cerveau que le temps de calcul pour accoucher d'une réponse est extravagant. Je me tais, plissant les yeux. Puis je feins de m'évanouir, je tombe en arrière, d'un coup. C'est une bonne diversion. On croit que je fais un malaise. Je ne suis pas démasqué. Et je continue ma tournée de vie, ma mallette à la main, bonhomme.

Quand j'étais étudiant, cette pratique des choses était exaltante. Je me prenais pour un Pic de la Mirandole. Je voulais "éclater les carcans", déchirer les chemises intellectuelles, tel un Hulk encyclopédiste. Mais le temps ayant passé, j'ai l'impression que ma culture s'est affaissée comme une opulente poitrine siliconée.

Voici donc, il faut faire semblant de se vilipender en quelques thèmes :

Théâtre : Il y a longtemps, j'ai été sollicité par des étudiants en théâtre, pour une sorte de mission obscure, factotum, ou joueur de fifre, preneur de notes, cameraman sans appareil, figurant hors-scène. L'étudiante en maîtrise qui m'avait contacté était si sérieuse, j'avais l'impression que ses parents avaient souhaité faire, avec elle, un enfant d'art et d'essai, ou prendre un risque, ou se mettre en danger, comme des Brad Pitt, car ils "n'avaient pas de plan de carrière". Cette fille sophistiquée était l'opposé exact du coussin péteur, l'opposé exact de moi. Écrivant ceci, je me trouve, par syllogisme, assimilé au coussin péteur, image que je réfute aussitôt, bien sûr.

Dans un entrepôt, parmi des étudiants déguisés en bleus de travail, sérieux, mais libres tout de même, elle donnait des consignes à une comédienne. "Traverse la pièce". Après, elle réfléchissait, corrigeait : "Traverse la pièce, mais imagine que tu as un mouchoir d'immobilité dans ta poche." Elle concluait ensuite que c'était très intéressant, et que tout le monde progressait.

Elle m'a raccompagné un soir, et dans une langue étrange - je crois qu'elle utilisait un dialecte qui se nomme le "Marguerite Duras" - elle me dit à propos de mon prénom, en signe de connivence : "Ah, oui. Comme Poquelin...". Je ne sais pas ce qui m'a prit, peut-être pour voir si un lien d'humour était possible entre nous, j'ai répondu avec la vivacité d'esprit d'un steak : "Oui, comme les grues Poclain, je connais. Les chantiers." Puis j'ai gardé une expression de bovin angélique, elle, celle du taxi opaque dans la nuit du destin, et nous ne nous sommes plus jamais revus.

(La pièce, une fois montée, fut très belle, selon des proches).

Cinéma : A Lyon, j'ai travaillé dans un cinéma, au CNP des Terreaux. Mon épouse était à la caisse, et moi, en vigile. C'était une période bénie ! J'étais aussi crédible en vigile que Sébastien Chabal dans un ballet de Micheline Pietragalla, c'était comique. Je m'approchais de ma compagne, dans les couloirs noirs et feutrés, et tandis qu'elle, Juliette dans son balcon à L'hygiaphone, comptait les sous, sa perpétuelle goûte au nez (du fait des courants d'air), moi je murmurais, des milliers de coupons déchirés à la main : "Ces tickets, je les ai déchirés pour toi, tous, les tarifs réduits, les tarifs chômeurs, les pleins tarifs". Elle me répondait, la voix métallisée par le transistor de la cabine : "Oh !"

Cet emploi offrait un avantage : nous avions le cinéma à l'oeil. Parfois, le dimanche, nous enchaînions 5 films. Nous avions la tête éclatée en rentrant, et la nuit était pleine de voix amplifiées et de lueurs. Le jour de l'An, ou à Noël, nous fermions la boutique, la neige tombait, nous saluions les gens seuls, venus peupler leur non-fête par des films afghans.

Sinon, puisqu'on parle de l'inculture, même s'il est d'usage de souligner en filigrane que l'on est "cultivé quand même", je reprends le sujet par les cornes et je garde le cap : j'ai beaucoup aimé Amélie Poulain (et Titanic, aussi).

Je me souviens d'une collègue, discrète parisienne parmi la peuplade souterraine du métro, qui avait vu Amélie le jour de sa sortie. Elle m'a dit, subjuguée, retournée : "J'ai fait une découverte, va voir le film de Jeunet, mine de rien, c'est une perle dans toute cette morosité, une vraie fraîcheur, etc." Ayant vu les "Delicatessen", "machins des enfants perdus", je m'y suis précipité. J'ai, moi aussi, "adoré". Six mois plus tard, tandis qu'Amélie passait à l'Elysée, que Bernadette Chirac envisageait sérieusement la coupe brune au carré, que Raffarin inventait la "positive Amélie attitude", que, dans les publicités, des filles brunes toutes mignonnes oeuvraient pour leur propre bonheur en mangeant des gentils yaourts, ou contractaient de primesautières assurances-vie, la même collègue leva les yeux aux ciel à l'évocation de ce film, répétant : "Que ce film est mièvre ! Que ce film est mièvre ! Ne m'en parlez pas ! Une purge."

(A suivre !)

22 commentaires:

  1. J'aime beaucoup les images de ce billet : la poitrine siliconée, le mouchoir d'immobilité, le taxi dans la nuit, Chabal en ballerine... Je suis DCDDRRRR (décédée de rire) !

    Oh, vous avez bossé au CNP Terreaux, souvenirs souvenirs...
    Pour Amélie, je trouve ton aveu courageux (On peut aussi remercier Amélie d'avoir si joliment inspiré les fatals picards).

    La suite, vil tricheur coupeur de tag, la suite !

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  2. Vous déchirez les billets de cinéma comme personne, j'en suis toute émue.
    Et la suite
    vite !

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  3. On regrette déjà que ton inculture ne soit pas plus grande.

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  4. Bon, tant pis, comme dirait l'orgue, vivons dangereusement. J'adore ce texte : sa mallette de médecin de campagne et de VRP de culture générale, c'est exactement ça (si je puis me permettre l'indicible audace d'un soupçon d'identification, bien sûr)

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  5. Je retiendrai que tu as aimé Titanic. Commentesspossible?
    Bon, et puis oui, comme les zautres, mouchoir d'immobilité fallait le trouver et puis euh (tiens au fait, des fois on aimerait,enfin, je, revenir sur ton billet en mm temps qu'en faisant le commentaire, et cela n'est possible que par des ouvertures simultanées et nombreuses de pages...) enfin, j'aime bien et je demande la suite à cors et à cris et avant samedi parce que je n'aurais plus le temps de lire après.

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  6. Je lis toujours,
    je ne commente pas souvent.

    J'ai beaucoup aimé ce billet,
    qui, à la fin de l'envoie touche souvent très juste - Amélie Poulain et ta collègue -.

    Mais laisse moi te dire que dans le rôle de composition de l'inculte, tu ne fais pas illusion une seule seconde.

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  7. Tu sublimes le tag mon poteau, le tage est pour toi un surf qui te permet de prendre la vague de blogoland (on te voit de loin, minuscule, sur ta petite planche pleine de graisse de baleine, je me demande ce qu'on voit le mieux, c'est tes fesses ou la bosse dans ton dos ?) ;

    Je précise que j'ai adoré Titanic. Mais je précise en revanche que bizarrement - moi qui suis une fieffée midinette - la fin éplorée ne m'a pas ému du tout. J'ai moins aimé Amélie Poulain, non pas parce que c'est mièvre, ça ne l'est pas tant que ça en fait, juste, étant un amoureux de Paris, j'ai été en colère de le voir ainsi saucissonné, on se serait cru dans un monde fabriqué par Didier Goux, mais j'ai quand même relativement bien aimé (surtout les nains de jardin qui voyagent :)).

    On a hâte de lire la suite !

    (c'est marrant, on a parlé de cinéma et...quoi ? que lis-je ? Rien sur 2001 !!!!!!!!!!!!!)

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  8. Ah oui, quand au théâtre, je déteste ça.

    C'est de l'art vivant qui ressemble à de l'art mort selon moi.

    (vous pouvez me taper sur la trombine si vous voulez, je suis indécrottable, là ; irrécupérable...
    Mais tous ces gens qui crient, quand même...on croirait un diner dans ma famille...)

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  9. Dorham : vous voyez bien qu'on a des points communs : j'ai également une sainte horreur du théâtre. Du théâtre "joué", je veux dire : lire une pièce, ça va.

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  10. Ah ouais, Pareil alors,
    plus jeune j'adorais lire les classiques Racine et Corneille et bien entendu les tragédies de tous genres, grecques surtout...
    et puis Shakespeare, que j'adule par dessus tout.

    Mais à la représentation, on loupe tant de choses des grands textes...et puis, c'est si, c'est trop, c'est...

    voilà...

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  11. J'ai beaucoup apprécié la lecture de ce billet, vous êtes fort agréable à lire cher Balmeyer!
    Les pelleteuses Poclain me font rire ; Jean-Baptiste traverse mes pensées à chaque fois que j'en aperçois une sur un chantier. De ces petites réflexions qu'on se fait en se sentant seul et incompris rien qu'à l'idée d'en faire part à d'autres... Je me sens moins seul à présent et aussi dans l'attente (impatiente) de lire la suite!

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  12. Nicolas : pour vous servir !

    Marie-Georges : oui. En 1999 (?). Je le dis, d'ailleurs : type pas aimable, avec l'écharpe rouge, maintenant que je suis plus de service, et bien je peux te le dire : pour qui tu te prends, hé, ducon.

    Mére Castor : c'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à ma direction, à l'époque, mais je ne fus point augmenté.

    mtislav : merci pour ton commentaire. J'en profite pour te féliciter pour l'ensemble de ton oeuvre commentatrice-analyste-rabibocheur, dont la pertinence - et la constance - est rare.

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  13. Clarinesse : merci ! c'est un constat que je fais parfois, un constat mi-figue mi-raisin, que je suis un peu le Jean Lefebvre des discussions culturelles. :-)

    Tifenn : oui ! Et ces connards ont allumé la lumière trop tôt, pendant le générique.

    Roudoudou : oui, et merci. A la fac, je travaillais sur un auteur considéré comme mineur, pas très important. Quand je disais son nom, on me répondait : ah, mais ça n'a pas d'avenir, ça. Des lettrés, rebelles, en plus ! Comme si c'était un placement. Alors, l'inculte, c'est une façon de hausser les épaules.

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  14. Dorham : merci pour ton commentaire péchu ! :)

    Pour 2001, oui, je te le jure devant témoins, je terminerai ce billet, ce fameux tag de Dorham avec un seul billet : celui de Dorham !

    Je comprends les critiques sur le Paris aseptisé dans le film de Jeunet. (je me rappelle du truc abusé, ce journaliste des inrocks qui avait parlé de "film fasciste"...). Après, j'avais trouvé ça extrêmement conformiste l'idée qu'il fallait un réalisme, absolument, et restituer les mêmes ingrédients, la même vision, le même plan fixe. Comme "Hélène et les garçon à Berlin Est". Comme si tous les films se construisait d'après un cahier des charges politico-intellectuel, précis.

    Avec du recul, c'est vrai, je me dis aussi : qu'aurait perdu Jeunet en laissant les "tags" et les "poubelles" qui font la "vérité" de ce quartier ? Pourquoi ce nettoyage sous photoshop ?

    Mais bon, je suis toujours emballé quand un film arrive à créer un "monde", un univers cohérent, total. Comme "Brazil", par exemple. Amélie, c'est un "Brazil de Carte postale".

    --> une pause.

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  15. "Par contre, quand je dois soutenir une discussion avec un personnage spécialiste, un qui est dans le dur, au fond du puits et qui creuse encore, ça fait illusion un moment, tout va bien. J'écoute, je fais : mmmh mmmh, l'air absorbé, l'air d'avoir tellement d'éléments et de données dans mon cerveau que le temps de calcul pour accoucher d'une réponse est extravagant. Je me tais, plissant les yeux. Puis je feins de m'évanouir, je tombe en arrière, d'un coup."

    Ah, c'était donc ça, hier !
    J'adore ce passage.

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  16. Aimer le théâtre lu, et uniquement lu et pas joué, ce n'est pas aimé le théâtre. C'est un peu comme n'aimer que les images et pas les dialogues dans le cinéma parlant...
    Il faut redonner une chance à la scène messieurs ! Qui sait vous pourriez être surpris...

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  17. J'ai commencé par la fin, en lisant le second billet: c'est pas une preuve d'inculture ça? Et une autre encore : moi, je n'ai pas du tout aimé Amélie Poulain. Ceci dit, j'admire votre aisance et votre humour pour traiter ces défis absurdes!

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  18. Fab-Fab : ah ! Merci pour le coup de la grue, et bienvenue ici !

    Dorham, Didier, Sophie : je ne suis pas objectif pour parler du théâtre. Les comédiens, ce sont des types qui parlent fort et piquent vos copines ! Sinon, quand même, le théâtre pas joué, mais oui, et puis la BD sans image et le rock sans son ? :) Bah, j'ai entendu un jour - (à la télé !) - Laurent Terzieff dire un texte, et j'ai pensé, ah oui quand même.

    Le coucou : j'ai vu, chez toi, que tu avais détesté "Amélie", c'était un peu le point de départ de ce billet ! :)

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  19. Catherine : Ah ah ah ! Il faudra que j'invente autre chose, la prochaine fois.

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  20. Je penserai à vous la prochaine fois que j'irai au CNP Terreaux...

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  21. Merci de ce petit texte réjouissant et plein d'humour. 9a vient un peu tard, puisque je le découvre seulement maintenant, mais quand quelque chose est bien, il n'y a pas de moment pour le dire.

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