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Articles

Affichage des articles du février, 2008

La chasse à la biche

Il me dit : maman tu es obligée de faire ça ? Comment ça on dirait que tu as honte, marche à côté de moi, arrête de marcher lentement, pour rester à deux mètres en arrière, je ne vais pas boiter tout de même, mais maman, tu es sûre qu’on ne peut pas prendre un moment pour le réparer ton talon, mais non, le talon est cassé et bien cassé, et je marche pieds nus, et sil les autres ne sont pas contents, je leur pisse à la raie, à tous ces connards ! Maman, s’il te plaît, ne parle pas si fort. Il rougit, regarde à la dérobée autour de lui si on nous écoute. Allez, en route, mauvaise troupe. Il tangue avec son cartable. Et je me dandine, pas mal contente sur le coup, avec les escarpins brisés à la main comme des revolvers, et j’avance sur le trottoir bleu et sa crème antirides en merde de chien, je marche à l’instinct, comme dans les revues des pipoles.

Allez viens Bonhomme. Bonhomme c’est mon fils. Qu’est-ce que tu fais Bonhomme. Ben je lis. Et qu’est-ce que tu lis, fais voir. Ah ouais, c’e…

L’Orphée Noir

Le garçon entraîne son camarade, ils courent, c’est presque l’aube. C’est une sorte de secret. Ils montent la petite colline ponctuée d’arbustes secs ; à son sommet est offerte une vue sur la baie. A l’est, l’horizon maritime, tendu comme une corde, sombre, frémit, la nuit va s’effiler. Tout en courant, le garçon désigne l’homme qu’ils suivent, qu’ils aperçoivent un peu plus bas, isolé dans ses pensées. Regarde ! Il est là. C’est Orfeu, c’est l’employé du tramway. C’est un héros de carnaval. Il joue comme un dieu. Lui, il chemine tranquillement, comme tous les matins, s’imaginant seul au monde, avec une guitare empoignée au milieu du manche.

Il a ses yeux baissés vers le sol, le chemin de terre, de sable, indifférent à cette vue qu’il connaît par cœur, la Baie de Guanabara s'étendant en contrebas et l’océan et l’écume et la reptation de son corps couvert de mailles serrées et lumineuses, comme l’écaille d’un poisson considérable. Il s’arrête sur un monticule, et regarde alors le pa…

Six virgule cinq secrets

J'ai pris deux "tags", ou "chaînes", ou "meme" comme le dit Versaque, dans un tir croisé. Un venant de chez zette avec sept secrets à balancer, un autre de chez Criticus, stipulant six choses insignifiantes à dire sur soi. Je vais donc mixer une petite purée de tout ça, et vous servir le truc des 6,5 secrets insignifiants.

Bon, hier je devais faire un petit billet auquel j'ai pensé toute la journée, tout en reconstruisant l'appartement pour ma belle-mère qui débarque. Mais le soir, j'ai découvert un troll extrémiste sur mon avant-dernier billet, ce qui a un peu bouleversé mes plans. J'ai passé du temps à lui répondre, palpitant, excité, exalté, et un peu paniqué aussi. Cette réponse n'est pas forcément une bonne idée, comme me l'a appris Nicolas, il ne faut pas trop s'enflammer avec des trolls. Du coup, je n'a pas fait mon colossal ménage qui m'était réservé, alors que ma belle-mère arrive. Je vais me faire troller d…

Les tortues de mer

Avant de nous endormir, avec Kéké, nous lisons le grand livre de la mer. Il y a des baleines, des requins marteaux. Il y a d’adorables bébés phoques, avec leur grands yeux humides, comme dans les mangas. Qu’ils sont mignons, une tête adorable, on n’a vraiment pas envie de les exterminer. Par contre, les araignées de mer, avec leur multiples et interminables pattes orange, leur tête hérissée, ne sont pas de bonnes clientes. Sur les grandes affiches dans le métro, j’imagine : protégeons les araignées de mer, oh non, pitié, faites quelque chose, tuez-les toutes.

Au passage des tortues de mer, je reste saisi. J’ai une illumination. Je vais faire fortune à Hollywood, je le sais à présent, j’ai une idée de scénario.

Kéké montre du doigt la grande tortue qui s’en va, c’est la maman. Moi, je me vois travailler dans un restaurant californien, avec des mamies serveuses qui n’ont pas assez cotisé, avec des mexicains taiseux, puis je vais taper à la porte de Britney Spears, mon script sous le bras.…

Un si gentil nazi

Derrière son comptoir chargé de livres, il attendait, petit, effacé, avec son visage lunaire de pierrot vieillissant, son gros pull-over de berger en laine . Il vous accueillait, levant son épais et brillant regard de verre, sans jamais se départir d'un bienveillant sourire, comme une sorte Joconde à lunettes. Il parlait d'une voix douce, parmi un décor de statuettes hindoues, d'encens bizarres, de pendules, d'huiles essentielles. Avec ses longs cheveux noirs et gris qui cernaient sa figure ronde, il semblait être la caricature ultime du vieil hippie. C'était rassurant, c'était tellement prévisible. Il s'appelait Michel.

Dans les rayons de sa petite librairie, on trouvait comme partout de nombreux ouvrages hétéroclites : médecine douce, alimentation biologique, histoire des indiens d'Amérique, histoire des indiens d'Inde, ésotérisme, acupuncture, yoga, sciences, fictions. Au détour d'un rayon, je trouvais des ouvrages rares sur la mécanique quant…

L’homme le plus fort du monde

Depuis quelques jours, cette idée m’obsède : dans un cirque, l’homme le plus fort du monde. Il y a la fameuse trapéziste, et ses innombrables frères aux noms slaves, ils arrivent tous sur scène avec leur pantalons tendus, ils sautillent, droits, énergiques, tarabiscotés. C’est long pour qu’ils commencent leur numéro, ils ont besoin de bondir partout, avant. Les frères, l’unique sœur. Les réunions de famille doivent être compliquées. Il faut une grande salle à manger.

La trapéziste, de loin, en maillot de bain, a l’air de la femme la plus sublime du monde. Elle semble droit sortie d’un catalogue de la Redoute. Ils montent sur une grande poutre, les trapézistes, avec leurs pantalons lumineux, et font des bonds prodigieux, sur une corde. On se prend à rêver : si l’un tombe, s’écrase, sans filet, ça ferait une soirée mémorable. On verrait pour de vrai du cerveau, rosâtre, répandu. On en parlerait dans la presse.

Il y a le dompteur de tigres, de caniches savants. Il y a le nain. L’homme le p…

Diurne #2

J’ai les cheveux courts ! Je me les suis fait couper dimanche, après manger, par ma mère, que je n’avais pas vu depuis six mois. Sur la table, il y avait des grandes tasses de café, il faisait enfin soleil, nous allions faire un automne à ma tête. Une petite serviette autour du cou, je me rappelais des moments chez le coiffeur, lorsque des gens bavards faisaient de mon crâne important une sorte de jardin à la française, en regardant des catalogues de caniches tondus pour surtout ne pas me réussir.

Et qu’allez-vous faire pour les vacances ? Me demandaient les coiffeuses. Rien. Et vous faites quoi dans la vie ? J’exhume des cadavres pour me faire des colliers de phalanges. Dans le miroir très lumineux se reflétait mon visage blafard de non-surfeur. On va vous faire quelque chose de jeune, de très à la mode. Pitié.

Kéké, sur le canapé, allongé de tout son poids sur un chat aplati, observe tomber au sol ma tignasse, d’un air rêveur. Lui est né chauve, ma femme avait l’air bien embarrassée a…

Amy

Chaque fois que je fais tomber une pièce par terre, il me semble voir surgir le même vieux qui me dit, l’air goguenard : « hey, ça pousse pas ! Pas la peine de les semer ! » Les arbres de sous. Comme si le type se téléportait, comme s’il me suivait, comme un ange potache. Dans une boulangerie, je sors mes pièces, elles s’éparpillent, il est là : les mains dans les poches, avec sa petite casquette, son visage gris de pierre, un petit clin d’œil. Hey ! Si ça poussait ça se saurait ! Puis il se marre. Dans la rue, ou en vacances, je le vois, apparaissant derrière le réverbère, et chaque fois, je me fais surprendre, je reste bouche bée, je ne sais que répondre, alors je ris nerveusement.

Allongé sur le canapé, je regarde la nuit. Je sors un papier de ma poche, des pièces tombent, je tourne la tête, me disant : il ne va tout de même pas apparaître chez moi ? Rien.

Je regarde la nuit. Si l’arbre à sous poussait, j’y cueillerais quelques fruits, je m’achèterais de lourds rideaux, je cacherais …

Secrets de caca

J’étais avec kéké dans la cuisine ; tandis que j’essuyais de la vaisselle en rêvassant, lui jouait près de moi, faisant rouler des voitures sur une étagère. Il ne s’éloignait jamais de ses parents de plus de trois mètres. Nous l’appelions à ce sujet : petite glu. Lui même s’exclamait parfois : « Attendez moi ! Petite glu arrive ! » lorsque nous changions de pièce. Nous l’apercevions alors déménager ses quatre voitures prestement pour établir sa base près de nous. En enfer, tandis que je me ferai rôtir méchamment pour m’être trop complu dans les blogs, il sera là, à quelques pas, à faire rouler ses voitures sur une roche.

J’étais donc rêvassant quand j’aperçus son visage se crisper, devenir rouge. Distraitement, comme je le faisais depuis toujours, je lui dis : « Alors, on fait un petit caca ? ». Mais pour la première fois, il eut l’air gêné, il se cacha derrière l’étagère en répondant d’un air sévère : « Non ! ». Penaud, je m’excusais aussitôt, et je me tournais pour contempler le mur,…

Les gardes russes(8) : final

Les musiciens d’orchestre sont au dessus de ces choses. Ils arrivent au dernier moment, car ils sont chers. Ils marchent le front haut, le costume noir, le cheveux blond. Ils ne disent pas bonjour. Ils sortent leur instrument du bout des doigts, examinent cette partition grotesque du bout des yeux, terminent à l’heure, au milieu du morceau. On ne les retient pas, car ils sont chers. Le chef se dresse au dessus, échevelé, comme le persicope d’un sous-marin, contemplant un océan de nuit. Il fait un geste, les musiciens d’orchestre jouent alors impeccablement, tels une gigantesque chaîne stéréo.

Ils ont survécus au conservatoire. Les autres, les violonistes ratés, les trompettistes échoués, les flûtistes errants, ils sont restés dans la jungle, la jambe coincée dans un piège à loup. Ils étaient là, blessés, à dire : « allez, continuez sans moi, je suis blessé, je vais être un fardeau pour vous… » les autres de répondre immédiatement, sans insister, avec politesse : « très bien, bon courag…

Les gardes russes(7) : les grandes manœuvres

En coulisse, notre cœur bat vite, c’est idiot. Nous sommes en jeans, embarrassés de la sueur des objets lourds à porter, et là il nous faut faire semblant, comme au temps des cabanes. Devant nous, Orlofsky, silencieux, absorbé, marche doucement, très froid, de long en large. Il a l’air déterminé, comme un gentilhomme blafard avant un duel. Le répétiteur en guise d’orchestre saute à pieds joints sur le clavier et soudain, une voix retentit : Mesdames et messieurs… ! Voyant nos faces de poulets en batterie perdre jusqu’à leur pâleur, Orlofsky s’interrompt une fraction de seconde avant son entrée, il nous murmure avec un clin d’œil malicieux : « Allez, en scène messieurs ! » avant d’aller se perdre dans la lumière… La voix lointaine conclue : Voici le prince Orlofsky !

Somptueusement, légèrement, négligemment, Orlofsky ouvre les vastes battants ; derrière, tentant de le suivre, nous nous percutons, Boche et moi. Le prince entame son air et descend lentement l’immense escalier fait de cer…