vendredi 29 février 2008

La chasse à la biche

Il me dit : maman tu es obligée de faire ça ? Comment ça on dirait que tu as honte, marche à côté de moi, arrête de marcher lentement, pour rester à deux mètres en arrière, je ne vais pas boiter tout de même, mais maman, tu es sûre qu’on ne peut pas prendre un moment pour le réparer ton talon, mais non, le talon est cassé et bien cassé, et je marche pieds nus, et sil les autres ne sont pas contents, je leur pisse à la raie, à tous ces connards ! Maman, s’il te plaît, ne parle pas si fort. Il rougit, regarde à la dérobée autour de lui si on nous écoute. Allez, en route, mauvaise troupe. Il tangue avec son cartable. Et je me dandine, pas mal contente sur le coup, avec les escarpins brisés à la main comme des revolvers, et j’avance sur le trottoir bleu et sa crème antirides en merde de chien, je marche à l’instinct, comme dans les revues des pipoles.

Allez viens Bonhomme. Bonhomme c’est mon fils. Qu’est-ce que tu fais Bonhomme. Ben je lis. Et qu’est-ce que tu lis, fais voir. Ah ouais, c’est qui qui gagne à la fin, Bambi ou Choupinette ? J’éclate de rire. Maman, c’est sérieux. Pardon. Je te fais un bisou. Attends, un texto. Je fouille ma poche, vite, j’ai trente-six mille tickets de métro qui tombent, les clefs, je le lis. Je souris. Chienne de vie. Allez, viens, je te le lis, Bambi, si tu veux. Et je malaxe ton crâne d’œuf doux comme un coussin en plumes d'or, raclure. Et je lis pendant une heure. Tant pis, on mangera tard ce soir. Allez viens, on va regarder le film. Et mes devoirs ? Ah tu n’es pas drôle. Mais j’ai des devoirs, c’est important. Bon. Tu veux que je baisse le son ? Au fait, qui c’est la plus belle du monde ? Il sourit d’extase. C’est toi, maman.

On est en retard. Attends, j’envoie un texto. Je glousse. Allez maman. Putain fais chier l’ascenseur, bordel de merde, j’appuie cent mille fois sur le bouton. Chut maman, je t’en prie. Il n’y a personne dans l’allée, arrête de brimer ta pauvre mère. Je marche, j’ai d’autres talons. Bonhomme transporte son enclume sur le dos, j’avance, j’aime bien quand les types oublient de démarrer au feu vert en croisant mon regard, et que l’abruti de derrière klaxonne, et qu’ils se rentrent dedans avec l'abruti du devant, ils font un constat, et ils parlent fort chacun de leur côté comme des agents de la circulation face à face. Nous, avec bonhomme, on est loin. Maman, on traverse, le feu est vert ? Attends. Maman. Je finis mon texto. On est en retard. On s’en fout. Maman, je vais me faire gronder. Ok. Allez vite, Bonhomme on est en retard, alors, tu ne veux pas finir chomiste, tout de même. Chômeur on dit, maman. Mais je le sais bien, tu me prends pour qui, Bonhomme, pour une conne ? Pardon maman, je sais que tu sais. Il baisse les yeux. Allez, je ne t’en veux pas, moi, ta pauvre mère.

Ce soir, Bonhomme, j’ai un ami qui vient à la maison. Tu seras sage, Bonhomme ? Oui maman. C’est qui la plus belle ? Est-ce que c’est la maîtresse ? Est-ce que c'est ta petite camarade, comment déjà, Kevina ? Jessica ? Pff, c’est toi maman, bien sûr ! Allez viens contre moi, ordure, je te serre, je te serre, je te serre, jamais rien ne nous séparera.

Il a une voiture Raoul, tu vois comme elle est grande. Spacieuse. La télécommande de l'autoradio sur le volant, tu montes le son avec les pouces. Ca c’est pas une voiture de pédé, me fait Raoul. Bonhomme ne dit rien. On ira dans la forêt ! Il y a des écureuils. Regarde, Raoul veut sympathiser ! Tu vois, fait Raoul, il suffit d’un 12/7 tu vises bien entre les yeux de la biche, et paf, normalement, tu la tues du premier coup, elle souffre pas, sa tête éclate ! La biche, comme la maman de Bambi, fait Bonhomme ? Exactement ! Il est fort ton mioche, il connaît bien tous les animaux ! Puis il me met la main aux fesses, le coquin. Tu connais les oiseaux, Bonhomme ? Il me fait à moi, Raoul, toi tu sais où trouver un petit oiseau que tu aimes bien, hein, il rit comme un kilo de beurre de porc, je dis : sois pas vulgaire devant le gamin, s’il te plait. Il taquine Bonhomme, il lui tire l’oreille pour rigoler. Bonhomme s’amuse, ou il se force. Il est un peu lourd Raoul, aussi. Il a pas de gamin, il sait pas. Maman, tu fais quoi, me fait Bonhomme en serrant ses petits poings, voyant que je traine ? Il fait la tête. Si tu crois que c’est facile d’avancer en forêt, comme ça, c'est accidenté ! Mais pourquoi tu mets des talons, maman, aussi, pourquoi ? J’ai envie de faire pipi, je dis, attendez-moi ! Mais t'as envie tout le temps !

On s’amuse bien avec Raoul. Il dit parfois, d’un ton grave, en me mettant la main sur les seins : oui, tu sais, je suis comme un modèle, pour ton fils, il a besoin d’un père. Si tu l’élèves toute seule, il finira pédé, comme ceux qui vivent avec leur mère tout le temps. Il est trop fort, Raoul. C’est un colosse, dans son genre.

Plus tard, Bonhomme oublie de dire merci quand Raoul lui passe le sel, il est dans ses rêves, Bonhomme, il les bricole comme dans un garage secret, avec des milliers d’outils lumineux sur les murs, et des cargos et des archipels. Raoul dit : qu’est-ce qu’on dit ? On dit mer… ? Raoul fait ...de. Merde. Puis Raoul se lève, et dit, non mais tu vas me faire preuve d’un peu de respect, c’est fini la récréation maintenant, puis il lui fout une taloche et Bonhomme voltige loin de sa chaise. Alors je suis pieds nus, encore. Pas un cheveu, je dis. J’ai mes chaussures à la main et je lui refais le portrait, à Raoul. Je lui dis : tu ne touches pas à mon gamin, pas un seul cheveu de sa tête, espèce de sous-merde, je lui répète un million de fois, avec un coup sur le crâne pour rythmer, c’est un colosse Raoul, il est trois fois plus épais que moi, mais il est asphyxié par ma hargne, je pourrais lui servir ses burnes en sauce le soir même, il laisserait un pourboire en faisant des compliments. Je lui lance des assiettes, des disques, des statuettes de Bouddha. Je le poursuis dans la rue, je lui lance mes escarpins, et je rentre à pied, et c’est fini. Plus de Raoul. Au loin caché derrière une poubelle, il me traite de salope, de garce, Marie-Couche-Toi-Là, de pute finie, de salle allumeuse de ses deux. Il est parti. On regarde la télévision avec Bonhomme. Il est bavard, Bonhomme, il commente chaque scène. Je lui caresse la tête, je suis la seule à le pouvoir. Pas un cheveu, pas un seul de ses cheveux.



Il s'agit d'un jeu, que l'on nommera hâtivement "Changer de sexe", initié par Zoridae et poursuivi par Dorham et Nefisa.

[source photo ]

mercredi 27 février 2008

L’Orphée Noir

Le garçon entraîne son camarade, ils courent, c’est presque l’aube. C’est une sorte de secret. Ils montent la petite colline ponctuée d’arbustes secs ; à son sommet est offerte une vue sur la baie. A l’est, l’horizon maritime, tendu comme une corde, sombre, frémit, la nuit va s’effiler. Tout en courant, le garçon désigne l’homme qu’ils suivent, qu’ils aperçoivent un peu plus bas, isolé dans ses pensées. Regarde ! Il est là. C’est Orfeu, c’est l’employé du tramway. C’est un héros de carnaval. Il joue comme un dieu. Lui, il chemine tranquillement, comme tous les matins, s’imaginant seul au monde, avec une guitare empoignée au milieu du manche.

Il a ses yeux baissés vers le sol, le chemin de terre, de sable, indifférent à cette vue qu’il connaît par cœur, la Baie de Guanabara s'étendant en contrebas et l’océan et l’écume et la reptation de son corps couvert de mailles serrées et lumineuses, comme l’écaille d’un poisson considérable. Il s’arrête sur un monticule, et regarde alors le paysage d’avant l’aube.

Les garçons se sont dissimulés derrière des fougères, leur tête en dépassent. Ils fixent la silhouette, plus bas. Le camarade murmure : qu’est-ce qu’il va faire ? L’autre lui répond, avec gravité, avec importance : il va faire se lever le soleil. L’ami fronce les sourcils, incrédule. Bien sûr que si ! Il lui secoue le bras pour mieux le convaincre. Regarde. Le silence les gagne.

L’Orphée Noir, assis, sourit un peu, son instrument léger posé sur la cuisse. Il parait accomplir une besogne secrète, ponctuel, lampiste du ciel, horloger de la voûte céleste. Regarde. Puis il commence enfin à décliner quelques accords, danse très lente, à la limite du mouvement. Lèvres closes, il fredonne, aussi, un peu. Les garçons sont pétrifiés, bouches bées, leur visage doré battu par les fins végétaux qu’agite une brise. Le temps en passant fait un bruit de ressac. Là, au loin, l’horizon s’épaissit alors, blanc, les nuages amoncelés s’allument, les rayons ondulent comme des serpents, l’œil de lumière s’ouvre, la braise du monde se ranime dans un second souffle ; c’est une évidence, mais c’est une évidence qui est comme un miracle : le jour se lève.

free music


lundi 25 février 2008

Six virgule cinq secrets

J'ai pris deux "tags", ou "chaînes", ou "meme" comme le dit Versaque, dans un tir croisé. Un venant de chez zette avec sept secrets à balancer, un autre de chez Criticus, stipulant six choses insignifiantes à dire sur soi. Je vais donc mixer une petite purée de tout ça, et vous servir le truc des 6,5 secrets insignifiants.

Bon, hier je devais faire un petit billet auquel j'ai pensé toute la journée, tout en reconstruisant l'appartement pour ma belle-mère qui débarque. Mais le soir, j'ai découvert un troll extrémiste sur mon avant-dernier billet, ce qui a un peu bouleversé mes plans. J'ai passé du temps à lui répondre, palpitant, excité, exalté, et un peu paniqué aussi. Cette réponse n'est pas forcément une bonne idée, comme me l'a appris Nicolas, il ne faut pas trop s'enflammer avec des trolls. Du coup, je n'a pas fait mon colossal ménage qui m'était réservé, alors que ma belle-mère arrive. Je vais me faire troller dans la réalité, sans modération possible, c'est ballot.

Ah, j'oubliais : le règlement.

* Mettre le lien de la personne qui vous tague
* Mettre les règlements sur votre blog
* Mentionner six choses/habitudes/tics non importants sur vous-même
* Taguer six personnes à la fin de votre billet en mettant leurs liens
* Aller avertir directement sur leurs blogs les personnes taguées

  1. J'ai une phobie du téléphone. Cet objet m'angoisse, je ne m'en sers pas.
  2. Je fais du jazz. A la basse électrique, à la contrebasse. Avant, quand j'étais un jeune gens, je jouais avec plein de jeunes gens. Je jouais dans un big band, je me laissais aussi embringuer dans des groupes. Je n'avais pas une bonne opinion d'eux. Ils étaient un peu bêtes, il ne parlaient que de deux choses : le jazz, et puis le shit aussi. Un soir d'hiver, on rentrait de répétition, on avait beaucoup bu, j'étais à l'arrière, j'étais malade. Je n'osais pas le dire. J'ai alors sorti mes gants de laine, j'ai vomi dans l'un, puis une fois rempli, j'ai vomi dans l'autre.
  3. Maintenant, je fais toujours de la musique, mais avec des gens que j'aime. On prépare un concept album dont le sujet est Lolo Ferrari. Vraiment. Pour me documenter, j'ai une alerte google, je suis parfois un peu gêné quand, au boulot, on aperçoit dans ma boite des messages dont le sujet est "Lolo ferrari nue".
  4. Avant de lire les blogs, j'ignorais complètement l'existence de l'orgasme prostatique.
  5. A quatorze ans, dans ma chambre, dans un moment d'extase maléfique, j'ai juré fidélité absolue à tous mes groupes de hard rock que j'écoutais. J'ai trahi mon serment.
  6. Quand le film Amélie Poulain est sorti, une collègue de travail m'a recommandé de le voir, ainsi que d'autres initiés, me disant que c'était hors du commun, Delicatessen, la cité des enfants perdus, tout ça. Je suis allé, et j'ai vraiment beaucoup aimé. Depuis, le film est passé chez Chirac, avec David Douillet et tout, et la même collègue m'a expliqué que ce film était ringard, comme d'autres qui faisaient des sourires entendus en l'évoquant. J'ai trouvé ça infiniment snob. Alors, parfois dans les conversations, je défends Amélie Poulain avec acharnement.
Le truc et demi : quand j'ai beaucoup trop bu, je suis énormément affectueux, je serre les gens dans les bras et je leur dis que je les aime et qu'ils ont du génie. On me charrie beaucoup sur ça, les jours d'après.

Voilà les six personnes et demi que je tague : zoridae, donatien, Gaël (oui, tu vois je pense à ton wikio, pas très joli-joli la blogosphère ;-), Dorham, Marc et Edgar, le demi étant bien sûr pour Nicolas. Les autres, je ne sais pas s'ils acceptent les jeux de blogueurs, je n'ai pas osé. Et puis Oh!91 l'a déjà fait, ce n'est pas triste, d'ailleurs.

[Ah, je voulais déconner et proposer le jeu à Sarkofrance, Pire-Racaille, Peuples, Maxime Pisano, Trublyonne ou bien Equilibre Précaire, histoire de mettre des liens vers des gauchistes, mais je ne l'ai pas fait.]

samedi 23 février 2008

Les tortues de mer

Avant de nous endormir, avec Kéké, nous lisons le grand livre de la mer. Il y a des baleines, des requins marteaux. Il y a d’adorables bébés phoques, avec leur grands yeux humides, comme dans les mangas. Qu’ils sont mignons, une tête adorable, on n’a vraiment pas envie de les exterminer. Par contre, les araignées de mer, avec leur multiples et interminables pattes orange, leur tête hérissée, ne sont pas de bonnes clientes. Sur les grandes affiches dans le métro, j’imagine : protégeons les araignées de mer, oh non, pitié, faites quelque chose, tuez-les toutes.

Au passage des tortues de mer, je reste saisi. J’ai une illumination. Je vais faire fortune à Hollywood, je le sais à présent, j’ai une idée de scénario.

Kéké montre du doigt la grande tortue qui s’en va, c’est la maman. Moi, je me vois travailler dans un restaurant californien, avec des mamies serveuses qui n’ont pas assez cotisé, avec des mexicains taiseux, puis je vais taper à la porte de Britney Spears, mon script sous le bras. Elle va dire, oh, j’adore les tortues de mer, elles sont si pittoresques, je vais produire votre film. On boira comme des trous, et on se rasera les cheveux.

L’épisode, à cette page, se déroule en deux temps : sur la première image, on voit une grosse tortue regagner l’océan, laissant derrière elle des centaines d’œufs, dans un trou. Sur la seconde, les œufs ont éclôt, et une ribambelle de minuscules tortues sortent du nid, se dirigent à leur tour vers les vagues, leur maison, leur univers. J’avais vu un reportage terrible, il y a fort longtemps, une nuit d’insomnie, sur les tortues de mer. Tout de suite, leur histoire impitoyable est venue se confondre aux images enfantines. Pas de problème de crèche, pas d’oedipe, pas d’éducation civique… les tortues pondent leur trois-cent avortons d’un coup, déguerpissent aussitôt ; les petits naissent, la plupart se font dévorer par des oiseaux avant de connaître l’écume, ceux qui pénètrent l’eau se font à leur tour manger par des poissons ; les survivants, club très fermé, vieillissent, grossissent, placides vétérans de l’existence. Quel désastre. Il faudrait légiférer.

Je suis perdu dans ces pensées sombres, Kéké me secoue pour que je poursuive. J’explique alors une version acceptable, à l’heure où la nuit nous a enveloppés, une histoire de cabanes dans le sable, puis une grande ballade, plein de frères, plein de sœurs. Je reste neutre, je prends l’intonation France Info.

En tout cas, j’ai un scénario de film. Ca s’appellerait « les tortues de mer ». A moi les motels, à moi le café fadasse, la route 66, les sacs de course en papier marron ; les films suivant, on verrait sur l’affiche : « l’attaque des camions poubelles », par le scénariste des « tortues de mer ». Toute l’histoire se déroulerait du point de vue d’un bébé tortue. Il naîtrait, sur la plage, il y aurait toute sorte de bébés tortues : le bébé tortue obèse, le bébé tortue intellectuel avec des lunettes, le bébé tortue gay, le bébé tortue noir qui aurait une aventure avec une bébé tortue (noire également), le bébé tortue irakien, le bébé tortue hispanique mais honnête quand même, qui veut gagner le respect. Au début, il y aurait une chorégraphie, avec des voix d’acteurs très connus (dans la version française, Alain Chabat et Lorie, évidemment). Puis viendrait le temps pour les jeunes tortues de regagner la mer ; là, un carnage, une hécatombe. La tortue gay meurt en premier. Puis des vautours, des mouettes communistes, des tigres de mer ; quelques iguanes rendus fous d’avoir mangé du pétrole de taliban. Gros plan sur le corail dévasté par les pétroliers, au passage, il faut protéger la planète que nous léguerons à nos enfants.

Un des bébés tortues dirait : j’ai la volonté de m’en sortir, car si tu crois en tes rêves, tu peux arriver à les réaliser. On pourrait imaginer un mélange entre plusieurs histoires, par exemple, les bébés tortues regagnent la mer pendant le débarquement allié. Steven Spielberg filmerait. D’un côté, les tigres, les loups, les pêcheurs cruels, de l’autre le pilonnage de l’artillerie allemande, les tirs de mortiers, les grenades, les mines ; les bébés tortues rampent entre les barbelés pour rejoindre la mer, poursuivant péniblement leur naissance interminable, croisant des soldats essoufflés, en sens inverse.

J’y repensais, dans le métro, ce matin. Ces choses sortant de leur œuf, sans mode d’emploi du monde, quel instinct incroyable les pousse vers la mer ? Pourquoi ne vont-elles pas en direction du parking ?

Ils vont rejoindre leur maman, les bébés tortues ? Oui, certainement, je réponds. Alors, ils vont téter ? Euh, non, il vont manger un grand gâteau de plancton, certainement.

Nous tournons la page, laissant les tortues à leur primitif périple. Après, c’est plus paisible, les crustacés, on voit des bigorneaux, des bulots. Ils ont une sympathique bouille d’escargot, avec leurs yeux amusants, épinglés sur d’espiègles antennes ; oh c’est joli, dit Kéké en souriant, ils jouent ? Oui. Le papa, oui, la maman, oui, les bébés escargots, oui, dis-je, toute la famille ; puis il conclue : on les mange !

jeudi 21 février 2008

Un si gentil nazi

Derrière son comptoir chargé de livres, il attendait, petit, effacé, avec son visage lunaire de pierrot vieillissant, son gros pull-over de berger en laine . Il vous accueillait, levant son épais et brillant regard de verre, sans jamais se départir d'un bienveillant sourire, comme une sorte Joconde à lunettes. Il parlait d'une voix douce, parmi un décor de statuettes hindoues, d'encens bizarres, de pendules, d'huiles essentielles. Avec ses longs cheveux noirs et gris qui cernaient sa figure ronde, il semblait être la caricature ultime du vieil hippie. C'était rassurant, c'était tellement prévisible. Il s'appelait Michel.

Dans les rayons de sa petite librairie, on trouvait comme partout de nombreux ouvrages hétéroclites : médecine douce, alimentation biologique, histoire des indiens d'Amérique, histoire des indiens d'Inde, ésotérisme, acupuncture, yoga, sciences, fictions. Au détour d'un rayon, je trouvais des ouvrages rares sur la mécanique quantique. Amateur de cosmos et d'autres trucs nébuleux, j'adorais lire ces théories sur les infiniment grands et petits, dont la difficulté extrême recelait une poésie inépuisable. Je savais qu'au fond, je n'y comprendrais jamais rien, à ces histoires d'espaces courbes, mais ces mots, si compréhensibles pris à part, opaques mis ensemble, nourrissaient toujours l'espoir d'être saisis.

Je travaillais dans la librairie d'en face, un repaire de gauchistes qui vendaient pour une fortune les pamphlets de Céline, cachés dans un coffre. Il y avait le professeur, cheveux blancs, barbichette, c'était l'intellectuel de la bande qui avait lu l'ensemble de la littérature mondiale depuis l'invention du parchemin ; il y avait son contraire, le bidouilleur avec le crayon sur l'oreille, blouson de cuir, qui portait des gros cartons de livres de poche. Freud, disait-il, un sourire narquois, non, connaît pas ce joueur. Un attaquant ? Ils m'envoyaient parfois apporter des livres anciens chez l'autre, celui d'en face. Ils étaient amis, les gauchistes, Michel « le guide du routard ». Ils prenaient parfois le café ensemble, c'était agréable, au petit matin, le goût des croissants, la claquement des talons dans les pavés ensoleillés gardant encore la fraîcheur de la nuit, entre Rhône et Saône.

J'entrais chez Michel, avec mes livres anciens, nous discutions gentiment. Si j'avais eu faim, il m'aurait sorti une tranche de pain. Si j'avais été à la rue, il m'aurait offert un sac de couchage, un matelas. Je faisais part de mon enthousiasme, quand furetant dans les rayons, je tombais sur un livre compliqué. J'espérais que les formules farouches, par contagion, fassent de moi un type moins bête. Il n'était jamais hautain. Il semblait aussi humble et doux que le mouton ayant servi à faire son pull. Je pris alors l'habitude, le samedi ou le dimanche, quand je ne travaillais pas, si je passais dans la rue, de lui dire bonjour.

Michel, nous sachant d'éternels étudiants sans le sou, embaucha ma compagne pour de petits travaux à mi temps. Il lui apprit des rudiments de librairie, ne la grondait jamais pour ses quelques erreurs dans les commandes. Comme elle était chanteuse, il lui donnait des potions de Fleurs de Bach, pour la voix, pour le trac, pour le stress. Il avait un bon réseau, il la recommandait à tous les gens du spectacle de sa connaissance. Le soir, j'allais la chercher dans la boutique en face, je l'attendais dans la librairie de Michel, à fureter, entre amour et littérature, c'était une vie douce comme du miel, des journées à tremper dans un bocal, pour les conserver infiniment, des journées à glisser dans un herbier, à sampler, à repasser en boucle.

Un soir, patientant au fond de la boutique d'en face, je m'abaissais et dans un bac, je tombais sur un ouvrage de Garaudy : Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Je fus stupéfait. Ce livre n'était-il pas interdit ? Je me levais, interloqué par cette anomalie, dans cet antre du babacoolisme, et interrogeait du regard le décor. Des statues de Vishnu, devant ma stupéfaction, semblaient hausser leurs nombreuses épaules.

Je fis aussitôt part de mon étonnement à ma compagne, en sortant. Ce n'était pas possible, Michel, il a du se tromper. Fasciné, incrédule, naïf, je passais quelques minutes, les soirs suivants, dans sa boutique à comprendre, tandis que ma compagne terminait ses dernières travaux. Un livre sur la médecine naturelle, par exemple, contenait soudain, entre deux lénifiantes descriptions de fougères, une saillie sur les puissances des laboratoires pharmaceutiques, le lobby de ces gens qui, masqués, dans l'ombre, contrôlaient la planète avec des médicaments. Par des formules complexes, ésotériques, cryptiques, on constatait que ces puissants financiers de l'ombre s'appelaient souvent Abraham ou Moïse ou Jacob ou David. Dans d'autres ouvrages, surgissaient sans enchaînement logique, des statistiques sur la naissance des étrangers et l'inaction des nations européennes. Ca ne collait pas, ces gens là avaient normalement des gros blousons, des têtes de chiens, le crâne rasé et la bave coulant des lèvres : je m'en souviens, j'avais pu les observer tandis que, cheveux aux vents tel le romantique, dans l'air frais d'une douce nuit d'été, battant des records de vitesse, je les voyais me courir après, nourrissant le projet original de m'éclater la tête.

Un soir, j'entrais encore : Michel discutait avec un homme sanglé dans un manteau noir, un grand cou raide, un chapeau de feutre vissé sur sa figure de vieil aumônier scout. Une sorte de Jean Moulin raté, comme sa silhouette sombre au pochoir. A mon entrée, ils cessèrent net de parler, me dévisagèrent tels des lézards inexpressifs. Je souris courtoisement, fis mine de m'intéresser à un ouvrage sur le Népal, posé en évidence sur le présentoir ; ils poursuivirent leur chuchotement. Saisissant quelques mots au hasard, je reconstituais une conversation assez délirante. Je crois bien qu'avec leur voix douces et polies, leurs intonations musicales de gens instruits, ils évoquaient calmement un monde nettoyé de ses juifs, comme des rats, comme des insectes, la prophylaxie occidentale, comme je vous parlerais d'un impôt sur les fruits rouges. Pendant ce temps, des jeunes filles multicolores, les cheveux chargés de tresses de tissus, des sacs verts élimés en bandoulière, s'extasiaient dans cet caverne chargée de promesses de voyages et d'orientales légendes.

Michel recevait dans son échoppe bardée d'encens et de posters de bouddhas tout le gratin négationniste, révisionniste, nationaliste, frontiste, néo-proto-para-nazi de la région lyonnaise. On y causait invasions indo-aryenne, mysticisme nazi, on évoquait les pharaons, tout en vomissant les symboles francs-maçons. On déplorait la politique infiniment molle et timorée de Jean-Marie Le Pen. Je fis part de mon effroi à mes gauchistes d'employeurs. Tel un infiltré, je révélais cet ignoble commerce au professeur, cheveux blancs, barbichette, je m'attendais après ce coup de théâtre à le voir sortir son tromblon du coffre, franchir la rue pour cribler de plombs et d'étoupe la vitrine de Michel et ses cartes postales de petits chatons. Le professeur, le regard opaque, vide, toussota, et me répondit simplement qu'il était bien souvent en désaccord avec Michel. Il fronça les sourcils. Avec la plus grande fermeté. Il dévia le regard, trouva de vieux Freud à ranger. Que voulez-vous, le silence plaidant à sa place, c'est la boutique d'en face, que voulez-vous, entre libraires.

Les matins se poursuivaient, nonchalants et doux, dans cette charmante rue médiévale ; on les croisaient parfois, souriant, plaisantant, les gentils libraires, les gentils nazis, un café à la main, devisant sur le temps qui passe.

vendredi 15 février 2008

L’homme le plus fort du monde

Depuis quelques jours, cette idée m’obsède : dans un cirque, l’homme le plus fort du monde. Il y a la fameuse trapéziste, et ses innombrables frères aux noms slaves, ils arrivent tous sur scène avec leur pantalons tendus, ils sautillent, droits, énergiques, tarabiscotés. C’est long pour qu’ils commencent leur numéro, ils ont besoin de bondir partout, avant. Les frères, l’unique sœur. Les réunions de famille doivent être compliquées. Il faut une grande salle à manger.

La trapéziste, de loin, en maillot de bain, a l’air de la femme la plus sublime du monde. Elle semble droit sortie d’un catalogue de la Redoute. Ils montent sur une grande poutre, les trapézistes, avec leurs pantalons lumineux, et font des bonds prodigieux, sur une corde. On se prend à rêver : si l’un tombe, s’écrase, sans filet, ça ferait une soirée mémorable. On verrait pour de vrai du cerveau, rosâtre, répandu. On en parlerait dans la presse.

Il y a le dompteur de tigres, de caniches savants. Il y a le nain. L’homme le plus petit du monde. La femme à barbe. La dresseuse de chevaux. Elle fait, appliquée, beaucoup de simagrées, à pivoter sur la selle comme à l’école d’équitation, avec des superbes bottes de cuir éminemment érotiques. Les chevaux font toujours des crottes, les trapézistes les évitent en sautant partout, sans fatigue.

Dans certains cirques bon marché, si l’on observe bien, les familles de trapézistes changent de nom slave entre deux numéros. Je l’ai vu. La même personne : tantôt, Tatiana de Bulgarie, et son numéro de trapèze australien, incroyable, sans les mains, tantôt Petrouchka de Tchécoslovaquie, son numéro de jonglerie, sans les mains, incroyable ; à l’entracte je la reconnais à distribuer des cacahuètes, elle s’appelle Régine, elle a la gouaille du XIXème arrondissement.

L’homme le plus fort du monde. Il entre en scène, monsieur Loyal l’annonce, est-ce bien vrai ? Il est épais. Le monde ! Les cinq continents, plus l’antarctique des esquimaux, les sumos, les haltérophiles, les philatélistes, les membres du GIGN, les colosses, les golems, les monstres, les fous, les mutants. Lui, il bouge sa mâchoire d’un air puissant. Où sont les choses que je les casse ? Où sont les poids que je les déplace ?

Le prix de Nobel de physique est-il quelque part l’homme le plus fort du monde, en physique ? Le voit-on dans un cirque en train de résoudre des équations à vingt-cinq inconnues ? Entouré de chaînes, l’homme le plus fort du monde se gonfle, et les fait éclater. La foule applaudit ! Monsieur Loyal répète : regardez, il s’est libéré de ses chaînes en titane de fer, c’est la première fois que ça arrive, les fois d’avant, avec le CDD du moment, ça ne marchait pas, mais là, mazette, c’est spectaculaire, il fait voler en éclat les chaînes de la servitude ! L’homme le plus fort du monde ! Puis il soulève une grosse enclume, en transpirant.

Dans le livre des records, il y a beaucoup d’hommes le plus fort du monde. Il y en a un qui a mangé une voiture, un qui a fumé un million de cigarettes en même temps, un qui pèse trois cent kilos, soit autant qu’une classe de CE1, un qui a traduit Cicéron en vingt-cinq langues. A eux tous, ils s’unissent, et font des hommes le plus fort du monde.

Il arrive, terrible, en pagne, une peau de tigre, il vient avec ses chaînes, ses enclumes. Son outil de travail. Autour de lui, les frères Bogdanov sautent dans tous les sens, avec leur pantalons tendus de paillettes. Puis il prend sa retraite. Vous avez cotisé quoi comme métier, pendant quarante deux ans ? Homme le plus fort du monde. Hey, le vieux, l’homme le plus fort du monde, viens m’aider à monter la bouteille de gaz, s’il te plaît. Au club du troisième âge, il y a tous ses amis : le nain le plus nain du monde, les frères Bogdanov, le dompteur de caniches, le clown suicidé, le veuf Loyal. Les frères Bogdanov sont immobiles sur leur tabouret. Ils ne bondissent plus. Ils ont des petites couvertures sur les genoux. On lui murmure, on lui confie, des choses comme – oh la belle affaire – comme : la vie, le temps, nous ont enchaînés. Quelle plaisanterie, nous sommes noués dans la camisole de farce ! Les chaînes autour de la poitrine, il s’étend, se déploie, s’écarte, explose, se lève, éructe, rugit, triomphe : les bras en l’air, vainqueur, puissant : l’homme le plus fort du monde !



Illustration : Benoit Gréant

jeudi 14 février 2008

Diurne #2

J’ai les cheveux courts ! Je me les suis fait couper dimanche, après manger, par ma mère, que je n’avais pas vu depuis six mois. Sur la table, il y avait des grandes tasses de café, il faisait enfin soleil, nous allions faire un automne à ma tête. Une petite serviette autour du cou, je me rappelais des moments chez le coiffeur, lorsque des gens bavards faisaient de mon crâne important une sorte de jardin à la française, en regardant des catalogues de caniches tondus pour surtout ne pas me réussir.

Et qu’allez-vous faire pour les vacances ? Me demandaient les coiffeuses. Rien. Et vous faites quoi dans la vie ? J’exhume des cadavres pour me faire des colliers de phalanges. Dans le miroir très lumineux se reflétait mon visage blafard de non-surfeur. On va vous faire quelque chose de jeune, de très à la mode. Pitié.

Kéké, sur le canapé, allongé de tout son poids sur un chat aplati, observe tomber au sol ma tignasse, d’un air rêveur. Lui est né chauve, ma femme avait l’air bien embarrassée avec sa brosse aux poils mous, il n’y avait rien à coiffer. Au sol, des cheveux blancs font comme du parmesan saupoudré dans ma salade de cheveux.

Comme ça m’arrive à peu prêt tous les huit mois, j’ai toujours l’impression d’entrer dans les ordres, de produire du pull comme un mouton. C’est toujours spectaculaire. Sur le plancher, un nid de poil grandit, on dirait une compote de chatons, une sorte de scalp. Ça y est, je ressemble plus au grand chef comptable qu’à Kurt Cobain, c’est bizarre que les choses aillent toujours dans ce sens.

A dix-sept ans j’avais les cheveux longs. Plus tard, je suis entré dans un salon de coiffure, à côté du MacDo, et l’employée m’a dit vous êtes sûr ? Vous avez bien réfléchi ? J’ai haussé les épaules, ce n’est pas comme si je faisais euthanasier ma jeunesse, tout de même. Est parti dans l’aspirateur l’essentiel de ma tronche, qui m’a accompagné un moment, pour beaucoup de choses, des premières, et des dernières. Ça y est, pensais-je en sortant méconnaissable, je pouvais éventuellement envoyer un CV au MacDonald d'en face. Avant, des scouts ivres me murmuraient, le soir : va te faire couper les cheveux ! Maintenant, le chef comptable me veut sur sa liste UMP, pour les élections.

Le lundi matin, au petit déjeuner, E. me regarde et dit : "Tiens, ça ne marche plus.
- Quoi, dis-je ?
- Avant, fait-elle, mélancolique, une bonne coupe de cheveux, ça te donnait toujours un coup de jeune. Là, non. Tu as l’air aussi vieux qu’avant hier. Tintement de cuillère dans la tasse.
- Sympa"m’exclame-je, la bouche tordue, exagérément.
Elle éclate de rire. Je prends mon blouson, ma tête de vieux, mon écharpe, mes écouteurs, et tous ensemble, nous allons nous faire aspirer par le métro.

En arrivant, des collègues s’esclafferont, comme si ma tête était la chose la plus cocasse de l’univers.

Pour la naissance de Kéké, une amie de ma grand-mère a voulu lui offrir un disque. Comme la personne n’y connaissait rien, elle a regardé au hasard, les pochettes, dans la grande surface, pour trouver finalement une image de gros bébé nageur. Elle s’est dit : tiens, ça a l’air bien pour un bébé ! C’était le premier album de Nirvana.

free music

Je lui ai fait écouter des extraits, vers trois ou quatre mois, pour rigoler ; il n’a pas eu l’air de trouver ça pire que ses dents. Ce disque, je l’écoute souvent, le matin. Ça va bien comme bande sonore, sur les visages immobiles des gens. Comme je ne m’entends pas parler, je dis « pardon » plus fort aux silhouettes qui, suspendues aux barres et aux poignées, semblent sécher comme des saucissons, au milieu du chemin. Alors, à mon passage, ils s’écartent en murmurant des choses confuses, ou bien, pétrifiés par une sollicitation imprévue, regardent droit devant eux, fixement, puis, bousculés, tombent comme des quilles sur le quai, remuant encore tels des poulets décapités. Je dois alors tous les ranger dans le wagon, soigneusement, les gens dérangés, avant que le métro ne s’en aille.

jeudi 7 février 2008

Amy

Chaque fois que je fais tomber une pièce par terre, il me semble voir surgir le même vieux qui me dit, l’air goguenard : « hey, ça pousse pas ! Pas la peine de les semer ! » Les arbres de sous. Comme si le type se téléportait, comme s’il me suivait, comme un ange potache. Dans une boulangerie, je sors mes pièces, elles s’éparpillent, il est là : les mains dans les poches, avec sa petite casquette, son visage gris de pierre, un petit clin d’œil. Hey ! Si ça poussait ça se saurait ! Puis il se marre. Dans la rue, ou en vacances, je le vois, apparaissant derrière le réverbère, et chaque fois, je me fais surprendre, je reste bouche bée, je ne sais que répondre, alors je ris nerveusement.

Allongé sur le canapé, je regarde la nuit. Je sors un papier de ma poche, des pièces tombent, je tourne la tête, me disant : il ne va tout de même pas apparaître chez moi ? Rien.

Je regarde la nuit. Si l’arbre à sous poussait, j’y cueillerais quelques fruits, je m’achèterais de lourds rideaux, je cacherais la lumière âpre de la nuit. Un gros réverbère, en face, de l’autre côté de la rue, est comme une punaise aveuglante plantée dans l’obscurité. Je regarde. Le matin, kéké monte sur le rebord et voyant le lampadaire, il réclame qu’on l’allume, il cherche l’interrupteur sur les gonds de la fenêtre. Je lui explique que la rue n’est pas à nous. Chacun chez soi est maître de ses lumières. Parfois il murmure : éteindre le soleil ? Tiens, il faudra que je la ressorte celle-là ! Voilà, c’est fait.

Je regarde, allongé sur le canapé. Je me passe des vieilles réflexions, tels d’antiques 33 tours, je me rejoue, comme disait Brel, des vérités qui ne servent à rien. Par exemple : pourquoi les bonnes choses sont celles qui nous tuent ? Pourquoi n’est-on pas né avec une furieuse envie de manger des brocolis et de boire du lait de soja ? Pourquoi dans mes souvenirs les plus doux j’ai toujours, sur la photo, une cigarette brillante vissée au sourire ? Je bois peu, je ne fume presque plus. La sobriété m’est venue comme ça, sans effort, comme un oubli. Je ne l’ai pas fait exprès. L’autre jour, ivre, tard, déguisé en cendrier, mes quatre cordes entre les doigts, je me disais que le pape ne savait pas à côté de quoi il passait.

J’écoute Amy, bizarrement, j’ai envie de la protéger. Moi, blogueur, j’ai un instant le désir d’aller la voir pour lui dire, écoute, Amy, allez, la vie est courte, avec ta voix qui me traverse ; je la ramasse, Amy, des mecs arrivent et font hey t’es qui toi, minus, puis je les flingue. Des colombes s’envolent. Je sors un truc très spirituel du genre : les balles de flingue, c’est mauvais pour la santé. Enfin, un truc que j’aurais préparé avant, bien sûr, que j’aurais répété, noté la réplique sur un bout de papier. On prendrait le taxi, avec les réverbères de la rue allumés comme les fenêtres d’un paquebot, un immense taxi, avec d’innombrables banquettes en velours, une gigantesque rue interminable, un périphérique vide plutôt. Arrivés au studio, il y aurait des gars nickels, des types qui font du jazz, habillés comme des ploucs, chemises à carreaux, grosses lunettes, mocassins, ils s’en foutent, ils font du djazz, ils ont en tête des gammes tordues comme les labyrinthes au cœur des pyramides. Allez, j’appuie sur la touche record, on enregistre, et les ombres se relèvent du ruisseau ! Fini les visages de fossé, l’aube nauséeuse, les illusions digestives. Tiens, tu veux du lait de soja, Amy ? Je t’en ai amené un grand verre, avec toute mon affection. C’est ça, balance moi ta chaussure sur la tête, traite moi de connard.

Je me dis : le jour où je tomberai par terre, surgira-t-il, le vieux narquois, pour me dire : hey, ça pousse pas, les gens ! Ca se saurait, sinon ! … Les arbres de soi.



[edit : la boucle est bouclée. Voir le superbe texte de Dorham]


free music

photo : Jean-Luc Tartarin

mardi 5 février 2008

Secrets de caca

J’étais avec kéké dans la cuisine ; tandis que j’essuyais de la vaisselle en rêvassant, lui jouait près de moi, faisant rouler des voitures sur une étagère. Il ne s’éloignait jamais de ses parents de plus de trois mètres. Nous l’appelions à ce sujet : petite glu. Lui même s’exclamait parfois : « Attendez moi ! Petite glu arrive ! » lorsque nous changions de pièce. Nous l’apercevions alors déménager ses quatre voitures prestement pour établir sa base près de nous. En enfer, tandis que je me ferai rôtir méchamment pour m’être trop complu dans les blogs, il sera là, à quelques pas, à faire rouler ses voitures sur une roche.

J’étais donc rêvassant quand j’aperçus son visage se crisper, devenir rouge. Distraitement, comme je le faisais depuis toujours, je lui dis : « Alors, on fait un petit caca ? ». Mais pour la première fois, il eut l’air gêné, il se cacha derrière l’étagère en répondant d’un air sévère : « Non ! ». Penaud, je m’excusais aussitôt, et je me tournais pour contempler le mur, mon assiette à la main. Il devenait pudique.

Mon fils et moi, nous avons une longue histoire de cacas derrière nous.

A la maternité, je me souviens de son premier caca. J’avais ouvert sa couche pour y découvrir une étrange bulle de pétrole. Je l’avais contemplée, fasciné : j’avais sous mes yeux le premier caca d’un être humain. Etrange nature. Qui peut se vanter de ça, en rentrant chez lui le soir ? Le premier caca d’un homme. Qui se souvient du sien ? C’est un petit caca pour l’homme, mais un grand caca pour l’humanité. Un être, soudain fécondé, se déploie au soleil comme un tournesol, et quelques temps plus tard, l’amarre coupé, il expulse la première récolte de ses tripes. Quand il essaiera de m’embobiner, méprisant ma musique de vieux que j’écouterai toujours, je pourrai lui répondre, impérial : moi, j’ai vu ton premier caca.

Plus tard, entre quatre et neuf mois, il eut des problèmes de constipation. Des cacas durs, plus gros que lui, tentaient de sortir sans délicatesse, comme d’affreux aliens. Il me regardait terrorisé, se demandant qu’est-ce que c’était que cette vie, avec ces choses qui sortent en vous transperçant : le caca, les dents, la morve, les ongles qui labourent le visage. Dans ces moments là, ne pouvant me retourner vers le service après vente de Dieu, je tentais juste d’être solidaire. Je lui tenais les mains, de grosses larmes coulaient de son visage paniqué, et je lui répétais, comme un obstétricien fécal : pousse ! pousse ! Mon épouse me prenait pour un original. Le caca sortait enfin. Nous étions délivrés. La vie se dégageait comme un vaste champs de blé ukrainien. Plus tard, quand il marchait à peine, vers un an, il venait parfois me chercher, dans ces moments douloureux, pour s’agripper à mes doigts comme au guidon d’un vélo, dans un col ardu.

Mais ce soir là, dans la cuisine, toutes ces choses commençaient à avoir vécu, sembla-t-il. Je soupirai, maudissant comme tout un chacun ce satané temps qui passe. Mais fatalement, il faut bien un jour s’en défaire, de cette intimité écrasante, dévorante : connaître les petits secrets des cacas, comme si je le connaissais par cœur, comme s’il était un automate que j’avais monté de mes mains ! Cette petite glu qui nous suivait partout ; les jours qui passent font tout sécher, et soudain le voilà qui se détache un peu.

Les gardes russes(8) : final

Les musiciens d’orchestre sont au dessus de ces choses. Ils arrivent au dernier moment, car ils sont chers. Ils marchent le front haut, le costume noir, le cheveux blond. Ils ne disent pas bonjour. Ils sortent leur instrument du bout des doigts, examinent cette partition grotesque du bout des yeux, terminent à l’heure, au milieu du morceau. On ne les retient pas, car ils sont chers. Le chef se dresse au dessus, échevelé, comme le persicope d’un sous-marin, contemplant un océan de nuit. Il fait un geste, les musiciens d’orchestre jouent alors impeccablement, tels une gigantesque chaîne stéréo.

Ils ont survécus au conservatoire. Les autres, les violonistes ratés, les trompettistes échoués, les flûtistes errants, ils sont restés dans la jungle, la jambe coincée dans un piège à loup. Ils étaient là, blessés, à dire : « allez, continuez sans moi, je suis blessé, je vais être un fardeau pour vous… » les autres de répondre immédiatement, sans insister, avec politesse : « très bien, bon courage surtout, et mes amitiés aux loups ». Les autres, ceux qui n’ont pas pu, qui ont raté l’audition de trop, éparpillés sur le chemin, on en a fait de la pâté pour chat, des trucs pour caler les tables. Ils sont pire que morts, pire que coincés dans une mine de charbon, pire que des âmes errantes sans repos : ils sont des amateurs. Les musiciens d’orchestre rangent immédiatement leurs instruments, une fois le service terminé, ils partent vite, sans dire au revoir ; à leur dos s’éloignant, on dit merci, quand même, car ils sont chers.

Le rideau est fermé comme un couvercle étanche. Le rideau nous protège, rempart, barricade, ligne maginot. Derrière on entend le bruissement du public qui s’installe. Peu à peu, pétrifiés dans l’obscurité, on écoute la salle qui augmente, qui gonfle, qui s’étire, qui vrombit de conversations, comme des moteurs s’allumant un à un, jusqu’à un bourdonnement effrayant. On s’approche tremblant du rideau : un trou de lumière, on y glisse un œil. Ils sont là, ils vont nous manger, ils ont chacun sur les genoux une cagette remplie de tomates mures. Ils sont venus avec des animaux sauvages qu’ils vont lâcher à la moindre occasion.

Je murmure : fuyons ! De l’air ! De la campagne ! Des étendues ! De la mer ! Je souhaite changer de pays, de nom, je veux bénéficier de l’assistance aux témoins, dénoncer le directeur et refaire ma vie dans le nord enneigé des Etats-Unis. Dans les loges, on sent la pommade, le parfum, on glisse sur des rouges à lèvres. Les filles toussent, crachent, rient, se taisent, poussent des hurlements pour se chauffer la voix. Je vais faire pipi. Je sors, je marche, je retourne faire pipi. Voilà, je ferme à clef, je n’ouvre plus. C’est bien. On est bien. Je vais passer la soirée à lire le papier toilette, dans le confort doux des murs blancs.

Le directeur est fou. Il prend trente kilos en une minute, qu’il perd la minute suivante. Cette troupe d’abrutis, ce décor d’imbéciles, ces répliques d’idiots, c’est toute sa vie, c’est sa lumière, son paradis, il ne veut pas en être chassé, il veut les subventions, ils veux louer des camions, parler de tétralogies, de décalogies, à la fin des repas où brillent les bons vins, les bras qui s’emportent d’enthousiasme, sous les regards acidulés des grisettes, comme un colonel avide de conquêtes.

La scène est barrée de poutres d’aciers : les cintres sont descendus, balançant sur les câbles interminables, ils portent les projecteurs. Ces longs faisceaux noirs semblent ronronner, œil fixe de lumière ; il fait vraiment chaud comme dans un champs de convecteurs. Lorsque tout est prêt, les cintres s’élèvent alors, lourdement, hissés comme des voiles, ils tanguent dans leur ascension et disparaissent dans les hauteurs.

On vérifie tout mille fois. Je retourne pisser. On frappe à la porte des toilettes. Il est encore temps d’annuler. On comprendrait. On parlerait d’intoxication alimentaire, de paludisme, de grève des ouvreurs de rideau. Le directeur s’obstine. Pourquoi ne pas tenter un coup d’état ? Nous pourrions le pendre, le dépecer, promener sa tête au bout d’une pique dans la rue. Je retourne aux toilettes, mais je m’aperçois en fait que je n’en suis pas sorti.

La lumière disparaît de la salle ; nous allons tous être exécutés. Les chanteurs dans le couloir sombre des coulisses ont des regards de fous furieux. Ils pourraient inventer des sectes, manger des moutons vivants, jouer à la roulette russe, s’arracher des dents pour jouer aux osselets, jongler avec des sabres, croquer du plutonium ; ils émettent des petits bruits bizarres avec leur gorge, vérifiant s’ils ont toujours un larynx, un cou, une tête. Certains en tâtonnant, se rendent compte qu’ils se la sont tranchée en se rasant, ils se précipitent dans leur loge pour se la remettre en place, tandis que moi, ne pouvant plus guère pisser, je presse mon sexe pour en extraire nerveusement un jus d’excuse. Olivier le manard s’empare du bâton. Peut-être va-t-il se suicider avec ? En se tapant la tête longtemps ? Non. Déterminé, comme s’il se dévouait pour mettre un terme à notre système solaire, il s’avance prêt du rideau. Il est fou, il va lancer le spectacle. Arrêtez-le. Décrochons un cintre. Assommons le avec des centaines de projecteurs ; trop tard, il frappe un coup… Puis un autre. Le chef d’orchestre, plus échevelé que l’inventeur du ventilateur, monte sur son estrade. Les coups ont été frappés. Chacun retient son souffle. Je crois que j’ai oublié d’aller une dernière fois aux toilettes. Trop tard, il faut tirer, tirer, tirer, tirer, sur la guinde, abattre les remparts, dégager les barricades, il faut se livrer, la scène est ville ouverte, et tout commence, et tout finit, le chef lève les bras, il a un sentiment de puissance car il dirige non plus un piano, mais un orchestre avec des musiciens chers. L’ouverture. Le rideau s’écarte, fait un bruit de vent dans un silence grave.

Boche sort de sa poche une flasque. Nous en prenons chacun un coup, devisant en russe. Adeptes de la méthode Actor’s Studio pour figurants, nous vivons notre rôle. Nous parlons couramment russe, ainsi que deux ou trois dialectes cosaques, selon notre région d’origine. Nous avons fait un stage de deux mois dans des sections paramilitaires en Sibérie, torses nus dans la toundra, avec de vrais gardes russes, les suivant dans leurs patrouilles, dormant dans leur dortoir, affrontant des ours à mains nues. Nous avons discuté pendant des heures sur les techniques de planton, les méthodes pour rester en place des jours entiers, les bras croisés, l’air farouche, nous avons pratiqué la méditation pour atteindre l’immobilité comme les gardes de Buckingham Palace. Nous portons un bouc, étant jeunes et un peu imberbes, nous avons pioché quelques crayons de kohl pour froncer notre menton. Orlofsky sera bien gardé.

Les minutes passent. Le directeur, déguisé en rideau, boit la scène de tous ses yeux, et pour l’instant, aucune catastrophe. Pas d’arrêt cardiaque sur scène, pas d’animal mort qui tombe du plafond, pas d’éruption volcanique ouvrant la trappe pour déverser de la lave sur les musiciens de l’orchestre hors de prix, qu’on ne pourrait pas rembourser. Au bout d’une demi-heure, il quitte un peu sa cachette, au bord du gouffre, et murmure, las, fatigué, constatant que la machine est lancé : voilà, c’est fait.

Derrière la porte, avant notre entrée avec Orlofsky, nous parlons. Toujours cette fente verticale de lumière qui sépare notre ombre du ravin de mille feux. Orlofsky s’approche de nous. Gentiment, il nous murmure un secret. Nous l’avons depuis oublié. Puis le majordome annonce son entrée, hurlant comme un possédé, le prince a terminé de chuchoter pour nous cette histoire disparue, et tous les trois nous nous faisons un clin d’œil. Le temps passera, comme une comète dans l’éternité épuisante, mais nous avons ce petit murmure qui ne semble pas se terminer, comme si nous savions, avant d’être déversé de notre cachette. Il dit doucement : « Messieurs, en scène ! » La porte s’ouvre.

La salle s’étend comme la tanière d’une monstrueuse chimère, avec des centaines de têtes. C’est beau. C’est bête. C’est gros. Grotesque. Attendrissant. J’ai encore oublié, j’aurais dû aller aux toilettes. Les costumes éclatent. Les gens sont comme des peintures bombardées de tâches qui jurent. Dans les verres, on a mis du vrai Champagne, parce que c’est la fête, et les gens pétillent, la tête à l’envers. Nous nous postons de chaque côté. Pendant les six secondes où nous devons gagner notre immobilité définitive, nous en faisant des tonnes, les jambes dans tous les sens, le regard farouche comme des éventreurs. Puis voilà, il nous faut garder.

Tandis que nous gardons, la scène s’agite, là-bas, exagérément. Nous voyons s’enfuir le second acte avec une certaine mélancolie. De temps en temps, ma compagne à l’autre bout de la scène nous fait signe, car nous nous avachissons ; on se redresse. Alors rentrent les danseuses.

Il s’agit d’une troupe de danse qui joue bénévolement. Des amateurs, une aubaine pour le directeur qui a fait une bonne affaire en incluant dans sa production un gros ballet pour pas un rond. C’est un groupe de femmes en chignon, bigarrées, pas très standard, à l’opposé des gens de l’orchestre, chers. Elles sont habillées en tutu. Le clou du ballet est l’arrivée d’une petite fille de cinq ans, avec également un petit tutu, et qui tourne sur place maladroitement, dans une ambiance de gentil ridicule. Le public, attendri, pousse des oh et des ah. Devant ce spectacle infiniment kitsch, nous tâchons avec Boche, de rester stoïques. Nous nous devinons du coin de l’œil. Nous savons ce que pense l’autre. Il faut alors penser à ne pas rire. Cette pensée rend alors difficile un objectif si facile en tant normal. Ce lourd interdit nous incite à le braver. Parfois nos joues se gonflent, nos mâchoires se crispent, et il faut pourtant rester de marbre. Mais ce soir le ballet dérape. D’abord, en faisant des petites rondes, une danseuse envoie une spectaculaire baffe à sa collègue qui chancelle, comme auréolée de petites bougies au dessus de son crâne. Nos visages sont cramoisis, c’est une douleur de rester sérieux. Puis la petite fille arrive, avec son tutu blanc, ses gros chaussons de danse, sa petite couronne de fleur. Le rire gronde en nous, nous sort par les oreilles comme la vapeur des cocottes minutes. Et pourtant il faut rester sérieux. La petite fille va pour tourner. Les choristes, se resservant du champagne, regardent avec une passion d’aliénés l’enfant pivoter comme la figurine d’une boite à musique. Elle tombe. Elle se croûte. Elle se viande. Elle s’étale. Elle se casse la gueule. La petite enfant en tutu. Le visage vert, ou bleu, nous restons sérieux, des larmes coulent de nos yeux, de nos oreilles, nous lâchons quelques gouttes de pipi, puis nous essayons de penser à des choses graves, la mort, la destruction, la guerre, la faim, la misère. Etrangement, en vain. La petite danseuse se ramasse à la pelle, elle a oublié ce qu’il fallait faire, elle porte un doigt à sa bouche.

Enfin, la torture s’achève, le rideau tombe sur les danseuses, sur les chœurs, sur l’acte deux, sur les costumes, sur les airs, les ensembles, le champagne, les escaliers, les couleurs, les chapeaux, les plumes, les boas, les coiffures extravagantes, les grandes moustaches, les lunettes des valets, l’immensité des maîtres ; l’obscurité nous enveloppe entièrement, nous, les gardes russes, tombons à genoux au fond de la scène, la tête entre les mains. A l’abris des regards, tordus, pliés, prostrés, nous nous regardons, fous de rire, baignés de larmes, amis embarqués dans une picaresque et absurde aventure, épuisés de rire.

lundi 4 février 2008

Les gardes russes(7) : les grandes manœuvres

En coulisse, notre cœur bat vite, c’est idiot. Nous sommes en jeans, embarrassés de la sueur des objets lourds à porter, et là il nous faut faire semblant, comme au temps des cabanes. Devant nous, Orlofsky, silencieux, absorbé, marche doucement, très froid, de long en large. Il a l’air déterminé, comme un gentilhomme blafard avant un duel. Le répétiteur en guise d’orchestre saute à pieds joints sur le clavier et soudain, une voix retentit : Mesdames et messieurs… ! Voyant nos faces de poulets en batterie perdre jusqu’à leur pâleur, Orlofsky s’interrompt une fraction de seconde avant son entrée, il nous murmure avec un clin d’œil malicieux : « Allez, en scène messieurs ! » avant d’aller se perdre dans la lumière… La voix lointaine conclue : Voici le prince Orlofsky !

Somptueusement, légèrement, négligemment, Orlofsky ouvre les vastes battants ; derrière, tentant de le suivre, nous nous percutons, Boche et moi. Le prince entame son air et descend lentement l’immense escalier fait de cercles concentriques. Nous n’apparaissons pas. Puis reprenant nos esprits, nous surgissons, et suivons le mouvement. Cet escalier, pendant des jours nous l’avons monté, et à présent, nous le descendons. La lumière est aveuglante, imaginez un entretien d’embauche avec des centaines de recruteurs vous montrant du doigt. Imaginez l’arrivée triomphante des nouilles dans le micro-onde. Une grimace plaquée sur le visage, nous tentons de prendre l’air farouche, c’est la consigne, mais gardons les yeux clos et humides, comme au réveil lorsqu’on ouvre les volets sur un été furieux.

De chaque côté du seuil, nous nous déployons : l’objectif est le milieu de l’escalier. Je m’aperçois que j’ai compté une marche de plus : je suis trop bas. Discrètement, je tente de remonter une marche, tandis que de son côté, Boche voulant corriger mon erreur, en descend une. Je comprends son mouvement, et je descends une marche, pendant que Boche, qui constate le malentendu, remonte d’une marche. La synchronisation est difficile, nous trépignons un moment entre deux paliers. Le metteur en scène remue la tête, affligé. Rien n’est en place, à la veille de la générale. Il se dit qu’une fuite en Uruguay ou un suicide collectif sont peut-être des alternatives très honorables.

Immobiles et raides, nous sommes en faction ; nous avons connu nos quelques secondes de mouvement sur scène, et là, nous avons le temps. Il nous faut rester trois quart d’heures les bras croisés, tandis que les intrigues et les quiproquos se nouent avec des gestes grandiloquents, des galipettes sur le canapé, des peaux de bananes, des placards farcis d’amants moustachus, au loin sur la scène. Habitués enfin à la lumière, nous observons, toujours farouches et les bras croisés. Les choristes, désœuvrés, plantés comme nous, nous dévisagent, moqueurs ou attendris. Toute une troupe de gens sans costume, aristocrates en survêtement, comtesses en sandale s’amusent à être leur propre poupée Barbie. Certaines grisettes, pour rire, gloussent, nous font des signes obscènes. Toujours un verre en plastique à la main, quelques uns abordent leur rôle de silhouettes avec une louable conviction, et s’élancent dans des conversations muettes sans queue ni tête, espérant se faire remarquer. Des habitués sans illusions discutent véritablement. Avec un air très emprunté qui sied à la situation, ils échangent des recettes, des opinions sur des films, parlent des bonnes affaires, pour passer le temps. D’autres s’amusent en tenant très dignement des propos des plus pornographiques.

Au bout de trois quart d’heure, voyant que personne n’est en place, le metteur en scène pique une colère contre nous : Les gardes russes ! Un peu de prestance bon sang ! Le temps passant, nous nous sommes en effet avachis, et bossus, appuyé contre le mur, une épaule plus basse que l’autre nous sommes comme vidés de substance. La répétition s’interrompt, nous restons quelques secondes figés. Le prince, par ironie ? par délicatesse ? vient nous féliciter. Il nous serre la main, et lance : bravo je suis bien entouré !