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La chasse à la biche

Il me dit : maman tu es obligée de faire ça ? Comment ça on dirait que tu as honte, marche à côté de moi, arrête de marcher lentement, pour rester à deux mètres en arrière, je ne vais pas boiter tout de même, mais maman, tu es sûre qu’on ne peut pas prendre un moment pour le réparer ton talon, mais non, le talon est cassé et bien cassé, et je marche pieds nus, et sil les autres ne sont pas contents, je leur pisse à la raie, à tous ces connards ! Maman, s’il te plaît, ne parle pas si fort. Il rougit, regarde à la dérobée autour de lui si on nous écoute. Allez, en route, mauvaise troupe. Il tangue avec son cartable. Et je me dandine, pas mal contente sur le coup, avec les escarpins brisés à la main comme des revolvers, et j’avance sur le trottoir bleu et sa crème antirides en merde de chien, je marche à l’instinct, comme dans les revues des pipoles.

Allez viens Bonhomme. Bonhomme c’est mon fils. Qu’est-ce que tu fais Bonhomme. Ben je lis. Et qu’est-ce que tu lis, fais voir. Ah ouais, c’est qui qui gagne à la fin, Bambi ou Choupinette ? J’éclate de rire. Maman, c’est sérieux. Pardon. Je te fais un bisou. Attends, un texto. Je fouille ma poche, vite, j’ai trente-six mille tickets de métro qui tombent, les clefs, je le lis. Je souris. Chienne de vie. Allez, viens, je te le lis, Bambi, si tu veux. Et je malaxe ton crâne d’œuf doux comme un coussin en plumes d'or, raclure. Et je lis pendant une heure. Tant pis, on mangera tard ce soir. Allez viens, on va regarder le film. Et mes devoirs ? Ah tu n’es pas drôle. Mais j’ai des devoirs, c’est important. Bon. Tu veux que je baisse le son ? Au fait, qui c’est la plus belle du monde ? Il sourit d’extase. C’est toi, maman.

On est en retard. Attends, j’envoie un texto. Je glousse. Allez maman. Putain fais chier l’ascenseur, bordel de merde, j’appuie cent mille fois sur le bouton. Chut maman, je t’en prie. Il n’y a personne dans l’allée, arrête de brimer ta pauvre mère. Je marche, j’ai d’autres talons. Bonhomme transporte son enclume sur le dos, j’avance, j’aime bien quand les types oublient de démarrer au feu vert en croisant mon regard, et que l’abruti de derrière klaxonne, et qu’ils se rentrent dedans avec l'abruti du devant, ils font un constat, et ils parlent fort chacun de leur côté comme des agents de la circulation face à face. Nous, avec bonhomme, on est loin. Maman, on traverse, le feu est vert ? Attends. Maman. Je finis mon texto. On est en retard. On s’en fout. Maman, je vais me faire gronder. Ok. Allez vite, Bonhomme on est en retard, alors, tu ne veux pas finir chomiste, tout de même. Chômeur on dit, maman. Mais je le sais bien, tu me prends pour qui, Bonhomme, pour une conne ? Pardon maman, je sais que tu sais. Il baisse les yeux. Allez, je ne t’en veux pas, moi, ta pauvre mère.

Ce soir, Bonhomme, j’ai un ami qui vient à la maison. Tu seras sage, Bonhomme ? Oui maman. C’est qui la plus belle ? Est-ce que c’est la maîtresse ? Est-ce que c'est ta petite camarade, comment déjà, Kevina ? Jessica ? Pff, c’est toi maman, bien sûr ! Allez viens contre moi, ordure, je te serre, je te serre, je te serre, jamais rien ne nous séparera.

Il a une voiture Raoul, tu vois comme elle est grande. Spacieuse. La télécommande de l'autoradio sur le volant, tu montes le son avec les pouces. Ca c’est pas une voiture de pédé, me fait Raoul. Bonhomme ne dit rien. On ira dans la forêt ! Il y a des écureuils. Regarde, Raoul veut sympathiser ! Tu vois, fait Raoul, il suffit d’un 12/7 tu vises bien entre les yeux de la biche, et paf, normalement, tu la tues du premier coup, elle souffre pas, sa tête éclate ! La biche, comme la maman de Bambi, fait Bonhomme ? Exactement ! Il est fort ton mioche, il connaît bien tous les animaux ! Puis il me met la main aux fesses, le coquin. Tu connais les oiseaux, Bonhomme ? Il me fait à moi, Raoul, toi tu sais où trouver un petit oiseau que tu aimes bien, hein, il rit comme un kilo de beurre de porc, je dis : sois pas vulgaire devant le gamin, s’il te plait. Il taquine Bonhomme, il lui tire l’oreille pour rigoler. Bonhomme s’amuse, ou il se force. Il est un peu lourd Raoul, aussi. Il a pas de gamin, il sait pas. Maman, tu fais quoi, me fait Bonhomme en serrant ses petits poings, voyant que je traine ? Il fait la tête. Si tu crois que c’est facile d’avancer en forêt, comme ça, c'est accidenté ! Mais pourquoi tu mets des talons, maman, aussi, pourquoi ? J’ai envie de faire pipi, je dis, attendez-moi ! Mais t'as envie tout le temps !

On s’amuse bien avec Raoul. Il dit parfois, d’un ton grave, en me mettant la main sur les seins : oui, tu sais, je suis comme un modèle, pour ton fils, il a besoin d’un père. Si tu l’élèves toute seule, il finira pédé, comme ceux qui vivent avec leur mère tout le temps. Il est trop fort, Raoul. C’est un colosse, dans son genre.

Plus tard, Bonhomme oublie de dire merci quand Raoul lui passe le sel, il est dans ses rêves, Bonhomme, il les bricole comme dans un garage secret, avec des milliers d’outils lumineux sur les murs, et des cargos et des archipels. Raoul dit : qu’est-ce qu’on dit ? On dit mer… ? Raoul fait ...de. Merde. Puis Raoul se lève, et dit, non mais tu vas me faire preuve d’un peu de respect, c’est fini la récréation maintenant, puis il lui fout une taloche et Bonhomme voltige loin de sa chaise. Alors je suis pieds nus, encore. Pas un cheveu, je dis. J’ai mes chaussures à la main et je lui refais le portrait, à Raoul. Je lui dis : tu ne touches pas à mon gamin, pas un seul cheveu de sa tête, espèce de sous-merde, je lui répète un million de fois, avec un coup sur le crâne pour rythmer, c’est un colosse Raoul, il est trois fois plus épais que moi, mais il est asphyxié par ma hargne, je pourrais lui servir ses burnes en sauce le soir même, il laisserait un pourboire en faisant des compliments. Je lui lance des assiettes, des disques, des statuettes de Bouddha. Je le poursuis dans la rue, je lui lance mes escarpins, et je rentre à pied, et c’est fini. Plus de Raoul. Au loin caché derrière une poubelle, il me traite de salope, de garce, Marie-Couche-Toi-Là, de pute finie, de salle allumeuse de ses deux. Il est parti. On regarde la télévision avec Bonhomme. Il est bavard, Bonhomme, il commente chaque scène. Je lui caresse la tête, je suis la seule à le pouvoir. Pas un cheveu, pas un seul de ses cheveux.



Il s'agit d'un jeu, que l'on nommera hâtivement "Changer de sexe", initié par Zoridae et poursuivi par Dorham et Nefisa.

[source photo ]

Commentaires

  1. Indépassable, tu dis ? Tu m'as cassé le palpitant en mille morceaux, dans le flot de ton écriture nerveuse et triturée, ce rythme là qui se crée tout seul ; on croirait que c'est lent, mais en fait, non que non, c'est comme ses filles qui arrivent à courir en talons aiguilles et on se demande juste comment c'est possible...

    Je suis un peu midinette mais ça m'a glacé, la rage de cette femme à la fin ; bon, aussi, moi, j'aime pile poil ce genre de nanas...à la fois fragile et forte comme des bêtes, féminine et féministe, tendre et brute, incertaine et sur de ce qu'elles veulent et ne veulent pas...

    Et les deniers mots, sur les cheveux...franchement...

    ...
    ...

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  2. ...
    Euh.

    Je reviens dans quelques heures, le temps de digérer la claque que je viens de prendre.

    (merci)

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  3. Balmeyer tu es génial, j'ai failli sangloter dans le métro en lisant ton texte sur mon portable. Là, tu vois, maintenant j'évite de le relire parce que j'ai peur de m'effondrer. Il y a tant de choses dans ces lignes, dans cet relation mère enfant qui me touche...
    Et merde... Rien que d'y penser, je pleure !

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  4. Et comme l'écrit Dorham, les derniers mots... Pfffffff...

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  5. ...les derniers mots : "...Dorham et Nefisa", je sais c'est beau ! :o)

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  6. oui, Dorham et moi sommes magnifiques.

    Comment ça c'est tiré par les cheveux ?

    Très beau texte en tout cas, qui pousse à se demander pourquoi beaucoup de femmes craquent si facilement pour des sales machos...

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  7. Très clair et concis ^^

    (juste une petite alerte de faute de frappe de rien du tout au dernier paragraphe : "Raoul lui parle le sel,", ce serait plutôt "lui passe le sel" ? )

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  8. Oui, c'est beau (mince, j'avais dit plus de compliment).
    Bon, en fait c'est pas beau.

    C'est pire.

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  9. Etincelant petit bijou de texte.
    Tu as un talent bluffant. Inspiré, tendre, vivant et douloureux.
    Je suis devenue une fan inconditionnelle.

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  10. "Tant pis, on mangera tard ce soir."

    Pour le dessert, c'est moins sur.

    N.B. : Il sont les émotifs les lecteurs ici ! Moi quand j'ai eu fini ma lecture, j'ai pensé : "Merde, j'ai pas trouvé une seule connerie à dire en commentaire, il faut que je relise."

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  11. Nicolas,

    Quand tu n'arrives pas à dire de conneries c'est que tu es ému, reconnais-le !

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  12. Zoridae,

    Non ! Le seul truc qui m'émeut c'est quand je suis saoul et que je lis le blog de Giscard.

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  13. Moi, je ne pleure pas, parce que je suis un vrai mec-qui-en-a, mais c'est limite...

    Bravo (sincèrement) : la jalousie me dévore le foie (elle va être bourrée avant pas tard, vu l'état de l'organe...) depuis que je vous ai lu. Et ça fait un mal de chien.

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  14. Balmeyer,

    Tu vas finir par aimer Didier Goux.

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  15. Du coup, j'ai commis un texte, dans la catégorie Lentilles.
    Ca s'appelle "Sortie de route".

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  16. Désolé de ne pas avoir répondu plus tôt, quand je constate qu'un billet "passe", j'ai tendance à rester muet dans les commentaires.

    C'est, pour l'expliquer finement (je débute une carrière de Didier Goux chez Nefisa, il faut que j'entretienne ma réputation), c'est donc un peu comme si, après un long discours amoureux plein d'emphase lyrique, de promesses enflammées, de baratin sophistiqué, vous terminiez par les mots "...en fait, t'es bonne, quoi." Ça casse un peu le charme...

    Bon, hum... je m'égare, place aux réponses...

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  17. nef : Il n'y a peut-être pas vraiment le choix, dans le stock d'hommes disponibles. Encore une histoire de concurrence faussée...

    ellie : merci pour la correction, c'est en effet gênant quand une phrase ne veut rien dire...

    dom : si tu veux, à la place des compliments, on peut employer un langage codé : "Deep Purple" quand ça te plait, "Cinéma Bizarre" quand c'est pas bon... :o)

    Audine : Merci, je vais de ce pas te lire (Zoridae a l'adresse) !

    Nicolas : Giscard est un précurseur, il a inventé le blog Polittéraire.

    Didier : vos compliments ont fait un heureux, je vous prie de le croire !

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  18. Pffffffffff…

    Tu m'énerves !

    Mais c'est vrai quand même cette question des machos.
    Je ne crois pas comme toi qu'il y a un manque de choix mais que les femmes, ces femmes, choisissent très mal.
    (j'ai un exemple dans ma vie où malgré même l'interdiction de la police et du juge que Prince Frappant approche Princesse Sadeau, c'est elle qui est aller le rejoindre chez lui ! Bon, hereusement, ils n'ont pas de Bonhomme !).
    Alors, pourquoi ? (pas de réponse, bien sûr ! :-) ).

    Quelle fin magnifique…

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  19. Poireau, j'ai le devoir d'entretenir l'idée que je suis le seul homme parfait au monde, voilà pourquoi je condamne les autres ! :)))

    Après, s'il faut vraiment rentrer dans ce débat sérieusement, tu as alors raison, je l'ai malheureusement constaté avec des proches, avec stupéfaction, c'est rageant, parfois incompréhensible...

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  20. Balmeyer : on est toujours le parfait du subjectif ! :-)

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  21. Poireau, ma tête vient d'éclater en tentant de comprendre ton commentaire ! :)))

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  22. Bin quoi ?
    C'est pourtant limpide ! :-)

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  23. Oui, Monsieur Poireau, j'avais compris en fait, et c'était très joliment tourné !

    D'ailleurs, à propos de phrase bien tourné, tu es plus intimidant en vrai qu'en blog, c'est étrange, non ! :)

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  24. Balmeyer : (mais on pourrait se parler par mail en privé, peut-etre !) : je ne percois pas comment je peux etre intimidant. Je n'ai pas cette image de moi !
    (je n'ai d'ailleurs pas vraiment d'image de moi, je pense !)

    :-)

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  25. Très beau texte, plein de rythme, déstabilisant avec sa ponctuation à l’arraché. Faudrait que j’essaye ce genre là, tiens !

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  26. Flûte mais comment ai-je pu rater ce bijou ?

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