
Il a ses yeux baissés vers le sol, le chemin de terre, de sable, indifférent à cette vue qu’il connaît par cœur, la Baie de Guanabara s'étendant en contrebas et l’océan et l’écume et la reptation de son corps couvert de mailles serrées et lumineuses, comme l’écaille d’un poisson considérable. Il s’arrête sur un monticule, et regarde alors le paysage d’avant l’aube.
Les garçons se sont dissimulés derrière des fougères, leur tête en dépassent. Ils fixent la silhouette, plus bas. Le camarade murmure : qu’est-ce qu’il va faire ? L’autre lui répond, avec gravité, avec importance : il va faire se lever le soleil. L’ami fronce les sourcils, incrédule. Bien sûr que si ! Il lui secoue le bras pour mieux le convaincre. Regarde. Le silence les gagne.
L’Orphée Noir, assis, sourit un peu, son instrument léger posé sur la cuisse. Il parait accomplir une besogne secrète, ponctuel, lampiste du ciel, horloger de la voûte céleste. Regarde. Puis il commence enfin à décliner quelques accords, danse très lente, à la limite du mouvement. Lèvres closes, il fredonne, aussi, un peu. Les garçons sont pétrifiés, bouches bées, leur visage doré battu par les fins végétaux qu’agite une brise. Le temps en passant fait un bruit de ressac. Là, au loin, l’horizon s’épaissit alors, blanc, les nuages amoncelés s’allument, les rayons ondulent comme des serpents, l’œil de lumière s’ouvre, la braise du monde se ranime dans un second souffle ; c’est une évidence, mais c’est une évidence qui est comme un miracle : le jour se lève.
