lundi 28 mai 2007

Les oiseaux

A midi, il fait froid, mais j'ai envie de manger dehors, dans un square. Je suis têtu. J'aime la nature, bon sang de bon soir. Tout seul, sur un banc humide, dans le square désert, mais d'un vert profond chargé de pluie, je mange mes sandwiches. Devant moi, quelques moineaux s'agglutinent. Bientôt, il y en a au moins quarante. Ils sont disposés en demi cercle comme dans un amphithéâtre, ils piaillent. Il y en a vraiment beaucoup. Je me sens oppressé. Et si je contractais une sorte de phobie, ne serait-ce pas idiot ? Pour la première fois de ma vie, des moineaux m'inquiètent. Je comprends le film d'Hitchcock.

Une miette tombe, certains se ruent sur mes pieds. Et si c'était les araignées ou les blattes qui se comportaient ainsi, se regroupant au pieds des gens, dans les squares, sans vergogne ? La vie serait invivable. Puis ils s'en vont, petit à petit. Restent deux moineaux collés l'un contre l'autre, avec l'espoir que, dans un geste fou, je balance ma pitance comme des confettis, en chantant à tue-tête. Leur deux corps ronds de plumes semblent former un huit, ils piaillent à tour de rôle, temps fort, temps faible. Ils auraient été humains, on les aurait trouvé à la sortie des artistes, tard dans la nuit, pour capter l'autographe d'un acteur ténébreux. Puis je m'en vais. Des moineaux se roulent sur la pelouse interdite, comme des chevaux sauvages obèses. Je retourne travailler, frigorifié. Foutu nature, toi et ta lourde verdure.

jeudi 24 mai 2007

Le jeune qui attend

J'ai en face de moi un stagiaire qui attend. C'est un jeune, on dirait qu'il a encore le nombril humide de désinfectant. Devant son écran, il fait son stage d'ordinateur.

C'est marrant, en général le jeune stagiaire tape beaucoup. Soit il croit en son projet, ivre d'inspiration et sûr de révolutionner la science informatique avec son récent savoir faire, il met en pratique tout ce qu'il a lu dans les sites du web, et il dit "j'ai déjà fini" ; soit il découvre les forums et le chat à volonté. Dans tous les cas, il est vrillé à son écran, avec un air d'assoiffé sexuel électrisé. Il faut le mettre dehors le soir, avant qu'il ne devienne bossu d'avachissement.

Là, mon jeune ami attend. Il regarde dans le vide, il pense ; comme en classe d'Histoire-Géographie, au récit monotone de la Fronde ou des guerres d'Italie, il a les yeux dans le lointain. Il fait tourner un stylo avec son doigt. J'ai envie de lui dire : "tu veux l'adresse d'un site de Mangas ? Des vidéos de skaters scatophages décapités par les FARCS ?"

Il tête son gobelet en plastique. C'est ça, tu n'as pas eu assez de tété de ta maman ? Je sais que Kéké sera président du monde, car lui, il a eu son content de této. Mais mon jeune ami ?

"Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah! que le temps vienne
Où les cœurs s'éprennent."

mardi 22 mai 2007

La Caisse Nature

Midi, courses. Je passe sans le savoir à la caisse "Nature". C'est la
seule caisse où il n'y a pas de sacs plastiques. Toutes les autres
caisses ont des tonnes de sacs de courses qui débordent de partout,
mais dans celle là, c'est l'Amazonie. C'est la forêt vierge de sacs
plastiques. On en sort avec des boites dans les bras, perplexe.

Un petit panneau vert au début de la caisse indique "caisse nature",
un truc comme ça, pas de sacs plastiques, ici. Un logo vert pastel,
avec une feuille de la nature, une feuille d'arbre en bois. Les
clients sont désemparés, ils supplient la caissière d'en face, postée
à une caisse pas-nature, de leur fournir des sacs. La caissière est
furieuse, les client n'ont qu'à faire attention, et ne pas se pointer
à la caisse nature s'ils aiment les sacs plastiques. L'ordre des
choses, tout ça.

Je comprends la chose, alors je dis à la caissière, une que j'aime
bien et qui me sourit tout le temps : "alors, ici, pas de sacs
plastique comme ça.
- Non, répond-elle, ici, c'est la "caisse nature". Elle glousse.

mardi 15 mai 2007

Ne pas trop serrer les petits lapins

C'était le week-end "petite enfance", à Pantin, place Stalingrad. Des petits chapiteaux, avec des jouets, des puzzles, des voitures en plastique, une dinette. Un parcours sportif, fait de cerceaux, de matelas, de tapis, de trampolines, parcours rangé et deballé au fur de la pluie qui cesse et retombe. Des moyens modestes, car il n'y a pas de casino, à Pantin, mais le coeur bat à gauche. Le café est offert.

A côté des toilettes, un coin "ferme des animaux", comprenant une vache, un veau, trois cochons, une poule et vingt-trois poussins, deux moutons, deux brebis, et une chèvre. Plus, sous une cage de fortune, une lapine et huit petits lapins. Les lapins étaient tellement mignons qu'ils ont failli provoquer une émeute parmi les enfants de moins de quatre ans. Le fermier disait à ceux qui s'emparaient des boulettes de poils, à travers la cage, comme des doudous : "ne les prenez pas dans la main !", puis s'adressant aux parents en désignant les bébés lapins : "ce soir, ils sont morts..." En effet, compresser un petit lapin dans sa main leur provoque une agonie certaine, quelques heures après. Nous nous regardons, avec ma compagne, moment étrange, fait du bonheur débridé des enfants, et de la mort prochaine de petits lapins, broutant gaîment leur paillasse.

Kéké regarde la vache. Il s'écrit, du fond du coeur, comme Archimède découvrant la Relativité d'Einstein : "Meuh !!". Enfin, ces animaux des livres, ces chimères fermières, ne sont pas des inventions de ses parents. La bête existe, la vache, grosse comme une barrique, comme une voiture, comme une grosse vache. Elle regarde mollement de travers, comme si elle avait brouté une paquet de Prozac, abrutie par le bruit perçant des enfants. A midi, ma compagne nous a préparé un steak. Je suis mal à l'aise avec Kéké, mimant l'émerveillement devant cet animal extraordinaire et sympathique, que Kéké veut caresser, et dont nous mangerons à midi. Plus tard, à E. : "je crois que nous devrions devenir végétariens."

Les moutons, eux, ne sont pas farouche, ils courent à travers les jambes des enfants, comme si c'étaient leur week-end à eux, avec découverte des humains.

Puis, avec Kéké, nous sommes allé au grand parc, dévaler en crissant de joie, de vastes pelouses fraîchement tondues.

vendredi 11 mai 2007

Mais qui est coum-coum ?

Du haut de ses 80 centimètres, Kéké aime se lancer dans des longues tirades. Il s'empoigne les mains, lève la tête, se concentre, et lâche des syllabes étranges, avec un air interrogateur.

Son vocabulaire s'est élargi. Au début, "caca", ne signifiait qu'une seule chose : le chat, qui s'appelle "Rasskasse". Maintenant, cela signifie "cabane", "cassé", "camion". Son vocabulaire s'étend, mais de façon homonymique, si l'on veut. S'il veut souligner ce qu'il dit, il emploie plutôt "cacaca", varie selon l'intensité. Exemple : la gâteau est vraiment cassé, le téléphone portable est vraiment trempé dans le bol de café : "cacacaca ?"  C'est un langage, c'est du kéké.

Au début, c'était simple. "Této", c'est pour téter, "papa, maman", ses parents. "apan ?", c'est la plante. Mais maintenant, les mots sortent en cascade, il emploie des termes alambiqués, et nous restons devant lui, perplexe comme des touristes égarés dans un pays étranger.

Et puis il y a Coum-coum. On ne sait pas qui c'est. On en l'a pas encore identifié.

Quand on se concentre, d'habitude, on arrive toujours à savoir. "oh non ! cacaca !". On trouve au bout d'un moment que la benne de son camion est déboîtée. Alors c'est la séquence : papa est un héros, il sait réparer les camions, il s'approche de Dieu niveau savoir-faire.

Kéké aime énumérer. A la maison, qui retrouvera-t-on, je lui demande ?
"Maman ?
 - Oui, maman.
 - Papa ?
 - Oui, j'y serai aussi.
 - Caca ?
 - Oui, Raskasse, le camion, la cabane, le café, etc.
 - Wouh-wouh ?
 - Oui, le chien en peluche.
 - Coum-Coum ?
 - ... c'est qui Coum-coum ?
 - Coum-Coum."

Plus tard, la question me trottine toujours en tête, avec ma compagne, on repart à la charge: "Alors Coum-coum ?" Il s'anime, il est content. On lui montre des tas d'objets, des endroits, des peluches, sans succès. C'est un sorte de spectre ? Les parents se regardent, sourient, nous comprenons que des choses nous dépassent, et qu'il va falloir s'habituer à être bien souvent dépassé.

On se couche, c'est la nuit. "Coum-coum ?" je lui dit. Il sourit, on s'est compris. "Coum-Coum ! " me répond-il.

jeudi 10 mai 2007

Les fous, la foule


Monsieur et Madame Dassault ont un fils, comment l'appellent-ils ? René Char. J'ai horreur des "Monsieur et Madame", j'ai horreur des blagues, j'ai horreur de l'humour.

Je me suis levé beaucoup plus tôt ce matin. J'ai le sentiment que les fous aiment sortir dans le métro à 7h40. Il y en avait des tas, mêlés à la foule, ou plutôt il semblait que la foule était mêlée à elle même. Dans une rame, un fou engueulait la porte, lui demandait de se taire. "Tu vas te taire maintenant, ça suffit ! C'est tous les jours pareil ! Nous, on commence à en avoir marre ! " Au bout d'un moment, il a obtenu gain de cause, la porte a cessé de lui parler.

Un autre a élu domicile sur les rails, porte des Lilas. Mon wagon était arrêté non loin de sa cachette, j'entendais les agents le raisonner, tandis que je lisais un journal gratuit, dans l'obscurité du tunnel. Un autre fou, un peu plus tard, coincé dans la foule, compacte comme une tortue centenaire, tentait d'aller plus vite, vainement, déclinant d'une voix monocorde des "pardons" brisés.

J'allume ma climatisation intérieure, je revois Kéké, la veille, dans la rue avec moi. Il pousse sa poussette, dans un bruit de crécelles des petites roues en plastique. Il avance tout droit, obstinément. De temps en temps, il bute contre un réverbère, il regarde l'objet, et médite sur la place des choses dans ce monde.

mercredi 9 mai 2007

Le compteur qui compte

"Quarante-huit heures de repos pour 1.825 jours auxquels il se consacrera aux Françaises et aux Français, du plus modeste au plus important, ma foi comme pour tous les Français ça me paraît bien mérité", a déclaré à Paris Christian Estrosi, ministre délégué à l'Aménagement du territoire, à la sortie du dernier conseil des ministres. [source].

Rien à dire, c'est la preuve qu'Estrosi lit mon blog, et consulte mon superbe compte à rebours "présidentielle 2012". Sentiment d'être utile à mon pays. Ceci dit, M. Estrosi serait prié de cliquer un peu plus sur les liens publicitaires "AdSense" pour que je profite du fruit de mon travail, car "cliquez plus, c'est gagner plus".

Bon, il ne me reste plus qu'à ajouter une tripotée de compteurs, et mon avenir est assuré.

Lauréat de l'Inconnu de l'année


C'est la rentrée de Mai, période propice à la remise des prix auto-attribués. Après Jules, du blog Diner's Room, lauréat du prix "star de la blogosphère" et suite à la suggestion de Frednetick, je m'attribue le prix d'inconnu de l'année.

C'est le fruit d'un long travail, je remercie mon comité "ombre du net", dédié à preserver l'équilibre de la pensée mondiale en favorisant les interventions non-influenceuses.

Je remercie également Google, qui m'a apporté son soutien logistique et technique pour supporter le non-traffic de mon site, et gérer l'absence de charge.

lundi 7 mai 2007

Bourrage de crâne pour Kéké

Sarkozy apparaît à 20h00 à la télévision, kéké a son nez collé contre l'écran. Nous lui disons : "Ne colle pas ton nez contre le vilain monsieur, tu vas te brûler les yeux."

C'est nul, je sais, mais bon. Claire Chazal a les yeux qui sourient, tous les journalistes ont l'air content, un peu comme quand Laure Manaudou gagne des médailles d'or. C'est doux, c'est bon, c'est la santé, c'est presque l'été.

Quand Nicolas Sarkozy aura fini son mandat, Kéké aura six ans et demi. Il sera sur le point d'entrer au CE1, il saura lire, sans doute jouer de plusieurs instruments de musique. On aura de grandes conversations, selon sa mère il aura des boucles blondes.

Sur TF1, ils sont joueurs. Ils passent l'intervention de Royal avec Hollande et Lang au premier plan, d'un air de dire : "scrutons le malaise dans le visage des vaincus. Lançons leur des balles en mousse". Puis ils veulent passer à autre chose, mais ils s'aperçoivent que Royal n'a pas fini.

Royal, comme un sphinx, a un sourire d'acier. Elle a perdu, mais c'est le début d'autre chose, dit-elle. C'est à la fois digne, altier, un peu hautain, l'attitude d'un chef qui ne se résigne pas. Doit-on s'emporter contre son blindage inoxydable ou louer son aplomb ? le "CPE", je me rappelle. C'était imperdable.

En tout cas, je ne m'emporte pas, mais j'emporte Kéké se coucher. Petit Ours brun au manège.

Travailler plus, gagner plus

Ce matin, fatigue, toux, il faut tacher de faire bonne figure. Je murmure ma nouvelle devise : "travailler plus pour gagner plus".

Je passe devant les chats, vautrés, étalés, répandus comme du dentifrice sans tube, avec leurs petites pattes qui dépassent comme des allumettes plantées dans une patate. Je susurre : "parasites ! " Tas de feignants. Hier, la foule à la Concorde répétait : "c'est la victoire de la France qui travaille contre la France paresseuse". Plus tard : "ils vont faire la fête jusqu'au bout de la nuit". Ça commence bien, la France qui travaille ! Tas de pochetrons ! Lundi matin, au boulot, ils auront l'air frais, dis ! Mais... faire bonne figure.

Nous essayons d'obtenir un crédit, pour nous sauver du grand naufrage. E. contacte la jeune fille au téléphone. Elle a la voix enrouée. E. me dit : "Elle a dû beaucoup crier hier soir." Nous serrons les fesses.





vendredi 4 mai 2007

Pour dimanche soir


Posture à prendre dimanche soir, 20h38 : comme Depardieu dans les Valseuses, Bertrand Blier, 1973.

Sortir dans la rue, regarder les fenêtres des immeubles, avec les gens qui observent derrière les rideaux, et dire : "Y a pas de doute, on est bien en France".

A la recherche de la devise perdue

Maintenant, je cultive un blog comme un noyau d'avocat dans un verre d'eau. J'en prends soin, je rêve d'avocatiers et de serres délirantes, mais pour l'instant, je regarde pousser la graine noirâtre sur un petit coton mouillé.

Je me souviens quand dans Pif, j'ai découvert le gadget des "dinosaures à planter", un truc comme ça. Je devais avoir entre 7 et 10 ans, époque floue où le bon sens émerge parmi la magie débridée de la prime jeunesse. Toutes les vérités sont très théoriques. On ne croit plus au Père Noël, mais un bon argumentaire pourrait nous faire changer d'avis. On ne croit plus aux fantômes et aux monstres, mais ce renoncement ressemble plus à un compromis passé avec eux qu'à la révélation d'une adulte vérité. "Ecoutez, chers monstres, je ne crois plus en vous, le contrat est fini"... les monstres de répondre "Ah bon ? Pour sur ? - Ce n'est pas négociable, je grandis." On négocie avec nos chimères. Je savais que logiquement, on ne pouvait pas obtenir des dinosaures en les plantant dans des pots, comme des lentilles. Mais bon, je sentais un petit doute honteux, toujours tapis dans mon endroit obscur, dernier refuge pour tous les monstres des recoins. Et puis ils étaient très forts chez Pif.

Chaque jour, j'ajoute un bidule à ce blog. Aujourd'hui, je pense fortement à une devise de Duras, que j'avais entendu quand j'étais à l'Université (à la Fac comme dit mon copain Jérôme Boche). J'aimerais bien la retrouver sur internet, je cherche, mais les mots sont très simples, et on tombe sur beaucoup de fouillis.

C'était un truc du genre : "J'écris pour savoir ce que j'écrirais si j'écrivais". Un truc un peu rugueux, un peu âpre. Je vous tiens au courant.

jeudi 3 mai 2007

Espace Ouvert

Il fait chaud, c'est calme. Des informaticiens travaillent, mollement. Ils regardent leur écran en silence, un doigt posé sur la souris. Ils semblent programmer avec leurs yeux. De temps en temps, quand on passe derrière leur bureau, on entend juste avant un petit clic : des nouvelles fenêtres passent au premier plan. Ils contemplent alors des documents blancs, des tableurs vides. Puis se mettent à taper des consonnes et des voyelles, sans espaces. On s'éloigne des bureaux, et de nouveaux et discrets "clics" marquent l'avènement d'un nouveau silence.

Parfois, un informaticien est vraiment trop lent, et on aperçoit disparaître furtivement d'autres fenêtres, au contraire très colorées, très animées. S'il se sent surpris, il se lève précipitamment, et vient nous voir pour poser une question cruciale. Le temps de la réflexion reprend enfin. La molette de la souris, ce bouton du milieu, reprend sa lente rotation avec le bruit d'un petit ruisseau sous les arbres.

mercredi 2 mai 2007

Trouville sur mer

Kéké, sur mes épaules, observe par un petit velux les toits biscornus de Trouville. Il est silencieux, il regarde les mouettes, le ciel est gris, l'architecture normande est semblable à un village de conte de fée, les fientes en plus. Lorsque je le décolle de mes épaules, il dit : "hankor ! hankor !". je souris, je cède, et je le reconduis sur son siège de papa, tandis que je contemple les lambris du plafond. Il redevient silencieux, les mains sur mes cheveux, il regarde.