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La vie sauvage

Il tape sur des claviers et c’est le numéro un
Dans son île on est fou comme on est informaticien
Sur radio Javascript il a des copains
Il fabrique ses programmes et ça lui va bien !
Il tape sur des claviers il joue pas les requins
Tahiti touamotou équateur c’est pas trop dans son coin
Y’a des filles de partout qui lui veulent du bien (sur sexe point com)
Lui la gloire il s’en fout et ça va et ça vient !


Lalanne dit d’un ton outrageusement docte : tu sais que dans certaines tribus primitives, les gens boivent leur propre urine pour se soigner ? Kevin, le stagiaire, incrédule : tu dis ça pour me faire marcher, il tord la bouche exagérément, on dirait qu’il découvre un gâteau aux blattes pour son anniversaire. Ah non, c’est pas possible de boire sa propre pisse, non, c’est juste pas possible. Si, si, poursuit doctement Lalanne, il y a une grande marmite pour tout le village, chacun y va pour se soulager, et quand le soir tombe, et que la marmite est bien pleine d’urine, le medecine man danse autour en injectant la force des esprits dans l’urine communale, et tout le monde fait la queue pour y boire un godet, ceux qui ont un rhume en boivent deux, ceux qui ont mal à la tête trois, etc. Les femmes qui ont leurs règles en boivent une douzaine, mais c’est peut-être que leur mari ont les boules alors ils se vengent. Et ça marche, ceux qui sont pas adaptés meurent rapidement, les autres survivent, et deviennent plus fort.

Kevin ne répond même pas, il tourne la tête vers le fond d’écran de son écran, ferme rageusement une alerte de sexe point com et cherche l’oubli dans le travail. Trois quart d’heure après il murmure : boire sa propre pisse, non, c’est vraiment pas possible. Il travaille ainsi toute la matinée, avec acharnement, secouant de temps en temps le crâne, maudissant ces tribus de sauvages.

Une heure étant passée, Hermann lâche : et puis bonjour l’haleine.

Tu imagines, poursuit son voisin aussitôt, des indiens dans la jungle qui boivent du pipi à longueur de journée, au bout de quelques années, l’horrible haleine de pisse qu’ils se tapent. Les dents toutes jaunes, le sourire, sympa. Mon Dieu mais quelle horreur, préservez-moi d’être un sauvage, un jour. Lalanne, toujours outrageusement docte, commence : mais l’urée a paraît-il des vertus... Hermann le coupe immédiatement : non, mais certains le font juste pour le plaisir, juste parce qu’ils trouvent ça bon. Hein, Kevin, le désignant de l’index, toi tu boirais pas ta pisse juste pour le plaisir ? Kevin, bondissant sur sa chaise, Kevin révolté, Kevin écoeuré, Kevin outragé, mais Kevin libéré : non, jamais de la vie ! Jamais de la vie je ne boirai ma propre pisse ! Je ne suis pas un sauvage ! Ce n’est pas possible ! Juste pas possible ! Il y avait tellement de conviction dans la voix, c’était touchant. Plutôt me désabonner de sexe point com que de boire mon pipi ! Mais ça, il ne le prononça pas tout haut.

Remarque, fit Romain, une heure plus tard, le silence finalement revenu, l’haleine, c’est un bon moyen de contraception. Tu imagines, les indiens amoureux dans la jungle sauvage, qui se roulent une pelle après le médicament du soir, et qui mélangent la salive et le pipi, font : bon, et bien si on priait les esprits des ancêtres au lieu de se tripoter, tu crois pas que c’est une riche idée, tiens, tout compte fait, maintenant qu’on en parle ? Remarque, hasarde, songeur, Hermann, c’est comme si tu faisais tout le temps des 69. Kevin cherche rapidement un câble USB autour de lui pour se pendre avec, afin de faire cesser les horribles images qui se dessinent dans sa tête, chargée de terribles scènes de sexe, d’urine, de point com, de mygales et de poulets égorgés sous les palétuviers.

Plus tard, il se lève, puis dit, s’excusant, troublé, je vais aux toilettes. Il pense très fort, encore un godet que ces putains d’indiens ne boiront pas, sans doute. Hey Kevin, interrompt Hermann, tu vas pisser ? Ben oui, répond Kevin. Ok, fit Hermann, d’un ton neutre, toussotant, il ajouta : tire pas la chasse, au fait. Je sais pas ce que j’ai, je crois que je couve un truc.

Commentaires

  1. Tu devrais écrire des scénarios... Génial. Le 69 m'a fait recracher mon café sur l'écran mais c'est pour la bonne cause ;) !

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  2. Merci zo !

    Nicolas : mais qu'est-ce que c'est que ce nouveau blog ?!?

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  3. Beurk !... Quelles drôles d'idées. Heureusement que j'ai pas lu ça à l'heure du p'tit déj'...

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  4. Pareil que Zoridae ! Mais pas sur l'écran ! mdr.

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  5. C'est à se faire pipi dessus. (facile, mais bon)

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  6. bon si vraiment tu te lances dans la vie de la grande entreprise procure toi Congo Bob de Larcenet !

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  7. Excellent !
    Moi j'attends avec impatience ton 1er roman.

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  8. C'est une version du mingaou de bananes aux cendres d'ancêtres méconnue des ethnologues, non? J'espère qu'il en passera un par ici…

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  9. Cela fait penser aux vespasiennes
    parisiennes des années 60 où les "pervers" diposaient de petits croutons de pains sur les urinoirs pour les déguster une fois trempés
    ....sans doute un atavisme
    Elles furent supprimées à cause des nombreux attentas à la pudeur
    qui avaient lieu..

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  10. c'est agréable drôle à lire le matin après le petit déjeuné et avant de partir travailler .

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  11. Magnifique ton illustration, on dirait un patchwork façon Dear Jane.

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  12. Comme personne n'a pensé à MICTION IMPOSSIBLE, je me lance...

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  13. Je ne savais pas que les informaticiens étaient des passionnés de l'ethnologie !!
    Comme quoi ...

    (pauvre Kevin)
    (c'est super drôle ton texte, j'aime tout, le gateau aux blattes et la bandai... heu la pendaison avec le cable USB, et tout et tout)

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