jeudi 6 mars 2008

Cabane Pomme Compote

Nous sommes assis dans la cuisine, nous terminons le repas, fatigués. Mélangeant quelques conversations sur les jeux, les cachettes dans les arbres, l’enfance éternelle, et un pot de compote pomme-châtaigne à la main, E. demande à Kéké : veux-tu une cabane pomme-compote ? C’est idiot. Nous sommes pris d’un fou rire monumental. Nous rions si fort que nous en devenons silencieux, la tête prise entre chaque main, comme des penseurs.

Kéké nous regarde à tour de rôle, surpris, fier. C’est comme un triomphe pour lui, comme ça, à l’improviste. Dans son jeune âge, choyé, admiré, il est convaincu que tous nos rires sont provoqués par un de ses petits exploits. Il se demande ce qu’il a pu bien faire, sur ce coup là. S’il joue près de nous, par exemple, et que je sors une blague vaseuse, que ma compagne en rit, il regarde sa mère, ses cubes, et découvre le comique de ces objets, apprend que son art de les empiler est une grande source de joie. Puis il reprend son spectacle de cubes, guettant notre contentement.

Là, assis dans sa chaise haute, il ne fait rien de spécial, mais il cherche comment en rajouter. Son air vainqueur et ravi, ce tendre et habituel malentendu, tout augmente notre hilarité. Ne sachant comment pérenniser ce succès, petit cabotin, il lance de toute ses forces la compote par terre. Elle éclate.

Nous savons qu’il faut protester, et lui faire la morale, d’un air sentencieux. Mais il y a quelque chose de pourri dans l’ordre des choses, ce soir, et chacun, constatant l’autre incapable de reprendre ce rôle du commandeur, imbu de vérité, le ton impérial, reste tétanisé, le visage rouge, désamorcé. Elle tente de lever l’index pour gronder, mais cette greffe de sérieux vouée à l’échec ne fait qu’accentuer notre rire. C’est la révolution, on va couper la tête des parents, faire des barricades de cubes. Le chat arrive, examine la substance au sol, la renifle, et nous dévisage avec son air de sage imbécile. Il semble penser : et c’est cette espèce qui a remplacé les dinosaures ?

Nous voici à bout de souffle, le fou rire finit par nous quitter. Essuyant les larmes de nos joues, nous prenons la parole, et réussissions un médiocre discours sur la juste manipulation des compotes. Kéké est un peu déçu.

27 commentaires:

  1. Et oui, le rôle de parents est vraiment un rôle.

    Accent Grave

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  2. Ce billet est un régal, tout de douceur, de poésie. J'ai ri de votre fou rire...

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  3. je ne dis rien au risque de me répéter... :-)

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  4. En vous lisant j'ai partagé votre fou rire....et cela m'a rappelé que pour ma part j'avais un problème :j'étais la seule à avoir le fou rire et mes bougres de zouaves savaient y faire!mon mari les grondait donc et me jetait de yeux tellement noirs que riant de plus en plus dans ma serviette j'étais de plus en plus en porte à faux.Le pire étant que les p'tits gars n'étaient pas dupes.Et pour vous rassurer ,je n'étais pas celle qui avait le moins d'autorité sur eux.Les enfants sont très fins....

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  5. accent grave : c'est très bien dit, ça.

    nicolas : C'est un jeu de rôle... (mouarf !)

    zoridae : merci !

    Marc : merci aussi !

    jelaipa : ça me rappelle mon épouse et moi, ça ! Quand on a commencé comme un jour un jeune couple candide, c'est drôle de voir l'autre investir le rôle sérieux du "parent"... mon épouse a aussi des fous rires quand je tente de faire la grosse voix, et parfois, grognon, je me vexe... :-)

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  6. Chouette ce blog.

    C'est pas si simple de lire autre chose que la soupe "Internet-web2.0-pc-geekerie" qui déborde de la plus part des blogs...

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  7. Les enfants ont une manière de jeter les choses en l'air qui me fait toujours rire ; ils s'y projettent toujours entièrement ; c'est particulièrement jouissif. A chaque fois qu'ils font ça, je ne peux m'empêcher de rire. Du coup l'autre jour, ma belle-mère m'a dit : "tout de même, les filles, elles arrêtent pas de jeter des trucs"...

    Ah oui ?, j'ai répondu, c'est pas bien, faut que je leur en touche un mot, là !

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  8. Un texte léger, comme j'en avais envie ce soir.

    Mais dis-moi, de vous voir rire comme ça, ça ne va pas donner envie à Kéké de devenir lanceur de compotes à temps plein ?

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  9. Dites, c'est une idée que je me fais où vous squattez ma cabane ? Et avec un môme, en plus !

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  10. Il veut une cible à lancer de compote kéké ?
    Ah, l'amour et les pommes de terre au four, c'est beau.

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  11. merlin : bienvenue ici ! Un "chouette ce blog" vous vaut en retour un "chouette ce commentateur !" :)

    Dorham : c'est vrai. Ils font ça avec tout leur coeur ! En leur interdisant on a l'impression de couper un bonzaï. De faire un petit arbre propre ! Mon épouse qui a lu beaucoup de livres là dessus (c'est bien elle, ça) m'a expliqué que tout petit, c'est une façon de découvrir je sais plus quoi, la gravité, les conséquences, tout ça. Il ne faut surtout pas les engueuler, quand ils ont six mois. Alors on ramassait patiemment les hochets.

    Jo : merci ! Hier soir, j'avais besoin d'un texte léger, et surtout de mettre ce fou rire dans mon herbier...

    Didier goux : je suis désolé pour ce pillage, il est tout à fait involontaire. J'ai cherché "cabane dans les arbres", dans google image, et j'ai trouvé ça en page 3. Le noir et blanc, tout ça, elle m'a tapé dans l'oeil.

    dom : que viennent faire les pommes au four dans cette histoire ? Compote de pomme au four ?

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  12. Monsieur Balmeyer, vous êtes tout pardonné. Et puis, soyez indulgent avec Dom : toute la blogosphère sait bien que, le soir, elle boit très peu d'eau...

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  13. Et tu sais pas où on en trouve à acheter des Kékés comme ça ?... Parce que moi, des fois, je troquerais bien un certain état d'apesanteur contre des fou-rires de derrière les fagots sous le regard triomphant d'un tout petit. Dis, tu sais pas ?

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  14. Comme j'ai déjà affirmé ici même ne plus jamais faire de compliment, mais qu'en même temps il me faut bien signifier avoir lu et apprécié l'oeuvre écrite, ben
    pommes de terre au four,
    quoi.

    Et je ne bois pas
    je fume
    que de la bonne.

    Didier, je peux m'inscrire aussi où je suis refusée d'avance ?

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  15. Didier Goux : c'est ma minute fayot. Je sais que Dom ne boit pas. Elle en écrit de très beau textes.

    Oh!91 : Ca a l'air de te travailler ce truc... :-(

    C'est très émouvant comme tu le formules. Je suis sans mot. Moi, je pensais ne pas être père, comme si la vie me l'interdisait. Une question de logistique, de rencontre qui ne se fait pas. Et puis c'est venu par hasard ! C'était inespéré.

    J'ai eu l'impression - fort peu modeste il est vrai - d'avoir à inventer la paternité du monde, d'improviser les codes, d'écrire un rôle sur mesure.

    C'est beau d'être parent. C'est un bonheur, et une malédiction.

    Là, tu vois, des amis à nous, comme le raconte si bien Zoridae sur son blog, ont un petit bébé de huit mois tout espiègle, joufflu, rieur, gentil, qui a un cancer de l'oeil. Il va se le faire enlever, ce qui va sans doute le guérir, on l'espère. Nous, on voit ça, avec notre frêle bonheur d'humains, et on se dit que la vie est misérable, impossible comme un cabinet d'experts comptables. Tout ça nous remue beaucoup, avoir un gamin, c'est un pacte avec l'angoisse, aussi. Un peu comme un produit dopant qui illumine ta vie, en l'entourant de peurs.

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  16. Dom : je suis un blogueur honnête, je ne fume (quasiment) plus ce genre de chose. Il faut dire que ces mélanges sont extrêmement néfastes à ma digestion, déjà que sans, c'est pas gagné, des blogueurs influents pourront vous le confirmer.

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  17. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  18. C'est trop gentil ta réponse. Oui ça me travaille. Et des fois, plutôt que de mettre des mots sur des futilités, j'aimerais en mettre sur des choses qui relèveraient de la vraie responsabiliité devant l'humanité. Tu viens de m'arracher une larme.

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  19. Merci, Oh. C'est ce que j'aime bien chez toi, je commence à comprendre. Tu parles de choses aussi vaste que les enfants et les saunas, et cette "humanité totale", complexe et variée est très belle.

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  20. La vérité Balmeyer, je dis des bêtises.
    J'ai arrêté de fumer le 3 septembre 2007, cigarettes, et autres.
    Et ne bois pas.
    En fait, je n'en ai pas besoin.

    Cela des blogueuses non influentes pourraient vous le confirmer.

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  21. Joli regard sur ces deux mondes : adulte et enfant
    J'aime bien ce passage : "nous dévisage avec son air de sage imbécile" ! Peut-être est-ce ainsi que, plus tard, certains enfants, prenant l'air du chat, contemplent leurs parents ; ou est-ce ainsi que, plus tard, certains parents, contemplent leurs parents... ou peut-être ce regard n'appartient-il qu'au chat...
    gballand ( presquevoix)

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  22. Nos enfants nous rappelle la simplicité de la vie qu'on oublie avec l'âge

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  23. Génial ce billet ! J'ai beaucoup ri, me suis interrogé aussi. Entre le chat et le gamin, y'a de l'ambiance chez vous ...
    Je suis sûre que Kéké est ravi d'avoir des parents qui se marrent :)

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  24. Balmeyer, il faut que tu saches qu'un jour Kéké, ne voulant pas finir son assiette, inventera la ruse de la générosité. Il te dira "On va en donner à Nounours, il va aimer ça Nounours".

    Et toi, puisque je t'aurai prévenu de l'arrivée de ce moment redoutable, tu ne te laisseras pas démonter. Tu répondras d'une voix douce, en pensant "là, mon Kéké, tu vas avoir la réplique définitive qui règlera tous les problèmes", toi donc et ta voix douce tu diras "Mais c'est pas possible, mon p'tit bonhomme, les Nounours ça mange que des oignons." (Bah oui, tu seras vachement malin et tu réfléchiras très vite : tu te diras en un éclair que les oignons, tu ne vas pas en donner tout de suite au cher ange, et que donc ce mets délectable ne fera pas l'objet d'un refus dans les mois à venir).

    Mais la tendre maman de Kéké n'aura pas lu cet avertissement. Pourquoi ne lui en auras-tu pas parlé ? Elle fera alors la même tête que moi, lorsque cette aventure palpitante arriva chez moi. Elle te considèrera avec stupeur, son regard exprimera toutes les interrogations que peuvent susciter les grands mystères de l'univers, elle songera "Mais où est-ce qu'il va chercher des trucs pareils ?" D'ailleurs, toi, encore surpris par la dimension philosophique de ta réponse, tu auras une drôle de tête, aussi. Le chat vous regardera tous en se posant la question que tu sais. Normal, le chat se pose éternellement cette seule et unique question.

    Et le regard de la tendre maman croisera celui de Kéké. Ils vont se comprendre, sans dire un mot. Lui et elle vont te dévisager. En silence. L'air un peu peiné. Alors, tu ne pourras pas dire que je ne t'aurai pas prévenu, tu te sentiras vraiment très très con.

    Surtout que c'est pas fini. Quatorze ans plus tard, alors que tu discuteras à table avec Kéké de questions de politique internationale, de scandales financiers, des pourris qui nous gouvernent et qui nous mentent, les salauds, Kéké te balancera d'un ton neutre mais qui en dit long "Mouais en mêm'temps y'en a qui racontent à leur gosse que les ours bouffent que des oignons." Les traces que peuvent laisser des propos inconsidéré dans l'esprit de nos enfants peuvent être aussi indélébiles qu'effrayantes.

    Fais gaffe, Balmayer : tu vas traumatiser Kéké à vie.

    Faut juste être au courant. Dire, je sais pas, moi, que les Nounours mangent des sauterelles grillées. Ou des serpents vivants. Un truc qui fait pas peur, quoi.

    DB_tu_me_remercieras_plus_tard

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  25. Moi aussi j'ai mangé une cabane pomme compote en lisant ce billet, et je ris et je souris... et c'est rare en ce moment alors merci

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  26. ZUT ! J'ai oublié de répondre aux commentaires d'ici !! désolé, je m'y attèle dès demain.

    Les molaires de kéké poussent, au fait, dire qu'on se croyait tiré de cette abominable histoire....

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