vendredi 28 septembre 2007

Les molécules de l'enfer

Le dentiste, très dandy.

Un Dandyste.

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Sympathique, le médecin accepte ce rendez-vous à l'improviste. J'entends dans le couloir quelque chose comme : "l'urgence est arrivée ?". Voilà qui est très classe pour me définir. Une urgence. Oui, je suis une sorte de James Dean de la molaire, un James Dent. C'est la devise de mes dents : vivre vite, se dévitaliser rapidement, faire un beau plombage.

Il note mon numéro de téléphone, il est estomaqué de l'entendre débuter par "09 ..." Non, je n'habite pas dans un service après-vente, c'est un numéro de chez free, oui répond-il, comme son fils qui a lui aussi un numéro bizarre, un numéro "groupé".

Nous discutons de free. Il me demande, intéressé : "vous en pensez quoi ?" Je crois que c'est la première fois de ma vie qu'un médecin me demande mon avis.

Il hésite à me donner des antibiotiques. Dix ans que je prends de l'homéopathie, que j'applaudis des deux mains les campagnes "les antibiotiques c'est pas automatique", car les petits microbes soulèvent la pénicilline comme de la fonte, ce qui muscle leur petits bras ; mais là au diable les granules d'eau dilué dans des solutions aqueuses, vive les antibiotiques, vive l'uranium, vive les 4x4, donnez moi un truc surtout pas bio, de l'insecticide dentaire, faites moi sauter cette infection.

Radio des dents. Il place ma tête dans une sorte de guillotine magnétique. Il y a des panneaux "jaunes radioactifs" partout, la machine vrombit, le dentiste part en courant tandis qu'un compte à rebours signale que je vais être téléporté, comme dans Star Trek. Je me retrouve seul dans une grande pièce, la tête branchée au plafond comme si j'étais une grosse clef USB, et mon crâne est entièrement scanné.

Surtout ne pas bouger, m'a-t-il dit. Pourquoi bougerais-je ? Soudain, ça me démange. L'oeil me gratte. L'épaule aussi. Le nez. Voilà, mon esprit a entièrement été téléchargé par l'appareil nucléaire. Après, vous m'en raconterez, des histoires de iPhone.

Je retourne au travail, où plein de gens usent leur jeunesse pour la sortie du nouveau site. Si nous étions des caméléons, notre peau prendrait une teinte de fond d'écran.

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Le panier plein de médicaments, comme un enfant dans la nuit d'Halloween, je sens la douleur me quitter. J'aimerais pouvoir ranger mes dents comme dans une boite à outils. Ah, quand la douleur disparaît, comme cela me parait vrai et beau, cette définition du bonheur d'un certain grec qui aimait les piqûres : l'absence de douleur pour le corps, l'absence de trouble pour l'âme.

Mal de dent de l'enfer

Misérable, comme un mal de dents.

Moi, mes dents, partout, qui me suivent comme une ombre. J'essaye de trouver une cachette pour être à l'abri de mes dents, et de leur mal, mais pas moyen.

A trois heures du matin, on sonne, à l'intérieur de ma mâchoire. C'est le mal de dent qui vient me rendre visite. Bonjour, fait-il, je viens installer une sacré bon sang d'étagère, ne faites pas attention à moi, je vais percer quelques trous. Le mal de dent déballe son matériel, et fait tout sauter à la dynamite. Ha ha ha ! Il pousse des cris de méchant, avec son crane chauve, ses lunettes noires, sa blouse blanche, il me lance : "Je suis le maître du monde !"

Je me lève pour chercher une bouillotte de glaçon. Je me recouche, j'installe la bouillotte contre ma mâchoire : "oh j'ai froid ! " fait le mal de dent, il fait un feu de camp pour se réchauffer, le bougre. Il prend sa guitare, et inspiré, il fredonne : "c'est une maison bleue, adossée à la gencive..."

La nuit passe, à un moment je m'endors. Voilà le pays des rêves, qui est rempli de gentils oursons pacifiques se baignant dans l'eau tiède sous la verdure et le... comme tous les matins, l'adolescente du dessus, mi enfant, mi morse, se lance dans une dizaine d'éternuements tonitruants pour indiquer son réveil. Le chant d'amour et de mort du mammouth étalé. Le mal de dent, allongé sur mes molaires, se réveille aussitôt, et c'est la carnaval de Rio. Des danseuses emplumés piétinent avec leurs talons mes plombages, des excités font les tambours du Bronx au fond de la bouche.

Je suis dans le métro, mes dents et moi. Je marche sur le trottoir, mes dents, moi, le mal de dent. J'arrive au travail, le sommeil, mes dents saccagées comme une place du village, après le marché aux  viandes. Tiens, je me prends un café. Le mal de dent applaudit : "J'adoooore le café !"


mardi 25 septembre 2007

Marché aux puces de l'enfer

Un soir, j'ai écouté des morceaux d'Iron Maiden pendant quarante minutes, sur deezer.com. Quand j'étais adolescent, je suis venu un jour au collège avec un badge d'Iron Maiden sur mon manteau. Je me suis fait convoquer dans un bureau, et on m'a fait les gros yeux. J'ai dit : mais c'est juste badge avec des têtes de monstres dessus ! Je n'arrivais pas à y croire, mais j'étais un vrai rebelle sataniste, avec ma tête d'empoté.

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Ce matin, j'ai surnommé intérieurement un collègue de travail "Canal +" : lorsqu'il parle, on a droit à au moins six rediffusions, et c'est souvent crypté.

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A consigner ici : E. me signale un article de journal qui rappelle qu'à Liverpool, deux enfants de dix ans ont battu à mort un bébé de 2 ans, en 1993, comme ça pour voir. On l'a retrouvé coupé en deux par un train, là où il avait été abandonné. Kéké a bientôt deux ans, je vois son petit corps tout rose, tout potelé. C'est quoi, au juste, le problème avec les gens ? Comment fait-on pour débrancher la prise électrique du monde ?

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E. adore me plomber le petit déjeuner avec ses histoires à mourir de tristesse sur place. Demain, c'est conférence sur le cancer ? Colloque sur les chiens mangeurs de nourrissons ?

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Parfois, je pense sérieusement que le monde devrait disparaître, après tout, c'est arrivé aux dinosaures. Il devait bien y avoir quelques Picasso, parmi eux, quelques Rimbaud ; mais après tout ce temps, ça n'a plus d'importance, et tout le monde s'en moque.

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Dimanche matin, piscine de Saint-Ouen : cet endroit est fabuleux. Le monde entier devrait être comme cet endroit : il se divise en deux, à l'entrée. A gauche, bassin olympique, à droite, bassin de loisirs. Le matin, j'aimerais ne pas toujours aller dans le bassin olympique de l'existence.

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Quand j'étais adolescent, les cours de sport nous conduisaient parfois à la piscine, un endroit énorme, glacial, profond, effrayant. Au premier cours de natation, en primaire, je me suis trompé, j'étais perdu : je suis allé dans le groupe des nageurs alors que je ne savais pas nager. J'étais comme une grande boite de conserve sur le tapis roulant automatique de la vie ; orienté au mauvais endroit. L'animateur, un instructeur de Full Metal Jacket, a dit : "tout le monde à l'eau !", et comme j'hésitais, il m'a balancé à dans le grand bassin.

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Plus tard, en cours de natation - j'avais quinze ans - le professeur a fait sortir tous les élèves, sauf moi, pour dire : "Regardez, c'est exactement ce qui ne faut pas faire". J'étais seul, dans le grand bassin, à nager pour l'exemple, comme un défaut de fabrication. Je regardais l'étendue chlorée et vide, et pensait calmement : "ça ne va pas tout le temps être du velours, à ce que je vois". C'est vraiment une chance que je ne sois pas devenu dictateur fasciste, avec ça, plus tard.

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E. a dû me menacer avec une mitraillette pour me faire retourner dans un similaire entrepôt de refroidissement aquatique, peuplés de barbares aux gros yeux globuleux en plastiques, coiffés d'un calot blanc, tout un peuple de Laure Manaudou avec les bras proéminents. Heureusement, on a pu choisir à l'entrée, le bassin des loisirs. Finalement, on s'est bien amusé. Petites pataugoires d'eau bien chaudes, kéké qui exulte avec des brassards autour des bras.

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Passé devant les puces de Saint-Ouen, en bus. Des magasins avec des miroirs aux cadres anciens et tarabiscotés. Dans d'autres boutiques, on voyait une foule de vieux chérubins dorés, comme dans un cimetière en bois. Les outils fossiles de l'existence.

Peu après notre arrivée à Paris, nous étions allés dans un gros restaurant au coeur du marché aux puces. Quatre ou cinq chanteurs se sont succédés sur une toute petite scène, tandis que nous mangions des moules-frites. Après chaque set, le chanteur ou la chanteuse passait dans la salle avec un chapeau, nous nous sommes ruinés en pourboire. Les quatre ou cinq chanteurs ont tous interprété "la Bohème" d'Aznavour ; grande entreprise de démystification.

Le poulailler de l'enfer

A l'angle de ma rue et du boulevard, un immense sac de vomi est déversé. J'ai même été prévenu par E., au téléphone, hier, de cette aberration. Il est certes fréquent de trouver dans les villes, et même dans les champs, quelques recoins tapissés par ces constellations gastriques, témoins festifs du trop arrogant appétit humain, de sa propension à se surestimer face aux plaisirs épais de la vie. Moi aussi, il m'est arrivé de penser, allongé sur un trottoir, écrasé par la puissance du spiritueux : "La volupté est grande, et je suis tout petit".

Quand je faisais les vendanges, les gars de la Loire avaient une expression pour ces déversements accidentels : ils appelaient ça "poser un renard". Ces grands éclats, il est vrai, ont la couleur vive de ces animaux des bois, sympathiques et furtifs, qui surgissent toujours, cocasses créatures, de manière inattendue et primesautière au détour d'un chemin ou d'une vigne.

Mais là, le volume de vomi était tel qu'on pouvait qualifier cet évènement de particulièrement spectaculaire. Je n'allais quand même pas consacrer un billet de mon cher blog - tristement délaissé en ces temps de bagne - à un petit renvoi de rien du tout. Non, là c'était un lac, un pic, que dis-je, une péninsule. Un vomi de cyclope.

E., toujours pleine d'imagination, se perdait en conjectures : peut-être une sombre histoire de toilettes bouchées dans une clinique spécialisée dans la gastro-entérite ? Une certitude : "Ils s'y sont mis à plusieurs". En effet, il fallait voir s'échapper de ce large sac en carton, comme on en trouve dans les boutiques de prêt à porter, vingt litres de gerbe peuplés d'enzymes en furie s'acharnant toujours sur des macaronis. Il s'agit peut-être d'une collecte ? D'un don de scouts bénévoles, égaré par son porteur épuisé ? D'une banque du vomi qui a "besoin de vous" ?

Ce matin, une dizaine de pigeons picoraient consciencieusement la matière orange, impassibles, goulus, réjouis, comme dans un poulailler de l'enfer. Ces animaux ont vraiment la classe.

mercredi 19 septembre 2007

Ne pas voir Venise et mourir

Mon pédégé est à Venise. Un séminaire, avec les gens de la firme internationale qui a quasiment racheté mon travail. Ils parlent beaucoup, énormément, avec frénésie du nouveau site, parait-il. Voilà, c'est tout ce que je sais.

J'imagine ce grand séminaire, la cité des doges prise dans la brume, avec des fanatiques en noir et cravate, qui sautent partout comme des enfants en classe de neige. Les canaux, l'eau verdatre, les rues, des rats, des actionnaires qui tombent à l'eau à force de sauter partout. Mort à Venise, et le Nouveau site. Il parait qu'ils en sont obsédés, les pontes, les actionnaires, les dirigeants, les manitous. "Quand il y aura le nouveau site, ça va être une nouvelle ère ! Avec le Nouveau Site, on pourra même télécharger le messie ! Le Nouveau Site c'est un peu comme le monolithe noir dans 2001 l'odyssée de l'espace !"

Au dîner : "Alors, pédégé, il avance, ce Nouveau Site ? Miam, il est bon ce carpaccio, il a la saveur du Nouveau Site qui arrive bientôt !"

"Ting - ting - ting (sur le verre en cristal) ... (un actionnaire se lève). (Silence). Chers amis actionnaires, membres du conseil... Je voudrais porter aujourd'hui, dans cette superbe cité des toges, un toast en l'honneur du Nouveau Site qui sort le 15 octobre 2007 !"

Clameurs. Applaudissement. Cris de joie, cris de guerre. On monte sur les chaises. On tend les bras vers le ciel, cri à gorge déployé : "aaaarrr...gent !!"

La discussion se poursuit tout au long du repas. "Ah, il ne reste plus de viande de petit poussin ? (les actionnaires sont sans pitié et sans coeur). Rhoa, c'est décevant. J'espère que ça ne sera pas le cas du Nouveau Site."

Plus tard, c'est le dessert. Une femme nue arrive avec une immense pièce monté. Un ténor chante un air de La Callas, on lui demande s'il ne peut pas chanter Nain-boucot - Nabbucco ? L'Opéra ? - Ah le choeur, non c'est un choeur, un chanteur seul a du mal à chanter toutes les voix du choeur - ah ben un autre air de La Callas alors j'adore la Callas avec son maquillage on dirait une biche - mais c'est une femme c'est dur de chanter Carmen pour un ténor, et pourquoi pas Pavarotti ah j'adore son duo avec Bono, (Jean Bono ? Rires gras) en plus il est mort. Oh c'est triste. Oui c'est comme Jacques Martin. C'est sublime, l'opéra, c'est grand, c'est beau, c'est puissant, ça fait rêver, c'est comme le Nouveau Site." Les actionnaires se lèvent alors, se mettent à danser un Haka.

Nouveau Site, Nouveau Site, HA HA, Comme le golem de l'enfer, Nouveau site, Nouveau site, HA HA HA KA KA, Les concurrents vont périr jusqu'à la mort. HAKA HAKA COWABUNGA TORTUE NINJA.

"Allez pédégé, reprenez un petit coup de trou normand, ça vous donnera un peu de peps... allez un café, ça m'excite !! Comme le NS (le Nouveau Site)"

Les actionnaires ont beaucoup bu, certains, dans la nuit, sont en train de vomir dans les toilettes, d'autres font des déclarations d'amitié virile. "Beurk, mon vomi, j'espère que le NS (le Nouveau Site) ne ressemblera pas à ça."

"J'oublierai jamais comment tu m'a aidé à vomir, Richard, on est pote à la vie à la mort, croix de foie, croix de mer, croix de moi... croix de bière, notre amitié c'est pour l'infini, comme le Nouveau Site (le NS)."

La nuit, les actionnaires regagnent leur chambre d'hôtel. Pensifs, perdus, au coeur de la cité des loges, ils s'envoient des SMS pour tromper leur solitude : "je pens o NS, jesper kil sera b1").

Petit déjeuner, gueule de bois. "Regardez, le soleil se lève ! C'est comme le ..." Promenande dans la cité des sauges, le pont des soupirs, tous les actionnaires sur une barque en train de se pamer : "Ah ! Le pont des Soupirs ! C'est beau, on dirait le Nouveau Site. Hey, pédégé, tu sais d'où ça vient, le terme "pont des soupirs" ? (ils regardent tous leur guide) ? C'était les soupirs des condamnés, disant adieu à leur liberté... et ouais, ces criminels, incapables de finir le travail à temps... Les soupirs de ce qui n'arrivent pas à faire le Nouveau Site dans les délais..."


Pris par cette joyeuse atmosphère, pédégé appele toutes les quatre minutes mon chef. Il lui demande des nouvelles du Nouveau Site, qui sort le 15 octobre. Se lamente, s'épanche, s'angoisse, se morfond : "Croyez-vous qu'il sera prêt à temps ?" Pédégé se demande si on va lui ouvrir le ventre pour faire du macramé avec ses tripes, si le Nouveau Site n'est pas à l'heure dite, l'heure H, H comme Hache qui sert à couper la tête, si on va le peinturlurer de Viandox avant de le jetter dans la fosse aux lions.

Mon chef, alors, a les nerfs. Il maraude. Longe les murs, se ronge les moignons. Il vient nous voir, toutes les onze minutes, livide, et nous demande comme si nous étions une bande de cancérologues : "Alors, comment ça va ? Ca avance ?"

Si je lui réponds : "Tout va bien", il prend un air dubitatif. Vous me cachez la vérité. J'ai le droit de savoir. Si je lui dit : "Tout va mal, ça ne sera jamais prêt à temps", ses membres se détachent de son corps, il dit "je le savais bien", il faut alors le recoudre, et le ranimer. Il se remet à roder.

Et nous, de ramer, comme dans une petite barque, dans un embouteillage, sur un petit canal, à Venise.

lundi 17 septembre 2007

Les portes battantes du métro de l'enfer

Ce matin, rien de spécial. J'ai sauvé la vie à une touriste anglaise. La routine.

La touriste, équipée d'un sac à dos exagérément large, s'est postée tout au bord de la plate-forme, tandis que le signal du départ retentissait. Son sac à dos dépassait tellement à l'extérieur de la rame qu'on aurait cru ceci fait exprès, un acte clownesque envoyé par le destin matinal pour égayer mon lundi. La porte s'est refermée sur le sac, évidement, et la touriste a eu l'expression de dépit de la mouche empêtrée dans la toile de l'araignée de la fatalité du Destin. J'ai donc écarté les portes, telles des mâchoires z'atroches de l'enfer dantesque, sous les yeux placides des passagers z'immobiles, aussi blasés que les employés chargés de recoudre les cadavres dans les morgues new-yorkaises. J'ai eu droit alors à un très charmant "thank you", avec l'accent le plus british qu'il soit, en provenance du mari, une fois la touriste sauvée, ce qui m'a mis d'une excellente humeur.

Ce qui m'a - également - donné une superbe idée d'un nouveau blog, que j'ai envie de mettre en place prochainement, comme si un seul blog n'était pas suffisant. Le blog retracera le quotidien d'un super héros, moi. Là comme ça, ce n'est pas très original, mais j'ai tout dans la tête, il faut juste trouver le bon canal pour que ça sorte. Voilà c'est dit, c'est déposé, verrouillé, interdit de me piquer l'idée, celui qui fait ça, je lui envoie les hélicoptères de l'apocalypse, et je lui tape les doigts avec les coussins en pierre du lit de la destruction.

Si vous connaissez un blog semblable à ceci (tout existe déjà), dites le moi, je tacherai de ne pas boire du cyanure après, et de na pas (trop) vous envoyer les cavaliers funestes du néant pour me défouler.

samedi 15 septembre 2007

Comme sur des roulettes

Moment fugitif et savoureux : Autour du Square de Clignancourt, sur un trottoir étroit, je promène un kéké endormi, dans sa poussette. J'entends sans y prêter attention ces quelques mots : "...tiens, comme le bébé !".

En face de moi arrive alors, poussé dans un fauteuil roulant, un petit vieux moustachu, gris, maladif, ratatiné mais l'oeil pétillant. Lorsque je parviens à sa hauteur, il écarte ses mains, pour me montrer ses grandes paumes, avec un regard malicieux, rigolard, il hausse les épaules, exécutant ce que les anglais nomment un "gallic shrug". Il semble me dire, dans sa mélancolie amusée : "C'est la vie !". Il faudra que je vérifie dans le dictionnaire silence-français.

Partir en courant, alternatif

Retour du square, avec kéké. Il a ri comme s'il était ivre, titubé, il s'est cogné partout. J'ai du le porter tout le retour, tout mou ; il a vidé toute sa batterie en courant comme un dératé autour de la cabane. Il va falloir que je le recharge avec une bonne sieste.

Lisant mes deux derniers billets, E. m'a demandé si j'étais devenu fou. Il y avait de la peur dans ses yeux : "mon mari est devenu fou. Il a pété les plombs. Il blogue n'importe quoi. Il déblogue".  Adieu lecteurs. Adieu lectrices. Vêtement de fourrures reçus gratuitement pour les tester, téléphones amphibies, chapelets USB, chaussettes auto-chauffantes, casquettes à panneau solaire.

Mais non, je ne suis pas devenu fou. Si vous n'avez pas compris mes deux derniers billets, je m'excuse de vous avoir fait perdre votre temps. J'imagine votre irritation. Je comprends votre grand courroux.

vendredi 14 septembre 2007

La secte du temple planétaire reste sur place

Cela fait bientôt deux semaines que les membres du "Temple planétaire" occupent l'ancienne fabrique de chaussettes, située dans la banlieue de Montargieux (23). Leur chef spirituel, Oscar Magdanne, réincarnation selon lui d'une abeille de l'espace, a déclaré vouloir bâtir "la ruche du XXXème siècle" dans ce qui fut un des secteurs les plus prospères de la région Montargieuse.

Pour contrecarrer cette occupation ilégale, et face au mécontentement des riverains, le préfet de police est bien déterminé à passer la vitesse supérieure. Ayant fait le déplacement, il a pris lui même le porte voix et s'est s'adressé au responsable de la secte avec la plus grande fermeté :

"Il est temps de lever le camp, Gourou !"


I beg your pardon - Glenn Miller

free music

Un nouveau souffle pour l'agglomération de Kourou (Guyane)

Après Lyon et Paris, c'est au tour d'une nouvelle ville française de se pencher sur l'espace de son agglomération. En effet, la ville de Kourou (Guyane) compterait mettre en route un projet de communauté urbaine pour synchroniser les différentes synergies de la région.

Ce projet ambitieux, toujours en cours de budgétisation, se heurte cependant à l'opposition farouche des indépendantistes : Oscar Magdanne, membre de la branche politique du mouvement séparatiste guyanais, a été très clair là dessus : "On est prêt à dynamiter toute la région, s'il le faut".

Nous conviendrons ensemble qu'il serait dommage de voir sauter le Grand-Kourou.


I beg your pardon - Tom Waits and Crystal Gyale

free music

Soleil couchant sur les camions poubelles

Le soir, vers 18h30, nous sortons avec kéké sur le balcon pour voir passer le camion poubelle. Amis de la poésie, bonsoir.

Kéké adore les gros camions ("cro cacon !!"), et le camion poubelle parisien, son habitacle aplati, son vrombissement hydraulique, sa gueule arrière dévorant les sacs noirs protubérants, son leste équipage s'activant avec frénésie pour rassembler les ordures de la rue, le convoi de voitures qui s'allonge derrière, prêt à faire la révolution en cas de retard ; tout cela le plonge dans un état de ravissement total. Il reste blotti contre moi, pendant cinq ou dix minutes, murmurant de temps en temps : "cro cacon...". Lorsque le camion s'en va, il conclue simplement : "pati".

Ce soir là, comme d'habitude, nous sentons au loin, telles les cornes de brumes des Vikings, vrombir le camion poubelle ; kéké, occupé à faire la circulation de ses voitures, entend l'appel du soleil couchant, il s'élance vers moi : "cacon ! cacon !". C'est quand même autre chose qu'une aurore boréale.

Nous apparaissant comme des reines mères, un peu ridicules sur le balcon, le papa et son bébé visitant Disneyland-Resort-Real-Life. Un klaxon résonne, dans la queue des voitures. Un éboueur quant à lui pique une colère : "Tu fous plus rien ! " hurle-t-il à son collègue qui semble emmuré dans la cabine. Il s'en prend aux poubelles et les moleste en les déplacant, pour se défouler. Un gardien de la paix, doté d'une mitraillette, va aborder un des chauffeurs qui râle (mais qui n'a pas klaxonné), il prend un air de méchant dans James Bond, et semble lui dire que s'il n'arrête pas de râler, il risque de raser son village natal avec des hélicoptères de guerre, le chauffeur râle en disant qu'il ne râlait pas, en fait, tandis que des gens finissent par s'insulter, se rassembler sur le trottoir, prendre parti pour les uns ou pour les autres. Tout part en vrille. C'est le village d'Asterix.

Je dis à kéké, qui reste impassible : "Alors, content d'être né dans ce monde ?" Puis le camion poubelle s'éloigne, et disparaît au coin de la rue. Kéké conclue : "Pati !"


jeudi 13 septembre 2007

Pas de week-end pour les dessinateurs....

Puisque je parlais de la petite souris dans un précédent billet, il serait injuste de ne pas mentionner le tout aussi excellent "Pas de week-end pour les cyborgs".

Et puis tant que je suis dans le strip-tease de mes liens bédés préférés (je n'en connais pas beaucoup donc je être vite à poil) :

- Epais et tordu, le blog de Larcenet. (du même malfaiteur, l'innénarable site des cartes postales de la honte.)
- Les petits riens, un classique de Lewis Trondheil.
- Le blog de Maëster, excellent lui aussi. En plus il est super fort en jeu de mots, je ne sais pas comment il fait.
- Dans un style plus urbain, celui de Pénélope Jolicoeur vaut aussi le détour (tiens, dans la lignée des questions que je me posais sur la démocratisation des blogs (et je ne suis absolument pas allé au bout de ma réflexion, je suis un vrai sagouin paresseux) vous constaterez qu'elle a coupé les commentaires, remarquant que son site devenait une vraie foire du troll et des preum's...

Bref, ils sont tous excellents, et ont en commun de ne pas être des sites officiels promotionels de mes 2.0, mais de vrais espaces de travail. Ces gens là ne doivent jamais dormir.

Je n'en ai pas tellement dans ma besace : si vous en connaissez d'autres, postez les moi en commentaires !

Chronique de la mode

Quand j'étais un tout petit poussin, ma mère me disait souvent, lorsqu'il fallait renouveler mon plumage, au magasin Carrefour : "Mais regarde comme c'est sympa cette chemise à carreau (variante : à fleur). Et en plus, c'est à la mode".

C'est un peu comme si on avait dit à Philippe de Villiers : "Regarde ce macramé, tu n'en veux pas un, toi aussi ? Pourtant tous les hippies en ont ! "

Je roulais des grands yeux farouches, serrais mes petits poings, en disant : "Mais, mamaaaan, j'en ai rien à faire de la mode, moi !" Je trépignais d'impatience à peine entré dans le rayon des sous-vêtements. "Regarde, ces chaussettes blanches, avec ces superbes rayures bleus et rouges, elles sont très sport ! C'est à la mode."

Ceci était sensé être l'argument ultime. La raison fatale. La preuve terminale. Mais non, je ne mangeais pas de ce pain là ; j'étais un pur esprit, un tonneau m'aurait suffit, comme les cyniques (mais en Grèce il faisait chaud, d'ailleurs vous remarquerez qu'il y a peu de philosophes cyniques suédois car vivre nu dans la neige, ce n'est pas du cynisme, c'est du suicide). Il fallait s'échapper à tout prix de ce rayon. Des gens, concentrés, consultaient patiemment la vaste rangée des chemises, avec minutie, une à une, comme s'ils compulsaient des archives de la Stasi. Je cédais, et parfois, j'avais une nouvelle chemise avec des petites fleurs, des petits carreaux.

J'avais rapidement compris que je ne porterai pas beaucoup de Dior et autre Armano Boss, et par réflexe, instinct de survie, j'ai vite jeté un jugement désabusé sur la course à l'uniforme, dans la collégiale fosse aux ours. "Est-ce bien la peine de dépenser tout cet argent juste pour se vêtir ? " (scène de lapidation). C'était l'époque des gros logos Chevignon sur le dos. Les jeunes étaient frénétiquement identiques. "Vous rendez-vous compte de l'uniformisation que..." (scène de lynchage).

***

Mon meilleur ami, au collège, Stéphane C., était une sorte de moi : parfois, une ou deux fois par an, il arrivait vêtu de neuf, des pieds à la tête. Dans le contexte impitoyable du collège (le cannibalisme était toutefois interdit), il savourait le moment. Il méprisait la mode, certes, se gaussait des marques, mais pour une fois qu'il avait un truc un peu rutilant à porter, il en profitait. Se tournait à gauche et à droite, essayant d'exposer au mieux sa soudaine nickelitude. Il était - comme moi dans ces situations - semblable à un teckel fagoté avec une housse de grand-mère à chien sur le dos. Mal à l'aise, emprunté, il arrivait ces jours de mue avec un jean neuf et raide, des grosses tennis en plastique blanc, immaculée, une épaisse chemise à carreaux de marque Tex. On le surnommait alors "le bûcheron". il faisait mine de trouver ça drôle.

Il avait un gros nez.

Lui et moi furent dans mon établissement les deux seuls élèves à ne pas arborer une mine déconfite le jour de la réélection de Mitterand, en 1988. Il y avait peut-être aussi la fille de l'éboueur, qui était maghrébine, mais elle devait manger de la potion de transparence pour traverser les couloirs, ou se déguiser en microfilm pour assister au cours.

Je me souviens également de cette scène : c'était un grand dadais, avec un visage long et triangulaire, caricature de bande dessinée, une coiffure-mise-en-pli improbable de Prince Charles. Pourtant discret, et peu coutumier de l'esclandre, je lui avais balancé un jour, avec le plus profond mépris trouvé au fond des tripes, qu'il s'habillait "tout le temps en Chevignon", comme si c'était la pratique la plus barbare au monde, insinuant par là qu'il était une petite raclure de bourge tout maigre. Il m'avait répondu que lui, contrairement à moi, ne possédait pas de jolie petite moto 50cc noire et rouge.

...je n'avais pas su quoi répondre, car effectivement, j'avais une jolie petite moto avec un tout petit moteur, et j'avais quand même de la chance. Je l'imaginais essuyer le refus de ses parents, lui tout maigre, "Non, tu n'auras pas de petite moto, Yves-Charles, tu risquerais de te tuer, toi si maladroit avec ton long visage triangulaire", et lui, son profond dépit, soupir de rage, silence, retour dans sa chambre impeccablement rangée ; un crucifix au dessus du lit. Comme un dragon avec le nez qui coule, je m'étais brûlé tout seul. Je n'aime pas être méchant. Ca me poursuit pire qu'un oeil de Caïn. Même après tout ce temps, j'ai un petit picotement au coeur en pensant à ce grand dadais, sans moto, tout maigre.

Ce meilleur ami que je n'ai jamais revu, Stéphane C., est entre temps devenu ingénieur en physique, consultant pour une grosse boite, après avoir fait HEC, et une autre grosse école, ai-je appris sur google. Logiquement, il doit être une sorte de notable, il doit avoir les moyens de s'acheter des 4x4. Logiquement, d'après les tarifs des conférences qu'il donne, il doit porter pas mal de costards. Je me demande si le dimanche, en pensant au temps passé, il remet une de ses chemises à carreau, grossière, rouge ; s'il va couper du bois après ça, habillé en bucheron. Je me demande s'il a des enfants. Je me demande s'ils sont à la mode.

***

En plus, objectivement, elles ne l'étaient du tout, à la mode, les chemises, ce qui renforçait mon indignation face à l'argumentation de ma mère.

La petite souris

A découvrir, c'est absolument bien :http://sydwenailt.free.fr/index.php?note=1189411380

mercredi 12 septembre 2007

web de mes 3.0 (vase communicante)

Le blog à succès, que je nommerai blog-buster, génère du commentaire. Et au delà de 1000 commentaires, vous êtes dans l'asile de fous. Exemple : le blog "Pierrot le Foot" sur Yahoo.Fr. Qui prendrait la peine de lire les 1300 commentaires trouvés sur le dernier articles ? Peut-on, à ce stade, parler raisonnablement d'échange, de débat, de participation, et autres web-deux-ismes ?

Le blog-buster est une sorte d'éco-système où s'installe durablement toute une population : contradicteur, poète, rêveur, trolls, vases, communicants.

D'abord, à chaque avènement d'un nouveau billet, se manifeste la tribus des "preum's". Les quarante premiers messages des blog-busters sont des "preum's", c'est à dire un commentaires où leur auteur claironne vivement leur joie d'être le premier à commenter ; le premier, le first, le premier de toute la vie du monde entier. Même le quinzième éprouve l'espace d'un instant cette sensation, cette ivresse, avant de se heurter à la dure réalité des preum's d'avant.

Le "preum's" est évidemment un exploit sur les gros blogs. Par exemple, mon blog est une véritable forêt vierge pour les "premeur's", mais il est totalement négligé, allez savoir pourquoi. Toute cette matière sans commentaire, comme une tarte à la viande au soleil... Je réfléchis à devenir le premier malade à preumer's sur les micro-blogs.

J'ai tenu d'ailleurs, afin d'illustrer mon propos, de poster un petit preum's, pour le 1391ème commentaire du blog de Pierre Menès,j'avoue que cela me distrait beaucoup.

Ce brassage d'informations et de mots sur le net me fait remettre en questions mes propres "fondamentaux" : avant, je me demandais comment TF1 allait survivre, tellement étaient grandes les possibilités qu'offraient un ordinateur et une connexion internet. Je trouvais ça tellement dépassé, cette lucarne au monologue incessant, avec le spectateur devant, seul, comme une des innombrables potiches de son salon.

Maintenant, j'évolue parmi les fous furieux et les trolls attirés par la lumière et le bruit, je me mets à rêver de double-vitrage numérique. Si je tombe sur "Question pour Champion", je ne suis pas obligé de subir de manière synchrone les commentaires de millions de mes congénères blaireaux, et je peux demeurer tranquille, dans le calme feutré dans ma douce bêtise, à m'écouter divaguer en preum's et autre dern's, et autres lols.

[A suivre (à moins que je ne change d'avis ou que je sois enlevé par des martiens, ce qui rendrait mon prochain billet nettement plus cocasse)]

mardi 11 septembre 2007

Web de mes 2.0

Lire un blog, c'est comme boire un bon apéritif, on le sirote, et on se sent bien, avec une douce chaleur qui descend dans la gorge.

Lire dix blogs, c'est comme boire dix bons apéritifs, on finit ivre, on titube, et on a envie de serrer tout le monde dans ses bras, leur dire qu'on les trouve formidables et qu'on les aime, et qu'on forme une grande famille.

Lire deux cent blogs, c'est comme boire deux cents bons apéritifs, on vomit toutes ses tripes avant de sombrer dans un comas profond, on fait des rêves étranges où les peuples de l'espace viennent manger les hommes, et la profusion des signaux et des informations vous donne envie de calme et de néant.

Mon aggrégateur de liens est comme une coffre de voiture dans lequel j'entrepose des fromages. Je le ferme, tout est net, propre, lu, et quatre jours après, les fromages ont fait des petits, les articles pullulent, croissent, se divisent et se multiplient comme des petits asticots. Vous avez "+1000" articles à lire. C'est à devenir fou. L'intelligence humaine est en action (parfois, souvent) et les cerveaux pondent des articles et des analyses, formulent des opinions, des tests, divergent, convergent, s'insultent. Je ne parle même pas des commentaires. Bon c'est sûr, on s'ennuie moins qu'avant le big bang.

Je lis trop de blogs. Ou les blogs que je lis font trop d'articles. J'ai envie de leur dire : "pourriez-vous observer deux jours de silence ? Pourriez-vous vous organiser pour ne pas tous publier en même temps ? Je ne m'en sors plus !"

Soudain, la Voix de la raison me souffle à l'oreille : "Tu sais que, contrairement à un moteur de recherche ou à Dieu, tu n'as pas l'obligation morale ou légale de lire tous les blogs ?"

J'ai vu passer dernièrement, comme tous les éleveurs de flux, un petit débat sur la "mort du blog", avec la même perplexité que doit éprouver l'affamé devant une choucroute et une bière, à qui on dit que la gastronomie allemande, finalement, c'est ringard, voire c'est mort.

J'ai donc lu ces articles, je me suis retiré dans la montagne, j'ai fait quelques étirements de ninja pour me faire mon opinion. La voici : le blog est ébranlé tout à coup par sa grande démocratisation. Il n'est ni mort, ni malade, il est actuellement une sorte de boudoir dans lequel débarque un autobus de supporters. Et il faut gérer. Je n'ai plus quatorze ans, et je sais que "démocratisation" n'est pas forcément un mot magique, avec Rambo qui la défend.

[A suivre (à moins que le plafond ne me tombe sur la tête, ce qui serait dommage autant pour le plafond que pour ma tête)...]

lundi 10 septembre 2007

Train à manivelle

Au square, un matin : deux petites filles viennent de monter sur une balancelle, face à face. Elles tanguent mollement, l'air absorbé, sérieux. Le père arrive quelques instants plus tard. Motivé, énergique, il leur dit : "Eh bien, ça balance pas beaucoup là !" Les petites filles se mettent alors à se balancer avec une consciencieuse frénésie, toujours sérieuses, comme sur ces drôles appareils que conduisent les Dalton, et qui roulent sur les rails, dans les bandes dessinées du far-west. Le père s'assoit en face d'elles, sur un banc, satisfait. On s'amuse, à fond, on est là pour ça, on ne perd pas de temps, la vie est courte.

E. me fait un clin d'oeil et murmure, désignant le papa dynamique : "Faut être efficace, hein !".

Je me demande alors si ces véhicules ont vraiment existé. Je veux dire, ces machins à manivelle, des Dalton dessus, en train de filer droit sur des miles interminables, avec en fond, des cactus, quelques canyons.

***

Je découvre, via Griffonages, un nouveau concept : le réseau social pour les morts. Il s'agit d'un site qui référence les utilisateurs de myspace... morts. Cela s'appelle évidemment mydeathspace, et c'est à la fois intrigant, lugubre, d'un mauvais goût certain (enfin, disons qu'on l'impression d'y manger de la cendre, d'où le mauvais goût). On y trouve une liste de gens, les circonstances de leur décès, et un lien vers leur "blog" sur myspace, plus trop à jour, pour le coup.

J'en parle ici, car j'ai trouvé cette lecture fort inconfortable, et généreux comme je suis, je me suis dit que c'était dommage de ne pas partager. Allez, venez grincer avec moi devant ce cocktail de jeunes gens insouciants avec leur fond d'écran craignos, leur goût musicaux bizarres, leurs photos de camarades contents, ces têtes de braves étudiants aux joues rondes, tout ça résumé par une sorte de rapport de police froid comme un buffet. Machin, 17 ans, il a été très courageux face au cancer, et forcé l'admiration de son entourage. Machine, poignardée, dispute sur le campus. Bidule, noyé. Trucmuche, accident de voiture. Tartempion, accident de voiture.

Devant cette brutalité circonspecte, j'ai retrouvé un peu de ces inspirations mystiques que l'on éprouve enfant, en regardant les étoiles : "Rhoo mais que c'est grand tout ça, l'infinité, l'espace, le temps, l'univers, la mer, et moi en pyjama, qui suis-je, etc." On méditait, écrabouillé par la vision d'un spectacle macroscopique, se rendant compte de sa propre petitesse.

***

Soudain j'ai eu envie d'un appareil à manivelle pour traverser un grand désert dans le far-west. Un grand machin que l'on anime avec les bras, et qui file droit devant, jusqu'au soir ou l'on s'endort, exténué.

jeudi 6 septembre 2007

Micro (2)

A propos du Micro-Blogging :

Avec ma micro-copine
On est allé au micro-ciné
Pour voir un bon micro-film

Puis dans mon micro-appartement
Devant mon micro-ordinateur
On s'est décapsulé des bonnes Micro-Nembourg

Dans mon micro-lit
Nous avons fait du micro-sexe
Et j'ai attrapé des micro-bes.



Micro

Pensée du jour :

Je lis des articles sur le micro-blogging
Tandis que des micro-prostituées
Arpentent le micro-trottoir

Et puis voilà.

Non-moment (2) : repas dansant

Mon week-end de mariage s'éloigne et l'envie d'en narrer mes maigres non-exploits aussi. Mais quand on s'efforce de creuser le sillon de la banalité des choses, il faut se faire violence. Et puis je l'ai promis. Et puis, surtout, quand on met dans un titre de billet un "(1)", il faut bien produire un "(2)", si on ne veut pas, le jour du jugement dernier, se faire enquiquiner par un Dieu chipoteur qui lit tous les blogs.

Dans les cérémonies, il faut nommer les tables, et de façon poétique. Par exemple, les cinq continents, les mers du monde, les satellites de Jupiter, les langages de programmation, les principaux responsables du parti Communiste. Allez, la table Maurice Thorez, on se lève et on fait la queue leu leu. Allez, la table Php, on se lève et on fait la chenille.

Kéké doit être gardé par une jeunette. Je conserve ma dignité, mais je ne suis pas d'accord. Je quitte kéké qui se met à hurler "papa !" éperdument. J'ai bien failli l'enlever et partir dans les bois, tel Rambo, avec le G.I.G.N. à mes trousses. Non, je ne confierai pas kéké à une potentielle droguée alcoolique vendeuse d'organe. J'ai lu un Guide du Routard sur le Vietnam, ce qui fait de moi une sorte de vétéran, et je vivrai dans les bois, en pressant des mures pour le biberon de mon rejeton.

Les gens, à table, sont rangés méthodiquement par génération, et par affinité, pour qu'ils aient quelque chose à se raconter. D'un côté les jeunes. De l'autre, les oncles et les tantes, les passionnés d'accordéon, puis la table des homosexuels, celle des noirs, les amateurs de films de Chaplin, la table des blogueurs avec leur nokia et leur gourmette FaceYouBookTube, la table des hommes, la table des femmes, celle des vivants, celle des morts, celle des humains, celle des androïdes. Nous sommes également alignés par couple, méthodiquement, comme une séquence d'ADN. E. est en face de moi, nous nous regardons, pris de petits rires nerveux. A ma droite, quatre jeunes célibataires - ces résidus de l'humanité qui ne vivent pas en ménage et fument du narguilé langoureusement en lisant Oscard Wilde - font connaissance. L'un des jeunes a participé à un jeu télévisé, cette année ; je le surnomme Loano. Il donne une interview sans qu'on lui pose de question.

Un peu embarrassé, j'entreprends de me pinter la gueule, le problème est que tout le monde semble passionné par la San Pellegrino, qui coule à flot, tandis que moi je tends mon grand bras, écrasant des nez au passage, pour m'emparer d'un vin rouge particulièrement grivois. Pour faire amende honorable, et passer inaperçu, je monte sur ma chaise et crie à la cantonade : peux-tu me passer l'eau minérale, Dieu que j'ai soif de ces larmes pures des montagnes jolies, comment peut-on s'imaginer... J'ai lu le dernier livre de François Bayrou et je pense que...

La DJ est déchaînée. Toutes les cinq minutes, elle fait lever les gens qui tentent de manger, sous une musique intense, ni ringarde, ni bonne, mais abominablement neutre. Elle insiste pour faire venir les gens près du buffet ; une douzaine de personnes tente de se trémousser pour contenter l'hystérique amplifiée, au beau milieu du vide d'une salle des fêtes gigantesque, sur-éclairée comme un terrain de football ; nous sommes disgracieux, semblables à des ballerines sur une table de dissection.

Loano, à ma droite, raconte pour la cinquième fois son "aventure" télévisée, il produit des expressions toutes faites de type Télé 7 jours.

La DJ organise des jeux. Les gens s'enfuient, soudain tout le monde veut fumer une cigarette dehors, même les vieux et les enfants se mettent à fumer pour la première fois, afin de déserter le goulag joyeux. Elle exige qu'on lui emmène des inconnus pour qu'ils exécutent des danses grivoises, on se croirait à Abou Graïb. Comment n'a-t-elle pas déjà été éliminée par un groupe de timides extrémistes ?

Puis soudain, nous partons. Il n'est pas tard, je ne suis pas pinté, mais la messe est dite. La jeune fille qui garde Kéké est médusée : une minute avant notre arrivée, alors qu'il dormait à poings fermés, il se réveille, et désigne la porte dans le silence absolu. Puis nous sommes là, la jeune fille est confondue par la prémonition de notre inséparable enfant. Sans doute les ondes d'amour qui nous relient, comme les nokias des blogueurs.

***

De retour à la maison, lundi, nous avons envie d'acheter un bidule à notre kéké, pour le récompenser d'avoir été sage, ou simplement pour le remercier d'exister. Nous rentrons dans la grande surface dédiée aux jouets, et kéké devient comme un réacteur nucléaire qui s'emballe : paysage de gros camions ("cro cacon ! cro cacon !!"), balancelles, grosses voitures. Une sorte de kékéland interminable. Avant qu'il n'explose, nous nous dirigeons vers la caisse, et nous avons le plus grand mal à confier le jouet à la caissière.

Voilà, la fatigue s'est assise sur mes genoux, et je l'ai trouvée fatigante ; il est temps de plier boutique et de fermer les gaules. J'ai écris beaucoup de bêtises pour ce soir, j'en écrirai d'autres demain.

mardi 4 septembre 2007

Non-moment (1) : A l'arrière d'une voiture

Nous arrivons pour la messe de mariage. Kéké est habillé comme un petit prince en chocolat. L'église l'impressionne. Il regarde les vitraux, et dit d'un air tendu : "lampe ? gros !" Il s'agite, remue, fait l'anguille dans mes bras, il veut s'enfuir. Je reste au fond du saint lieu, à faire du catch ; dans un silence endimanché nous produisons des bruits de lutte, des bancs tombent, des chaises grincent, les gens se retournent. Il faudrait lui faire une clef de bras, pour le maîtriser, lui passer des menottes.

Les mariés rentrent, sous une musique technoïde, semblable à un générique d'émission télé.

Nous nous éclipsons, avant que les mariés ne gagnent l'autel. Voilà retrouvés l'air vif, les collines vertes et violettes du Beaujolais quelques jours avant les vendanges. Le petit village en pierres dorées est mignon comme un Disney land viticole. En costume, nous cheminons à travers des vignes. Kéké crie d'un air ravi : "marcher ! marcher !" Puis, battant ses petits bras comme un canard déplumé il traverse des pelouses et franchi des monticules.

Plus tard, épuisé, Kéké s'endort dans la poussette. Les mariés sortent juste, nous nous collons à la cohue, pour apercevoir quelques pétales voltiger sur les marches, tandis que des dames pleurent. Dans cette agitation, je ne comprends pas grand chose. Je vois une grosse Mercedes noire de location, pour les mariés, des gros costumes, des gros chapeaux, un gros curé.

Nous arrivons pour le vin d'honneur. Kéké est toujours endormi dans son siège, à l'arrière de la voiture. Je reste avec lui, nous sommes garés au bord de la route ; c'est l'affaire de dix minutes, kéké a horreur de dormir assis. Deux heures plus tard, il n'est toujours pas réveillé. J'aperçois la nuit tomber, des chapeaux. E. m'apporte à deux reprises des verres de kir. Pour me distraire, une sélection du Reader's Digest : un livre contenant des cartes routières. Je le parcours et fait des rêves d'autoroute, de départements inconnus et d'échangeurs.

E. me propose de surveiller kéké à son tour, et bout d'un moment, je cède, et rejoins le vin d'honneur. Je ne connais pas grand monde. Je suis le mari d'E., qui fait un métier cérébral, qui n'est pas allé à l'église pour son propre mariage. Je reste comme un gland avec un verre à la main. Pour me donner contenance, je me met à observer un mur, l'air absorbé et concentré du muromane tombé sur une pièce rare.