Accéder au contenu principal

Le poulailler de l'enfer

A l'angle de ma rue et du boulevard, un immense sac de vomi est déversé. J'ai même été prévenu par E., au téléphone, hier, de cette aberration. Il est certes fréquent de trouver dans les villes, et même dans les champs, quelques recoins tapissés par ces constellations gastriques, témoins festifs du trop arrogant appétit humain, de sa propension à se surestimer face aux plaisirs épais de la vie. Moi aussi, il m'est arrivé de penser, allongé sur un trottoir, écrasé par la puissance du spiritueux : "La volupté est grande, et je suis tout petit".

Quand je faisais les vendanges, les gars de la Loire avaient une expression pour ces déversements accidentels : ils appelaient ça "poser un renard". Ces grands éclats, il est vrai, ont la couleur vive de ces animaux des bois, sympathiques et furtifs, qui surgissent toujours, cocasses créatures, de manière inattendue et primesautière au détour d'un chemin ou d'une vigne.

Mais là, le volume de vomi était tel qu'on pouvait qualifier cet évènement de particulièrement spectaculaire. Je n'allais quand même pas consacrer un billet de mon cher blog - tristement délaissé en ces temps de bagne - à un petit renvoi de rien du tout. Non, là c'était un lac, un pic, que dis-je, une péninsule. Un vomi de cyclope.

E., toujours pleine d'imagination, se perdait en conjectures : peut-être une sombre histoire de toilettes bouchées dans une clinique spécialisée dans la gastro-entérite ? Une certitude : "Ils s'y sont mis à plusieurs". En effet, il fallait voir s'échapper de ce large sac en carton, comme on en trouve dans les boutiques de prêt à porter, vingt litres de gerbe peuplés d'enzymes en furie s'acharnant toujours sur des macaronis. Il s'agit peut-être d'une collecte ? D'un don de scouts bénévoles, égaré par son porteur épuisé ? D'une banque du vomi qui a "besoin de vous" ?

Ce matin, une dizaine de pigeons picoraient consciencieusement la matière orange, impassibles, goulus, réjouis, comme dans un poulailler de l'enfer. Ces animaux ont vraiment la classe.

Commentaires

  1. Le pire, c'est que ce matin il y en avait beaucoup moins et j'avais oublié cette sombre histoire. Mais veillant sur kéké au moment de traverser la rue je n'ai pas vu que nous avions tous les deux les pieds et les roues avant de nos poussettes en plein dans une rigole visqueuse !

    RépondreSupprimer
  2. Ce soir, je dors ailleurs... beurk !

    RépondreSupprimer
  3. non non balmeyer : tu as dit oui, au meilleur comme au pire !

    Ce soir E. t'attendra, tu lui baigneras les pieds et tu lui essuiras avec tes cheveux...

    Sinon, arriver à faire dans le lyrique sur une flaque de gerbi... trés fort. trés trés fort ...

    RépondreSupprimer
  4. oh Ash j'adore tes conseils !

    RépondreSupprimer
  5. E. : en même temps, je te rappelle que toi aussi tu as signé pour le pire... arfff

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…