mercredi 30 avril 2008

Bonnie et Clyde (10) : l'harmonie du monde

La voiture de location m’attend au fond du parking. Elle est loin, je m’en rends compte, le déverrouillage à distance des portes ne marche pas encore. Je crispe mon pouce sur la clef, dans le silence, en vain.

J’aime déverrouiller les portes des voitures de location, de loin. Je sors la clef de ma poche, fends l’air de mon bras, plie les genoux, la main tendue visant des véhicules ; rien. Je range le trousseau dans ma poche, fais encore quelques pas, puis dégaine à nouveau. Là, le rayon file à travers l’espace, tranquillement invisible, et la voiture caressée clignote amoureusement de tous ses phares ; l’appareil sursaute, fidèle au signal, déclenche toutes ses serrures, s’offre enfin à moi. A cette distance, j’ai le temps de verrouiller l’auto, pour l’ouvrir encore, deux ou trois fois ; tout en m’approchant. C’est beau.

Au volant, je sens l’odeur enivrante du plastique neuf. Une page vierge. Un cahier intact le jour de la rentrée. Le parfum rêche des possibles. Les tapis sont inhumainement propres. La boite à gants vide. Le tableau de bord contient des centaines de manettes inconnues, un arsenal de clignotants, un luxe de boutons, une myriade de phares à actionner comme toutes les phases de la lune ; c’est excitant, le volume de l’autoradio est disponible sur le volant. Je tourne le contact, la voiture cale déjà, une vitesse était enclenchée. Puis le moteur vibre comme un chat. J’allume immédiatement la radio, la moindre variété convient à la nuit naissante, je monte le son du pouce, imperturbable, sans ôter les mains du volant comme l’aurait fait un prolétaire en sueur, je baisse le son, le monte, le baisse, le monte, le baisse, le monte. Je baisse également la vitre de la portière, la monte, la baisse, la monte, pour atteindre la configuration idéale. Même les rois n’avaient pas les boutons de volume sur leur trône. L’automobile recule, trop vite, rentre dans un plot. Le bruit du phare fracassé retentit, j’ouvre la porte et je constate les dégâts.

On ne vit qu’une fois, et encore, une fois, c’est un bon score. C’est un carton plein. Parfois c’est juste agréable de parcourir la route avec les bons accessoires. La nuit est neuve, elle aussi, elle sent le plastique, toute l’obscurité du zénith cuit sur les brûleurs rouges des usines, et moi je file dans le véhicule silencieux. Pour alimenter mon lyrisme d’accessoires, je monte le son. Trop fort. Puis le baisse, en quête de calme, et ceci, évidemment, sans lever la moindre main du volant. Je baisse également la fenêtre, pose un coude dans l’air glacé par la vitesse. Je respire. Nous pourrions aller loin, comme ça. Les échangeurs se succéderaient aux voies rapides, sur l’asphalte interminable du monde harmonisé, sur les voies rectilignes du continent rapide ; seuls les enseignes changeraient de langue. De temps en temps, nous mangerions, dans de vastes restaurants sans âme surplombant des amas de rocades.

J’arrive. J’ai rendez-vous. Je tente un créneau, bouscule vivement la voiture derrière, puis culbute la voiture devant, enfin, je suis rangé ; j’ouvre avec entrain la portière qui vient vigoureusement s’abîmer contre un poteau.

J’attends Bunny en bas de l’immeuble.

mardi 22 avril 2008

Bonnie et Clyde (9) : distributeur de friandises

Je me retourne, elle porte comme un petit lapin blanc sur sa poitrine, un Bugs Bunny. Elle me sourit, avec des centaines de dents de nacre, on ne voit que ça.

Par la fenêtre, il y a une demi-lune, c’est l’heure étrange où les créatures se transforment en demi loup garou. Elle me dit, avec une gentillesse extrême, ce n’est pas grave, ça peut arriver à tout le monde, tu sais. On a le temps. Je regarde mes épaisses chaussettes, épaves embouties sur la moquette. Accident de pieds, je rédige un constat. Tu veux que je récite un poème ? Tu veux un verre d’eau ? Nous nous connaissons à peine depuis une poignée d’heures, je dis : je crois que je t’aime, vraiment, c’est pour ça. Je dis : en vérité, je ne suis pas comme ça, je ne suis pas un mou, j’aime le fracas, la guerre, la destruction, les baîllonettes, les voitures, les fusils à pompe, les vidéos de gens égorgés. Elle insiste. Ce n’est vraiment pas grave. Ca arrive. Avec une gentillesse extrême. Un intégrisme de gentillesse, du genre à se faire exploser le corps de patience. Elle tourne la tête, vers la table de chevet, je vois qu’elle hésite à prendre un livre, ou une revue. Elle attend avec délicatesse le moment opportun pour lire avant de dormir. Je dis : c’est sans doute qu’avec toi, c’est différent. Je voudrais lui offrir un présent démesuré, une chose en acier de plusieurs tonnes, la déposer sur nos genoux, que ça nous pulvérise… La demi-lune disparaît sous l’horizon de conduits et de cheminées, c’est l’heure où les créatures disparaissent aussi sous l’horizon, pour se cacher.

Alors Claude, ils font, il paraît que ta petite copine elle est terrible ? La nouvelle a vite fait le tour. Il paraît que c’est une vraie blonde ? Alors Claude, tu nous la présentes quand ? Ils piquent des yeux. Ils ont l’air d’introduire le chat dans le micro-onde, pour voir. Le regard qui pétille, un peu attendri, un peu attentif, curieux, perçant. Je pilonne le gobelet, provoquant des petits cataclysmes dans le liquide noir. Comme si je pouvais tous les noyer comme des sucres. Ca fait plaisir Claude, on se demandait si tu n’étais pas homosexuel par hasard. On parle de barbecue, de sorties en ville. On parle d’aller voir au cinéma des films comiques.

Dominique me dit des vérités. Comme un distributeur de vérités ; avec plein de petites barres nourrissantes de vérités qui patientent bien au frais, sur des rayons torsadés mécaniques. Plein de barres à manger, pour devenir obèse de vérité. Ou plutôt une fontaine. Les vérités incessantes font un petit clapotis en sortant de sa bouche, on s’endormirait presque paisiblement au son des vérités. Il dit : moi je n’ai pas d’attache, je vais devant. Rien ne me retient. Les gens ont comme du lest attaché à leur ceinture, la vie consiste à se débarrasser de ce lest, pour vraiment décoller. Partir à travers les nuages, comme moi bientôt. Pas d’attache. Juste poser le pied à Los Angeles, entendre le son des sirènes folles, des ambulances. Je veux être libre, comme il est libre Max. Je vois déjà, il me dit, que tu vas être malheureux, si tu continues. Tu es comme le type qui veut cacher son butin dans l’appartement vide.

Au bout d’une demi-heure, elle n’est toujours pas là. Je l’appelle, elle ne répond pas, puis finit par répondre ; du travail, oublié le rendez-vous, débordée. Une extrême gentillesse, au bout du fil, comme au paradis, la standardiste de l’accueil qui est un ange, et qui t’oriente avec une divine patience vers ton secteur du ciel joli, mais tout ça qui signifie que tu es mort. Claude. Les carottes cuisent, Claude. Les carottes commencent à être bien comme il faut. Ça commencer à dorer un trop fort sur les bords, Claude. Prends garde à qu’elles ne soient pas trop cuites, Claude, les carottes, que ça ne sente pas trop le carbonisé dans toute ta cuisine. Il faut se ressaisir. Réunir les états généraux. Sonner le tocsin. Il faut se mobiliser, de manière nationale, Claude. Ca part en vrille, tout ça, comme la vrille du distributeur de friandises, qui tourne inexorablement pour précipiter le gros gâteau froid que tu es, Claude. Ça ne marche plus, la ligne Maginot, Claude. Tu es bombardé de toute part. Il faut faire un come-back. Il faut faire ton Elvis ressuscité, danseur pubien revenu des spectres. Nous sommes tous avec toi, Claude, nous t’exhortons à nous venger, nous les Claude du monde entier. Tu es l’élu parmi les Claude, Claude, tu vas te dresser, vengeur, te libérer de tes chaînes, silhouette sans nom, inconnu de passage, revenant revanchard, comme le sucre recomposé surgissant entier du café pour se venger de la cuillère qui l’a dissolu.

J’entre dans l’agence, derrière un pupitre de bois une fille en tailleur bleu attend face à un écran. Ses yeux sont exagérément criblés de eye-liners, tragédienne sans histoire. Je voudrais louer une voiture. Quelle genre de modèle, monsieur ? Je voudrais… louer une grosse voiture. Je regarde le catalogue. Il y a plein de voitures. Je dis : mademoiselle, vous savez ce qu’il y a de plus bizarre dans la vie ? Elle me répond : non. Moi non plus, je dis. Et c’est dommage parce qu’on ne sait jamais quand ça s’arrête. Ça devient de plus en plus bizarre, vous croyez avoir la réponse, mais elle vous glisse des doigts, vous vous sentez comme une friandise... elle coupe : ...plutôt, elle complète : ...dans un distributeur automatique. Je la dévisage, longtemps. C’est avec vous que je devrais partir, au loin, là tout de suite, vivre des centaines d’aventures baroques, érotiques et funestes. Mais ça ne serait pas raisonnable, vous ne pensez pas ? Elle éclate de rire. Non, ça ne serait pas raisonnable.

mercredi 16 avril 2008

Bonnie et Clyde (8) : cent mille points

On est tous, à ricaner, un gobelet en plastique à la main. Tous rient, sauf moi, je ne dis rien. Je suis planté là comme un cyprès.

Je ploie sous le vent. Et il n’y a même pas de vent. J’ai envie de mettre des posters de cimetières, dans ma chambre. Je n’ai pas faim. La nourriture semble morte. Même la salade.

Je suis planté là comme une centaine de cyprès, tous plus plantés les uns que les autres. Les autres rigolent avec leurs dents déployées comme des voiles.

J’allume la télévision, c’est triste, on a assassiné Derrick ; non, c’est juste qu’il est particulièrement blafard aujourd’hui, il annonce une mauvaise nouvelle à un acteur grand exagérément blond, au physique d’avant-centre de la Mannschaft. J’ai infiniment de peine pour ce personnage terrassé de désespoir, j’en ai assez de la misère du monde, il faut que j’envoie une lettre de motivation pour rejoindre la brigade de Derrick, me faire muter à Berlin Est, près du Mur.

Dans le bar, j’aperçois sur la table, juste devant Dominique, des Guides du Routard de la Californie. La couverture consiste en des palmiers, idéaux pour se pendre au soleil éclatant. Il révise fiévreusement. Il m’accueille, m’interpellant dans un anglais outrageusement ridicule. Awareyou ? Veriouelle, tankiou. Il rêve. Il have a dream. Il construit son voyage comme un monumental décor de trains miniatures, avec un délire de détails. Il me parle des chaussures, lesquelles sont plus pratiques, pour aller à la fois en ville et sur les plages de Los Angeles. Il me parle de ses futures conquêtes, il me dit que le statut du french lover, c’est vraiment un atout. Il dit tout ceci avec un ton gentiment définitif, un air sérieux qui n’est pas sérieux.

Je ne sais pas ; on pourrait faire une mise en scène ? Le coup célèbre du faux agresseur, moi qui m’interpose pour secourir la caissière, un coup de poing d'opérette qui le terrasse, Dominique qui se roule au sol, la bouche tordue par la douleur, comme un footballeur italien. Je l’écoute, je voudrais lui introduire son café dans les narines. Tartiner le mur avec son crâne. Il serait capable de la raccompagner chez elle, la fille, de l’embrasser langoureusement, les mains sur les seins. Il faudrait alors que je verse des bidons de cyanure dans les canalisations du monde.

Le ciel est comme un coussin cosmique qui m’étouffe. Je voudrais plonger dans l’Etna en fusion, me dissoudre comme un biscuit dans le café du Néant, attendre mille an dans un trou, je voudrais être l’homme volant, l’homme oiseau, le reptile aux écailles miroitantes et à jamais disparu, l’ombre d’or du jardin primitif ; chez le buraliste, je cherche dans les piles des magazines, aux éditions Hachette : construisez vous même votre cercueil, prix spécial, pour le numéro un, la poignée, deux euros seulement.

Alors je rentre dans la grande surface. J’en ai mal au ventre. Au rayon fruits et légumes, je pose mon gobelet de café toujours à la main au sommet d’un vallon de pommes. Je serre ma cravate résolument, comme si le sol entier était une trappe de potence. Je prends un paquet de verres ballon. Je pourrais bientôt ouvrir une boutique spécialisée dans les verres ballons, tant ils s’accumulent dans mes placards. Des centaines, comme ma crypte aux colonnes de cristal.

Je crois qu’elle me reconnaît. Elle me sourit. Je crois qu’elle est contente ; je crois que je lui ai rendu le sourire, elle est peut-être séduite par mon charme si décontracté, cette façon élégante de toujours trimballer un gobelet marron de café, mon costume ex-neuf, ma cravate, ma Force de Vente. Je suis comme ça, à attendre, tranquillement, je claque des doigts, avec un air super sympa, comme si c’était une expérience super sympa de me côtoyer. Un type qui achète autant de verres ballon doit avoir beaucoup d’amis, il doit recevoir beaucoup, on doit énormément l’aimer ; j’essaye de prendre l’air dégagé et facile du type qu’on aime énormément, dès le premier regard. Je fredonne, espérant que mon enthousiasme soit viral, comme la bête qui, sortie de son œuf, prend pour sa mère le premier animal qui passe, je tente mentalement de casser l’œuf de l’aveuglement dans lequel elle flotte depuis si longtemps, pour faire d’elle un poussin nouveau né de l’amour. Mais peut-être que non, elle est seulement joyeuse d’en avoir bientôt fini, peut-être qu’entre temps, elle a appris qu’on a pu sauver toute la portée des petits chatons morts du monde, les réanimer tous au défibrillateur. La bonne nouvelle. Peut-être que le client d’avant était un acteur célèbre, avec ses verres à Champagne, ou un riche avocat, ou un producteur de cinéma, avec une carte de visite glissée dans la poche. Je ne peut plus lutter. Peut-être que son contrat s’achève et me voir lui évoque toute la joie possible qu’il y a à ne plus se coltiner des abrutis dans mon genre.

Qu’est-ce que j’ai à proposer ? Si j’étais une sorte de pack, quels seraient mes cadeaux bonus ? Mes heures gratuites ? Mon gadget amusant ? … Peut-on envisager des fois de coller un revolver contre la tempe du destin, pour détourner le cargo de l'existence à la manœuvre impossible ?

Vous avez votre carte de fidélité, dit-elle ? Ah oui, bien sûr, je m’exclame, avec force, voire avec rage. J’en ai trois. Vous voulez toutes les voir ? Regardez, cette photo, c’est moi en vacances, à la piscine, je nage avec ma carte de fidélité à la main, pour ne pas la perdre. Je connais par cœur le code barre. Je peux vous le réciter. A l’endroit, à l’envers. Si vous saviez, ce je que suis fidèle. Comme une sorte de chien, comme un ouvrier spécialisé et sa machine, comme le triste joueur de bingo, le samedi soir et ses jetons fétiches. Je vais d’ailleurs pas tarder à me faire tatouer le code barre de la carte sur la main, je vais être votre client pour l’éternité.

Le client d’après pousse du regard. Pousse de la gorge, toussotant, insistant. Je l’ignore totalement. S’il vous plaît Monsieur. Mais c’est comme si je frappais au seuil de la vie, pour lui vendre un aspirateur ; comme si je glissais le pied dans l’embrasure de la porte se refermant sur ma chaussure. Je suis mon propre V.RP.

Je donne un sourire, elle me rend un ticket. Et des points. J’ai des points. Au bout de mille points, j’ai une brosse à dent électrique. Au bout de cent mille points, j’ai une caissière. Je regarde le ticket. Les gens dans la queue s’exaspèrent, on parle de lynchage, de chienlit, et je contemple le ticket, avec marqués mes points, et je le dis, je demande : au bout de cent mille points on a droit à une caissière ? comme j’aurais dit je souhaiterais un corbillard spacieux, la caissière me regarde avec pitié, avec ennui, avec dégoût, et c’est fini, absolument, et le client d’après éclate de rire. Je lève la tête, le client est une cliente. La cliente porte un T-Shirt comme un soleil avec un grand lapin souriant. Elle me sourit, elle aussi, comme le lapin, avec des centaines de dents de nacre.

mardi 15 avril 2008

Bonnie et Clyde (7) : conjectures nocturnes

Le soir, je me perds dans des conjectures déraisonnables.

J’imagine des terroristes, des martiens, des cannibales, des braqueurs de supermarché. Ils arrivent et aboient : tout le monde à terre ! Des hurlements affreux. Tous les clients, les caissières, les vigiles se jettent à terre. Même les manutentionnaires terrorisés sortent de leur réserve pour se jeter à terre, les comptables à l’étage descendent vite l’escalier, pour se jeter à terre, en plein milieu, le type qui fumait sur le parking écrase précipitamment son mégot, prend son élan, arrive à toute allure, fait un saut de l’ange en montant sur une palette de bouteilles d’eau minérale, et s’écrase parmi les clients, tellement est forte la peur, et le désir de se jeter à terre. Même les employés en congé font le détour, prennent les transports en commun ou la voiture, regagne leur lieu travail, pour se jeter à terre. Par solidarité spontanée, dans tous les enseignes du pays, les gens se jettent à terre, les mains sur la tête, comme un vent de peur atomique qui vibre dans l’atmosphère. Une scène d’apocalypse, de deuil, de mort et de destruction, aussi.

Seul, je reste debout, les mains en l’air. Ma cravate marron vole doucement au souffle d’un ventilateur de démonstration. Le chef des méchants est le Squale, je le reconnais. Je dis : comme on se retrouve, le Squale. Il se tourne lentement vers moi, il a trois ou quatre fusils, un dans chaque main.

Tiens minus, tu as survécu, il me répond. Moi je rétorque un truc. Je suis dans mes pensées, je fais ce que je veux, quelle que soit la réplique que je sors, ça marche. Je dis, et toi face de rat, tu as trouvé un miroir volontaire pour te servir de reflet ? Des rires discrets sortent de la masse des clients gisant au sol.

Je le vois qui devient rouge. La colère gonfle son visage comme un ballon dans un anniversaire de chez MacDonald. Je poursuis, en verve, comme dans le discours du mariage, hey, tête de moule, ferme la bouche, on voit tes tripes ! L’hilarité est générale. Des gens s’emparent de leur téléphone portable pour raconter la bonne blague à leurs proches.

Humilié, il dit alors à ses cinquante complices : tuez les tous, parlant de moi tout seul ! Il en arrive de partout. Les premiers, bien sûr, veulent s’en prendre à moi avec des instruments de ninja. C’est assez étrange cet armement pour un braquage, mais j’imagine que les malfaiteurs, se voyant suffisamment nombreux, ont jugé bon, pour des raisons esthétiques, de s’accorder des services plus tarabiscotés. Souple, vif, calme, j’esquive, je riposte, ils volent dans les airs en poussant des cris de rage et de dépit. A un moment, je prends même le temps de fumer une cigarette tout en dégustant un bon café. J’en ai assommé au moins cent. Cent autres arrivent qui subissent le même funeste sort. Des gémissements de désir émergent de la foule, on griffonne sur des bouts de papier des demandes en mariage qu’on jette vers moi avec désespérance… des femmes sublimes appellent leur conjoint pour les quitter sur le champ.

Il ne reste que le Squale. Ses yeux. Mes yeux. Mes yeux encore plus de près. Ses yeux immensément près. Mon œil, gigantesque. L’intérieur de son œil, noir. Une molécule de moi. Un atome de lui. Un quark. Une onde. Le zoom s’interrompt.

Tu vas mourir, hurle le Squale. S’ensuit un long cri de rage. Je ne comprends pas pourquoi les méchants perdent autant de temps à supprimer les gentils. Toujours à tergiverser, à se gratter, à pérorer. Cette patience les perd, fatalement. Vanité des méchants. Pragmatisme des gentils.

Puis il arrive en courant, décharge toutes ses armes en ma direction. J’ai une oreille transpercée. Je dis juste : ça tombe bien, il me fallait un piercing. Puis j’enfonce mon index dans sa poitrine, avant de conclure : tu es déjà mort, mais tu ne le sais même pas.

Il réfléchit. Il s’interroge. Consulte les messages sur son mobile. Puis explose affreusement, répandant ses organes dans l’espace dans un bruit de corneed beef. J’ai touché un point secret d’acupuncture, le centre névralgique du karma sidéral. Aucun être n’y résiste.

Elle est là, je la relève. Elle est toute petite. Elle me dit : oh comme vous êtes fort. Je réponds, modestement, oh vous savez, c’est facile pour moi.

Un prêtre se redresse sans l’assemblée des otages et dit : je peux vous marier immédiatement si vous le souhaitez ! Une chorale en déplacement entonne de magnifiques chants de Noël. Tout le monde allume une bougie. Tout le monde se sent un peu frère et sœur. Des couples se forment. De toutes les couleurs, de toutes les cultures. Chacun apprend à aimer les différences des autres. Un tibétain dit à un chinois : je te pardonne. On danse. Des slows. Nous dansons aussi, au centre de la piste, la journée s’éternise, dans une pluie de lumières rouges.

free music





Je me tourne vers les chiffres rouges du réveil qui percent l’obscurité. Il est tard, il faut dormir. Des appareils ménagers poursuivent sans faiblir leur silence électrique.

Je m’endors, la gorge nouée.

lundi 14 avril 2008

Bonnie et Clyde (6) : sur le quai

Je me pointe, elle est toujours là, à son poste, la caissière fatale.

J’ai fait le voyage, pour la revoir. Je n’avais rien de spécial à acheter, j’ai pris des verres ballon pour le vin, un paquet de douze, bon marché. On en casse toujours, ils disparaissent, on en manque. Des fois je fais ma petite vaisselle dans mon petit évier, je rêve, et je brise le verre que je frotte nerveusement, et j’ai du produit vaisselle qui saigne de mes doigts. Je me suis quand même fait casser la gueule pour sa pomme.

Elle fait une tête sinistre, comme si on lui avait annoncé la mort du petit chaton, et que tout au long du jour, toute la portée y passait, chaque heure, un nouveau chaton, raide. Au bout de huit chatons trépassés, insérer la carte dans la pointeuse, partir chez soi.

J’aurais bien imaginé ou espéré peut-être un remerciement. Rien. Juste un bisou. Un œil qui brille, elle se serait levée lentement, murmurant, foudroyée : oh, mon héros ! J’aurais tenu la tête de l’autre dans ma main, ruisselante de sang, j’aurais dit un truc très spirituel : moi aussi, je perds la tête en vous voyant. Nous aurions alors quitté ce pays de mazout et de raffineries pour vivre d’intenses aventures, le bras accoudé sur la portière d’une automobile de location, bolide arrogant, désintégrant les distances dans une course silencieuse, un carnage monotone de kilomètres, l’autoradio lancinant nous enveloppant de musiques étranges et sensuelles comme le clapotis d’une fontaine nocturne ; puis les restaurants de routier, les stations balnéaires dans un hiver glacial, les litanies des mouettes dans leur panique perpétuelle à survivre, et la mort à nos trousses, comme des cavaliers de la fatalité.

Bonjour. Je porte toujours mon unique costard ex-neuf. Est-ce que ce sont des choses que les femmes remarquent ? Bonjour répond-elle, mécaniquement. Je pose mes verres ballon sur le tapis roulant.

Vous me remettez ? Elle me dévisage, une sorte de sourire automatique s’y éternise, telle une vieille porte qui grince. Je souris, de toutes mes forces, comme si je poussais. Elle me remet. Dites-donc, fait-elle, qu’est-ce qu’il vous a mis, l’autre ! Je ricane, je dis, très spirituel : il m’a mis, et remis ! Vous… (le cœur n’y est plus c’est comme si c’était cassé) me faites une remise alors ? elle semble regarder à travers mon torse. Le client suivant s’avance, presse, impatient, et tout d’un coup il faut vraiment que je disparaisse, c’est évident, que je m’éclipse fissa avec mon sac de verres ballon. A la prochaine hein ! J’agite dans mon esprit une sorte de mouchoir, comme sur un quai, un port, un débarcadère maussade d’une fin de monde climatisée, mais la caisse reste immobile, résolument visée au sol, et c’est moi qui met les voiles.

samedi 12 avril 2008

Bonnie et Clyde (5) : Le travail bien fait

Le mec, c’est comme si le petit lapin lui avait répondu. Il se retourne, l'homme-squale, stupéfait, la mâchoire encombrée par des carcasses de gentils animaux ; il me toise, dévisage incrédule le Spartacus des petits lapins qui vient de l’apostropher, du fond du clapier humain. Il s’approche, et me dit : tu peux répéter ? Que voulez-vous. Après tout, j’ai pensé, des jolies caissières, il s’en ramasse à la pelle, tant que j’ai une gueule convenable avec les organes qui vont bien, la face cohérente comme un puzzle sagement terminé, la situation n’est pas désespérée. Je n’ai qu’à m’excuser. Je demande pardon. Je fous une claque à la caissière, histoire de prouver ma bonne volonté.

Je n’ai qu’à changer de magasin. Plus jamais revenir là. Mais j’ai répété : tu parles pas à la dame comme ça. J’ai ajouté : ...

Comment dire, c’est comme au fameux discours du mariage, quand j’ai vraiment brillé, ce soir là, sauf qu'à présent, sans papier dans la poche, j’improvise, je vais où le vent me porte, un mot en entraîne l’autre ; c’est la farandole, on dirait un défilé de soldats chinois, ça ne s’arrête jamais on se demande s’ils ne font pas une grande ronde de l’amitié autour de la terre. J’ai ajouté :

Tu parles pas à la dame comme ça, connard.



C’était pas nécessaire peut-être. C’est une sorte de réflexe, l’habitude du travail bien fait, une certaine propension à fignoler le gâteau, la petite cerise au dessus qui va bien. Je n’étais pas obligé en fait. C’était peut-être la Force qui m’a guidé, qui sait, à ciseler cette parole, assaisonner ma réplique du petit connard qui va bien.



Il m’a complètement explosé la tête.

Il a mélangé tout le puzzle. Il s’est énervé comme sur le rubik’s cube qu’on n'arrive pas à terminer. Tout s’est passé rapidement, l’anesthésie étant incluse dans l’opération, carte de fidélité, le dixième coup de poing gratuit.

Je me suis réveillé un peu plus tard, un peu plus loin, entre le monde et moi, il y avait la confiture de mon visage. J’ai vu la caissière penchée en ma direction, une fée des bois, une princesse hâve, je lui ai souris, douloureusement, gentiment, des dents partout dans la bouche, me voyant, elle a eu envie de dégueuler.

vendredi 11 avril 2008

Bonnie et Clyde (4) : Un gars loyal, honnête et droit

Peut-être qu’un type chic s’en rend compte tout de suite, que mon costard est bon marché ; mais moi je n’en ai pas porté tant que ça, des costards. C’est pour moi un grand scaphandre mou, uniforme, carré. On ne joue pas au jokari dans le sable avec, c’est tout ce qu’on lui demande. Ce n’est pas une grande marque italienne, c’est Babou, zone industrielle Est.

A la communion de machin, j’avais un petit costard, au baptême de truc, aussi, à chaque fois, les manches un peu courtes. Le prêt-à-porter, c’est impitoyable pour les types aux bras longs. Ce fameux mariage ; j’avais fait un discours sensationnel, je me souviens, c’était la totale, les joues cuisantes je m’étais levé, dans un silence protubérant, et là étrangement, la vie avait coulé comme du miel ; la blague qui va bien, l’assistance attentive, puis les mots émouvants, les gorges serrées, les mouchoirs sortis des poches, juste après, la conclusion poignante, comme à la télévision dans « Camarades de Classe des Stars ». Sans bafouiller, sans trembler, d’un trait, net. La grand mère m’avait dit après : toi tu iras loin. La pauvre. Vous ne décevez jamais les gens qui disparaissent. Il est bon marché mais tout neuf, mon costume, brillant comme un emballage. J’avais plié mon papier, à la fin du discours, pour le ranger dans ma poche arrière, la main tremblante de triomphe. On m'avait applaudit, moi. La tête qui tourne, le sol dérobé sous mes pieds, le vertige, mon être aspiré par l’attraction des planètes exogènes. De loin, je suis sûr qu’il fait classe, ce costard. Il faudrait qu’on me voit tout le temps de loin. Elle n’avait pas tort la grand-mère, le loin me va bien.

Je suis à la caisse, le type devant dit : vous êtes vraiment une pauvre conne vous. Avec un tel mépris dans la voix, comme s’il était fabuleusement heureux de pas être une caissière, lui. Je dis rien, je rougis. La caissière regarde ses pieds, elle aimerait bien répondre un truc mais quoi. Le type le sent bien, il a reniflé la situation, il a senti la bonne odeur, il a croqué au bon endroit, il est tombé dans un club de petits lapins, l’amicale des petits lapins tout blancs, qui baissent les yeux quand on les saigne. Il continue. Vous êtes vraiment une pauvre pouffiasse, vous. La caissière est rouge, la colère, ou bien les larmes ; elle bafouille : monsieur s’il vous plaît. Il les enfile, comme des perles, l’autre squale, la bouche pleine de la viande de ses mots, le type devant est déjà parti ranger son caddie, vite fait.

Vous êtes vraiment une pauvre pute, il martèle. Et il continue, et il continue. Et il continue. Et moi je suis là, j’ai les genoux qui tremblent, dans mon costard de petit lapin, avec ma cravate marron de petit lapin, mes souliers qui craquent de petit lapin, mon casque de cheveux d’or, je suis comme une fléchette, plantée, tordue, même pas dans un mille, dans la banlieue d’une cible. Je n’ai pas le petit discours dans la poche pour m’aider. Et l’autre, il va pour finir, rassemblant ses petits sacs, triomphant, dégoulinant, torve. La caissière a les lèvres qui tremblent. Elle est belle.

Elle aurait été moche ; je sais pas. J’aurais posé mes affaires, devant elle, et j’aurais continué à la traiter de connasse. J’aurais dit, on se dépêche. J’ai pas ksa à faire. Allez, au boulot. Et le client d’après pareil. Et toute la journée on lui aurait pissé des insultes dessus. Je sais pas. Je sais pas ce que j’aurais fait. Mais elle était belle, avec une tête de biche affamée, poursuivie par des bombardiers dans la foret bucolique, une tête de chardon, une tête de tige, translucide comme un verre de champagne, des yeux noirs de cendres, encombrés comme un four sale. J’ai dit au mec – l’index la désignant : dis, tu parles pas comme ça à la dame.

jeudi 10 avril 2008

Bonnie et Clyde (3) : La Force

Que des grands dadais. Des escogriffes, la pomme d’Adam saillante, des grands cous, des asperges dégingandées. Des dents de cheval, des rires bêtes. Des bras maigres et étroits qui dégringolent des manches un peu trop courtes, un gobelet de café à la main.

La Force ! La Force de Vente.

Ils font souvent la blague. Comme dans la Guerre des étoiles. La Force ! La Force de vente, tu la sens qui te guide, Claude ? L’autre fait le souffle asthmatique. Rohhh Kshhhh Rohhhhh Kshhh, et dit avec une voix étouffée : Rejoins le côté obscur de la Force, la Force de Vente ! Ils éclatent de rire. En terrain connu.

Dominique a un grand nez. Souvent, il se roule des joints. C’est un grand dadais, comme tout le monde, avec des yeux rouges ; ça lui donne un air perpétuellement triste.

On a le petit gobelet à la main, on remue avec le bâtonnet, en riant bruyamment, des rires d’artifice, soudains, qui s’arrêtent d’un coup. L’autre décrit la fille qu’il s’est tapé samedi soir, il donne des détails, trop. Tout le monde rigole, je fais comme les autres. Je vais quand même pas ne pas rigoler. Ils vont me dire Claude ça te fait pas rire nos blagues ? Claude tu n’es quand même pas homosexuel ? On va quand même pas t’appeler Madame, Claude ? Claude, tu lis des poèmes ou quoi ? Claude, tu te crois meilleur que les autres ? Qu’est-ce que tu as, Claude, à faire ton intéressant, tu te crois puissant, tu te prends pour une flèche, ou bien ?

Samedi soir ; l’autre, je peux te dire qu’elle l’a bien senti, la Force ! Rires gras, rires de margarine, rires d’huile. Le côté obscur aussi ? Rires énormes, pression à froid. Ils hoquettent comme des chiens à la tête qui basculent à l’arrière des voitures. La Force de Vente ! Les gobelets qui s’agitent. Rohhh Ksshh Rohhh Kshhh, le type fait Dark Vador, la Force, rires, l’autre répond laisse toi guider par la Force, rire, un autre fait et le sabre laser aussi ; là bizarrement ça s’arrête personne ne rit, un petit bide, en fait, il toussote, et un autre dit : et toi Claude alors, t’as pécho samedi soir ?

Je ris, automatiquement, bêtement, puis j’invente, je dis : tu m’étonnes, puis je me renverse le gobelet sur la chemise, pour faire diversion. Je me brûle la poitrine, et je ris bêtement, et tout le monde rit bêtement, ah ça alors, Claude, c’est bien toi ça, alors mais celui-là, puis tout le monde rigole, puis je rigole aussi, comme les autres.

Bonnie et Clyde (2) : Revolver, brosse à dent













Oh ! Un petit lapin blanc !


mercredi 9 avril 2008

Bonnie et Clyde (1) : Feyzin (69) - Los Angeles (CA)

Je ferai pas ça toute ma vie.

Dominique me regarde, il conclut : mais moi, j’ai une idée. C’est si bête à dire, comme ça, je m’attends à truc terrible. J’écoute. Une idée, quel genre d’idée ? Une vraie idée, pour réussir. Une idée simple, comme toutes les vraies bonnes idées, pour faire fortune, comme Rockfeller par exemple. Je ricane.

Mais visiblement, il est sérieux.

Et j’irai à Los Angeles, il poursuit. Là, j’éclate de rire, ah oui, et je me tape le ventre, de bonne humeur, elle est bien bonne celle là. Il prend son visage énigmatique de petit malin, lèvres pincées, je dis allez, bois un autre coup au lieu de raconter des conneries, en lui tapant sur l’épaule. Il bascule légèrement à droite, puis reprend sa position.

Mais visiblement, il est très sérieux.

Là bas, si on veut, on peut. Les mecs qui y croient vraiment, ils peuvent réussir. C'est pas comme ça en France. Et s’ils l’ont, l’idée, ça marche. Si tu crois à ton rêve, il me sort, tu peux le réaliser. Là, je ne ris plus. Je suis un peu gêné. Il a fondu un câble, Dominique, de Feyzin. Je l’écoute avec empathie, alors je dis c’est quoi ton idée ? Je m’attends à tout, je vais lui piquer l’idée pour faire fortune à sa place, à Los Angeles. Non, il me prend pour un loser, sans doute, il m’explique en toute confiance.

La brosse à dent jetable.

J’écarquille tout ce que je peux : les yeux, les oreilles, le nez, les doigts. Un sourire goguenard fait le forcing dans ma mâchoire, le fleuve Amazone contre un barrage ; je me contrôle pour rester neutre avec tous mes sphincters. Il poursuit, comme dans un exposé, comme si j’étais un putain de banquier :

Les hommes d’affaires voyages souvent. Ils n’ont pas le temps de transporter beaucoup de matériel. Ils ont des rasoirs jetables, des stylos jetables, des mouchoirs jetables, mais pour se brosser les dents ? Tel quel, il me sort une question, très rhétorique, pour l’auditoire de moi. La brosse à dents jetable.

Dominique lève l’index. Fait une pause, marque un temps, avant d’assener :

Le dentifrice est à l’intérieur du tube.

Des verres tintent. On entend le vrombissement incessant de la voie rapide, la nuit grise est percée par les milliers de luminaires de la zone industrielle Est, étoiles souterraines qui fleurissent l’obscurité venue, rougeoyantes comme des forges.

Il baisse l’index.

Il dit : ce détail, c’est le petit plus. Je dis, ah ouais, puis rien, puis rien encore ; je tente : mais c’est intéressant comme idée. Dominique, titulaire d’un BTS force de vente. Le nouveau Rockfeller. Il est insensible à ma grimace embarrassée, il tourne la tête vers la vitre, le visage baigné des lueurs rouges, comme un christ entrepreneur, absorbé par son projet ; son idée. Je lance, tout de même : mais ce n’est pas si encombrant que ça, une brosse à dent, un tube de dentifrice, en fin de compte. C’est quoi l’intérêt d’une brosse à dents jetable, avec le dentifrice dans le manche ? Je tente enfin : tu es vraiment, absolument, sérieux ?

Oui.

Il vit chez ses parents. Il partira cet été, à Los Angeles, quand il aura économisé toute l’année.

Je ne ferai pas ça toute ma vie.


Feyzin, Los Angeles :



mardi 8 avril 2008

Bonnie et Clyde (0) : un œil noir me regarde

Je me souviens, je suis petit, avec une tête de casque d’or ; je suis avec mon père dans les locaux du centre de formation, c’est propre, ça sent le détergent. Au mur il y a des photos de camions, des aigles, des faucons, des règles, des règlements. Sur son petit bureau, il y a un panneau avec son nom, et son grade, étincelant. Dans la vie, quand il regarde la télé avec ses chaussettes et son sirop d’orgeat, c’est un sans grade, il a même pas le grade de la parole. Il est chef de rien. Là, il ouvre le tiroir, dans son bureau, pour me montrer. On se parle pas, on se parlait pas souvent.

Il sort un revolver de démonstration, il me dit : tiens, ça risque rien, il est ... je sais plus le terme, il est scié. On peut pas tirer avec. Ça risque rien il répète. Je le prends, c’est lourd comme une haltère, l’objet me tord le poignet. Je lève le revolver vers lui ; il se crispe ; ça risque rien, il est … scié. Mais c’est impressionnant quand même, alors il s’écarte, par réflexe. Comme un grigri, un symbole, le mauvais œil, le bout du tunnel du tir avec toi comme destination. Point final. Je tourne le canon vers moi pour regarder, c’est noir, insistant, ça fout les jetons. J’ai comme un doigt qui m’appuie sur le front, l’œil du revolver qui me voit. Je lui rends, il est, comment dire, fier. Il a l'arme un peu pointé vers moi. Ça risque rien, il est scié. C’est juste pour montrer aux élèves. Tu as vu ? C’est ça, sa vie, il la partage ; comme on partage un crépuscule. Un doigt invisible, qui appuie sur mon front, avec obstination, un trou noir, le canon me regarde. Ça fout les jetons. Je suis impressionné. On se sourit, mal à l’aise.

C’est dingue, un bon souvenir comme ça, peut-être le seul, avec l’œil du revolver qui me scrute.

Bonnie and Clyde (-1)

free music

...préambule (-2)

Ché pas si je devrais vous raconter ça. Mais après tout je m’en fous. Ça vous ennuierait peut-être. Ça serait trop pour vous ; ça vous ferait peut-être peur. Vous avez p’t'être pas envie d’avoir peur, plutôt envie de grosses villas au bord de mer avec des centaines de statues de Jacques Chirac dans le jardin. Mais après tout je m’en contrefous. Moi chui libre. Tu vois ya des types qui vont bosser à la chaîne, toute leur vie, on leur fait pipi dessus ils disent merci encore s’il vous plaît juste pour me rappeler comme c’est bon le goût du pipi et de la servitude qui pleut. Faites-moi pipi dessus. Mais pas moi. Ouais je bosse à la chaîne quand même, avec le contremaître qui me fait pipi dessus du regard, mais je suis libre dans la tête comme il est libre Max. Même à la chaîne je suis libre, même enchaîné à la chaîne avec trente minutes de pause et mon casier gris défoncé... Mais bon, comme on dit, on vit qu’une fois, et encore, moi, j’on vit qu’une demi-fois, si ça se trouve. Les mecs libres, on les abat. On leur veut du mal. Vous avez lu l’histoire de Jessie James ? Comment il vécut, comment il est mort ? Ça vous a plu, hein vous en r’demandez encore, alors voici...




...une sorte de pause

Voilà, on va dire les choses comme ça : c'est comme si ce blog était en vacances. C'est comme si on se retrouvait, mettons, la semaine prochaine.

Pendant cette pause bien méritée, cette interruption des programmes, ce silence radio, à la place de publier des billets, je vais, disons, comment dire, allez, je me lance, courage : je vais publier quelques billets, aussi, ici. Mais on va faire comme si c'était en pause. Comme si on se retrouvait la semaine prochaine.

En tout cas, si vous ne serez pas en vacances de moi, moi, je serai en vacances de vous. Sans rancune, hein.

Allez, on y croit. Haut les cœurs. Chaud devant.

samedi 5 avril 2008

Cuisine Cannibale

La librairie est immense, on m’amène dans une annexe, je veux bien finir le reste de ma vie ici, parmi les vieux livres, du vin et du poulet.

Il s’agit de "référencer" des ouvrages. Je dois rentrer tous ces volumes dans une base de données. Frénétiquement. Ne me posez pas de question, c’est à peine l’an 2000, le monde s’est fait poser une rutilante couronne de réseaux, il essaie de sourire de toutes ses nouvelles dents. Alors, il faut référencer. Des tables, des lignes, du texte, des nombres. L'imprimerie a mangé la Cathédrale, la base de données ingurgite les livres. Là, dans l’agencement parfait du Fichier, ils sont consignés, immortels, mais juste les os : le titre, l'auteur. Le prix. La classification.

Et la journée passe comme ça, silencieuse. Un vieil ordinateur qui gémit, l’odeur des vieux livres. Je saisis les données, seul dans la pénombre de l'annexe. Tout est calme, paisible. Des textes à l'infini. Comme un ours je goûte aux plaisirs de ma grotte. Je n’ai jamais vu autant d'étrangetés. Parfois j’arrête de saisir. J’ouvre un livre, en cachette, un roman oublié, un manuel de politesses à l’usage des jeunes filles de bonne famille, une étude sur les papous, les phases de la lune, les Amériques, la thermodynamique. Les jours passent, je ne me cache plus, je suis seul. Je m’adosse, je bouquine, comme un roi.

Le libraire m’explique : la thématique. Histoire, Géographie. Roman. Il prend un ouvrage au sommet d’une pile : Les Survivants. C’est le récit, devenu un film par la suite, d’une équipe de rugbymen échouée dans de lointaines montagnes hostiles, suite à un accident d’avion. Les survivants, pour survivre, en viennent à se manger entre eux. Pour rire, le libraire me dit : ça par exemple, tu mets comme thème : Gastronomie ! On éclate de rire, surtout moi, c’est le chef. Il repose le livre au dessus de la pile. Disparaît.

Que voulez vous, la solitude, la poussière des livres : je reste un instant immobile, puis je m’empare de l’ouvrage au sommet de la pile. Je rentre le titre : les Survivants. J’hésite. Je glousse. Je rentre la thématique… j’hésite encore un peu, cannibalisme, non : allez, je le fais : gastronomie. Je glousse encore, et je passe à la suite.

Le temps a passé, vite, comme le Tour de France dans mon village, emportant dans la mort des millions de gens, de chiens, de poissons rouges ; mais pas les bases de données. Les données sont immortelles. Donnée, c’est donnée, reprendre c’est voler.

Des années plus tard, je trouve au hasard un catalogue de vente de livres anciens, dans un bac de bouquiniste. C’était mon ancienne librairie. Un catalogue papier, outil marchand si désuet à l’époque des moteurs de recherche. Je souris, et vite, je compulse l’imprimé. Je cherche par thématique, le gloussement ressurgi du passé, comme si le rire était au milieu, glissé comme une fougère dans un herbier. Une fonte très sérieuse, une présentation très classique, un standing très lettré ; à l’entrée « Gastronomie », mon index parcourt à tout vitesse la liste des doctes ouvrages de recettes des siècles derniers ; il y est, enfoui, discret, camouflé : les Survivants. Il y est ! Je referme le catalogue, et le laisse ; pendant un instant tout le paysage me semble malicieux, décor pour ma farce furtive ressuscitée. Je pars ; il y a un atome de ma bêtise, dans cette chose que j'abandonne.

vendredi 4 avril 2008

Junior




(je sais...)

Des arbres numériques

Elle arrivait souvent avec un petit post-it à la main, jaune, qui collait sur le bout du doigt. Pratique pour traverser des pièces et des couloirs.

Je bougonnais : envoie moi plutôt un email, ça économise des arbres.

Là, elle a compris la leçon. Elle se pointe encore avec son petit post-it jaune au doigt, mais elle me dit tout de suite : "je t'envoie un email, alors ?"

Je bougonne, de mauvaise humeur, toujours : non, envoie moi plutôt un post-it en papier. Ça économise les arbres numériques. Elle reste un instant interdite. Puis elle s'en va. Elle a peut-être un blog qui sait ? Elle va y écrire qu'elle travaille avec des fous.

jeudi 3 avril 2008

Lolito

Elle te fait envie cette PlayStation, hein. Il ne dit rien. Il ne dit pas non. Il a sa fierté. Il marmonne dans sa non-barbe, ouais m’en fous oof pourquoi pas. Ses joues deviennent couleur steak haché. Il regarde par en dessous, la paroi de verre impeccable de la Fnac, paradis de cent mille volts où d’élégants Macintosh gris, dressés comme des visages d’argent de l’Ile de Pacques, illuminent les yeux d’insatiables trentenaires. Il marmonne, pourquoi pas, sa voix de scie, un peu brisée. Je sors mon porte feuille, maroquin d’écailles, j’ouvre la fermeture, le zip fait comme un bruit de pantalon, avec mes ongles qui luisent tels des stroboscopes. Allez.

A la caisse, je lui murmure appelle moi maman si tu as honte, pour le taquiner. Un gloussement éclate au fond de ma gorge. Il reste muet. J’introduis délicatement la carte Visa dans la bouche plate du robot bancaire, tape le code. Paiement accepté. Ça ne lui arrive pas souvent, Lolito, avec sa carte de la Poste sans les chiffres en relief. Le ticket sort. Ticket gagnant. Je fais un clin d’œil. C’est beau la vie, hein. Lolito serre son gros emballage marron, il le serre un peu trop, comme si le vigile allait le lui voler.

Nous marchons. Tu as faim Lolito ? Tu veux un hamburger ? Il aspire son milk-shake, avec sa bouche en cul de poule. On discute un peu, il fait des fautes d’orthographe même quand il parle. Il a deux ou trois boutons secs s’effaçant sur le front. Je le vois, son regard, comme des patrouilles d’éclaireurs imprudents, s’accidente parfois sur ma poitrine, il se reprend, abandonnant les éclaireurs à leur funeste sort érotique.

Sur le trottoir pianotent mes talons, comme des doigts qui disent : là, tout de suite ; un martèlement voluptueux ; je sais bien que je suis vraiment pas mal encore. Lui est silencieux, légèrement voûtée, le regard bas, pour éviter les bouches d’égout mal refermées, sans doute.

On rentre. Dans l’allée, je dégrafe mon manteau, au milieu de ma jungle de ficus. L’odeur doucement bourgeoise du pot pourri nous accueille confortablement. Au milieu du couloir, il est là, les bras ballants, il observe son gros sac marron de la Fnac. Je lui dis : tu enlèves tes baskets, Lolito ? La femme de ménage est passée hier. Il hésite, il se déchausse, il a deux chaussettes dépareillées, une blanche, une grise. Ses pieds se rejoignent un peu, aux orteils, égarés. Ah, à ton âge on vit d’amour et d’eau fraîche, hein. A propos, tu veux un verre d’eau ? Un coca ? Tu veux du Cognac. De l’Armagnac ?

Il n’a pas l’habitude, il doit plutôt boire des Jeanlain, achetés chez l’épicier, bues sur des bancs, à même la rue. Echoué au milieu du canapé, abandonné dans un Vietnam de coussins, son verre ocre à la main, il est un peu pompette, un peu bavard ; il aimerait être une vedette, comme tout le monde. Il fait des fautes d’orthographe ; même quand il parle. Il vérifie de temps en temps si le gros sac marron de la Fnac n’est pas parti, tout seul, avec ses petites pattes électroniques.

Puis je m’assois à côté de lui, comme souvent, il est perplexe, tu vas prendre le volant de la navette spatiale, hein. Tous ces boutons, toutes ces manettes. Tous ces voyants qui clignotent. Cet arsenal. Ce convoi. Je sens un parfum sophistiqué, somme des petits sacs tarabiscotés qui pendent au bout du doigt, dans les rues aux larges trottoirs à peine souillés par les crottins de chiens minuscules. Voilà. Je parle un peu de football, il sourit, m’explique des règles, fait celui qui sait, me sort des âneries. Je fais semblant de lui laisser l’initiative, l’accélérant un peu. Il déglutie, je me dégrafe, il s’exécute. Il sent le T-Shirt de jeune, la sueur propre, la fraîcheur maladroite du pissenlit. Je l’accélère, et puis c’est l’inverse, j’ai tout le temps le pied sur le frein ; ne soit pas donc si pressé de te reproduire, espèce de labrador.

Voilà. Il enfile son jean. Regarde par la fenêtre. Nous fumons tous les deux, c’est un bon moment de silence, paisible comme une large avenue au mois d’août, avec des centaines de places pour se garer. Il hésite, puis je confirme d’un signe de tête. Je fais une sorte de oui avec un rond de fumée. Mes traits de maquillage se sont estompés, je suis comme floue. Il sort sa Playstation, je vois le contentement sur son visage, il parcourt le mode d’emploi au hasard, vite, et allume mon grand téléviseur, accroupi, sur les genoux, les deux orteils se rejoignant sous ses fesses. J’ouvre un magazine, pas tout à fait vêtue, et me ressers un verre d’Armagnac ; encore un autre. Il est heureux, Lolito.

mardi 1 avril 2008

La tête de veau

Le boucher pose la tête sur la planche du laboratoire, avec un bruit mat. C’est une grosse tête ; exsangue, elle est d’une blancheur de neige ; les yeux de la génisse ont de très longs cils délicats, doux, sur un regard noir opaque. Au milieu du front, il y a un trou.

Chez les bouchers, la salle de découpe, en coulisse, s’appelle le laboratoire. Le plan de travail est une vaste plaque de polyéthylène, parcourue d’une infinité de stries. Au mur, des baguettes aimantées retiennent un arsenal de couteaux.

Je la regarde, étonné, intrigué : à force de manger des steaks, on en oublie qu’ils ont une tête. Je demande au chef, désignant l’orifice au milieu du front : c’est un trou de balle ? Il rigole. Non, ce n’est pas ici qu’il se trouve. Puis il reprend : ce n’est pas fait au revolver, c’est une sorte de poinçon qui sort et rentre très rapidement, c’est plus économique.

Il poursuit : à l’école, il n’aimait pas ça, faire des têtes de veau. Personne n’aime. Alors, on lui en faisait faire des dizaines et des dizaines, le samedi matin. Au bout d’un moment, on a plus envie de vomir. Je le vois sourire, se préparer, j’aperçois une sorte d’ombre de moue, sur son visage, un tressaillement, rien, comme le fantôme de l’apprenti qu’il fut, quand ce n’était pas évident de décortiquer des têtes de veau. Quand on était en stage en abattoir, il ajoute, on jouait au foot avec des têtes d’agneau. Tu imagines, c’était quelque chose. On était tous rouges, il y avait du bruit, et des scies électriques, le vrombissement aigu des tronçonneuses. N’importe quoi. La jeunesse.

Je demande, tout de même : je peux ne pas regarder ? Oui bien sûr, fait-il. Je détourne la tête, la mienne, et continue à mettre en barquette des dizaines d’escalopes.

J’entends la tête rouler en deux temps, lourdement, là, plusieurs coups de hachoir successifs, très sonores, le craquement de l’os. Il frappe, on dirait qu’il fend un rondin de bois. Ça n’a pas l’air évident, parce qu’il jure, s’emporte : salope ! conasse ! dit-il à la tête. Il lui en veut. Enfin, une étape semble franchie, je perçois le long déchirement du crâne dans mon dos. Des sons visqueux, des raclements. Ça me rappelle le docteur Maboule. Le jeu où il fallait sortir des trucs du corps humain sans toucher les parois. C’est comme un conducteur de bus, parfois il y a des manœuvres difficiles, mais la journée se poursuit tranquillement.

Il me présente enfin une barquette, je reconnais la peau, le trou au milieu, qui s’enroule tout autour, immaculée, pour donner à l’ensemble l’aspect d’un gros gigot. Je devine un cil. J’entre le code dans la machine à emballer, je dépose la barquette sur la balance. L’étiquette s’imprime : « tête de veau ». Je prends la barquette, la scelle prestement dans le film de cellophane, la dépose sur la résistance pour souder l’emballage, et tamponne le tout contre l’étiquette suspendue. Je dépose le paquet impeccable sur le chariot, il brille sous le néon, rouge, blanc, appétissant.