vendredi 30 mai 2008

Les coussins de l'oubli

Elle est arrivée avec un grand sac en papier contenant deux coussins gris et grotesques. J’ai regardé ces choses débordants du sac, et j’ai demandé d’où ces horreurs pouvaient bien sortir. C’est une affaire ! M’a-t-elle dit. Quinze euros les deux, au lieu de cinquante euros l’un. Je les ai examinés, songeur, palpant leur corps mou – et cher. Comment un coussin peut-il coûter cinquante euros ? Je les ai tout de suite trouvé antipathiques, hautains, snobs. Monsieur coûtait cinquante euros, à la base. Elle les a abandonnés sur le petit fauteuil, les deux gros coussins gris et poilus, c’était horrible, ils étaient semblables à des bâtonnets de chats siamois panés.

J’ai méprisé ces coussins. J’ai dénigré ces objets hors de prix mais soldés. Le chat, presque machinalement, guidé par un instinct de mollesse sûr, s’est enfoui entre les deux, pour y poursuivre sa sieste perpétuelle. C’est lorsque les chats naissent qu’on leur dit : repose en paix.

Le chat était gris également ; je ne l’ai pas vu quand, un soir, las de courir pour aller voir si j’y étais, j’ai décidé de m’asseoir sur le fauteuil. Je n’aime pas m’asseoir sur le fauteuil. Le fauteuil, je l’ai trouvé dans la rue. Il était neuf, et propre. J’ai marché avec le fauteuil englobant ma tête pendant un moment, me dirigeant en suivant les mollets de ma petite famille qui me devançait. Les gens étaient surpris, un enfant a dit : regarde le monsieur, il a un drôle de chapeau. Kéké était fier, son père avait un fauteuil sur la tête.

Je me suis donc assis sur le fauteuil, parmi les coussins affreux ; et le chat. Le chat a miaulé sous mes fesses, se demandant s’il était mort ou non, ce qui n’aurait de toute façon pas changé grand chose à son rythme de vie.

Je n’aime pas le fauteuil car il est au milieu de la pièce, planté là pour ainsi dire. Je n’ai pas une tête à m’asseoir sur un fauteuil. Une chaise, oui. Un canapé, également. Un pot, pourquoi pas, mon fils m’a encouragé à l’imiter, mais le pot, bien trop étroit pour mon fondement, m’a fait mal. Pourtant je me suis assis, sur le fauteuil, sur les coussins détestables et le chat. J’ai pris un livre.

Je n’aime pas lire sur le fauteuil. Sur le canapé, oui. Avec mes chaussettes mortifiant le nez de l’autre chat fossilisé sur l’accoudoir, pourquoi pas. Dans le lit, également. Mais sur le fauteuil, planté là, parmi les chats, les coussins, la pièce, le monde, le cosmos, j’ai l’impression que la porte va s’ouvrir et que l’arracheur de dents va m’apparaître en souriant, avec ses yeux fous, ses lèvres minces, pour dire : « alors, monsieur, venez, on va vous changer la mâchoire pour vous en mettre une en plastique ».

Kéké aime bien ces coussins. Avec son petit tracteur, il parcourt l’étendue des poils gris, il le fait avancer lentement, les poils ploient sous le véhicule, comme dans un champ, je lui demande ce qu’il fait, il me répond qu’il moissonne. Dans mon fauteuil trouvé mais propre, parmi les coussins chers mais soldés, sur mon chat mort mais vivant, je détourne les yeux de mon livre, et je rêve. Je me rappelle comment nous avons joué, tout à l’heure, avec mon fils. Il était fasciné de me voir transformer ma main en dépanneuse, saisir les voitures avec une magistrale pince de doigts avec des bruits déments de forge ; pris dans l’enthousiasme du jeu, nous avons déployé une armada de dépanneuses, déplaçant absurdement des centaines de voitures, pour les déposer encore au même endroit. Toujours dans sa rêverie, il a observé ma main quelques instants, avant de conclure : la dépanneuse est poilue.

Le fauteuil m’accueille régulièrement maintenant, mes fesses retrouvent leur écrin capitonné, et le temps peut passer, le chat miaule quand il peut reprendre son souffle, parfois il pleut, l’orage gronde. Dans un épisode d’Ulysse 31, le navigateur barbu mais spatial manque de s’asseoir dans le Fauteuil de l’Oubli, triste meuble fomenté par un Chronos, un Saturne ou je ne sais plus quel Uranus. J’ai l’impression que, assis, posé, mes fesses sont confortables, j’ai l’impression aussi que rien ne nous lie infiniment et que, piégés dans la gangue de nos corps, nous disparaîtrons seuls et sévèrement séparés, malgré la force de nos étreintes et de nos jeux, alors dans un élan de bonté, je me lève, et je libère le chat, qui s’étonne encore de se mouvoir. Je m’imagine, en cendre et figé, dans un Pompéi des temps modernes, surpris par la fin des temps ; les archéologues d’après l’Apocalypse me surnommeraient Homo Fauteuillus Fauteuillus. Je me replonge dans l’abîme du livre et la soirée peut finir.

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samedi 24 mai 2008

Oh!91 perdu en mer

Tu te demandes ce que je fais au milieu de l’océan, agrippé à un morceau de bois. J’ai fait naufrage, et je dérive, seul, dans l’immensité bleue et liquide. Porté par les vagues, j’essaye de garder espoir. Je sais, j’aime l’eau, mais là, c’est vraiment un peu trop pour un seul homme.

Soudain, j’entends une détonation dans les profondeurs, et une grande gerbe d’écume jaillit non loin de moi. Des morceaux de métal apparaissent tout autour, je crois reconnaître sur un des débris le nom d’un bâtiment russe. Je ne me trompe pas. Une centaine de marins, torses nus, surgissent à la surface, coiffés de leur pompon. Leur sous-marin vient de faire naufrage. Quelle surprise ! Stupéfaction.

Heureux que ma solitude soit enfin dissipée, je tente habilement de nouer le contact. Piotr ? Dis-je. Une dizaine de marins russes tournent la tête vers moi. Je m’approche en nageant, nous nous connaissons ? Tournoi d’Echec de Petrograd ?

La faim, le froid, se font sentir. Nous tentons de pêcher maladroitement les poissons qui nous frôlent. J’en ai attrapé un, et un gros ! crie soudain Piotr, fier de lui. Moi aussi, réponds-je. Mais ce ne sont pas des poissons. Je le lui dis. Zut, dit-il, c’est dommage. C’était une belle prise. Nous aurions eu à manger pour un moment.

Pris l’un et l’autre par le sexe, nous n’osons pas nous libérer. Mais ce n’est pas désagréable. Force est de le constater. Nous nous caressons longuement. Un marin, devisant sur la faune aquatique disponible sous cette latitude, demande à son camarade : Capitaine, est-ce vrai que certains requins sont attirés par l’odeur des sécrétions corporelles ? Balivernes, répond-il en éclatant de rire ! Pourquoi pas par le sperme tant que nous y sommes ! Alors, nous libérons dans l’océan nos jets longs, puissants, fournis. Autour de nous, de vastes ailerons émergent à la surface.

mercredi 21 mai 2008

La performance

Nous sommes dans une tour. Une interminable tour, ponctuée par des petits bureaux désespérément identiques, à chaque étage. Une tour sans fenêtre. Un monde climatisé. Des couloirs identiques, sans fin. Nous bloguons. Nous bloguons pour le bonheur des gens. Sur les bureaux, il y a parfois des plantes vertes, des petits portraits. Ce sont des portraits d’autres blogueurs.

J’attends en bas, près de l’ascenseur. Je porte des grosses lunettes. C’est obligatoire, c’est l’uniforme des littéraires. Je constate qu’au premier, des employés montent la garde à l’entrée de leur plateau. Ils vigilent.

Le chef passe entre les rangs. Il regarde les courbes. L’axe des abscisses indique les jours, l’axe des ordonnées le taux de « très beaux billets ».

Nous bloguons pour le bonheur des gens. Parfois, une rumeur circule. Le câble qui conduit à l’extérieur serait débranché. Le monde externe ne nous entendrait pas. Ils ne seraient pas au courant. Toutes ces informations ! Ce n’est pas possible ! Une si haute tour ! Nous la verrions de loin.

Le chef me dit : « Balmeyer, qu’est-ce que vous faites là, à regarder des photos de chiens ? » Je réponds : « j’écris un très beau billet sur mon chien ! Oui !
- Depuis combien de temps n’avez pas fait de Kéké ? Il faudrait vous y remettre. Le Kéké, ça marche bien, c’est familial.

Je baisse les yeux, un peu comme ma courbe de très beaux billets.

J’ai quelques lignes, elles ne me satisfont pas du tout.

« Le chien court dans le pré ».

Mon voisin porte une barbe blanche. C’est Victor Hugo. Ce n’est pas facile, il blogue comme un Dieu. Je l’entends, taper frénétiquement « Waterloo, Waterloo, Waterloo, Morne plaine ! ». Il chantonne, il sifflote, il est content. Moi je regarde mon écran. Rien. Les courbes baissent. Mon taux de très beaux billets s’écroule comme un attaquant italien dans la surface de réparation, c’est dommage, je venais juste d’avoir une prime de série.

Il faut s’accrocher. Il faut voir large. Se distinguer du commun. Pourquoi un seul chien ?

« Les chiens courent dans le pré. »

Tout de suite, ça pose son pré. On l’imagine, ce grand pré, avec des tas de chiens, avec presque pas de murs. Non loin de moi, j’aperçois Victor Hugo en train de bloguer debout. Il murmure : « je vais bientôt publier ! Ça va poutrer, les amis, je vous raconte même pas ! » Tout le monde l’envie. Un tel bonheur, ça ne peut rendre que triste. Il va avoir sa promotion. C’est Victor Hugo, quand même. C’est facile pour lui.

Moi de mon côté, je m’accroche. Sus à la médiocrité ! Je me rappelle ce que me disait ma mère. Si tu travailles bien à l’école, si tu crois en ton rêve, un jour aussi tu pourras devenir un blogueur.

« Des centaines de chiens courent dans des centaines de prés. »

Voilà ! Du lyrisme ! De l’envergure ! Du théâtral ! Il faut inventer des mondes, produire des populations, dresser des décors comme des barricades ! Comme le disait mon mentor, multiplie les prés, les chiens viendront avec !

« Les milliards de chien de la vie courent à perdre haleine dans les prés sans fin de la fatalité ! »

Moi aussi je suis debout ! Victor Hugo, prend garde, la relève du blog arrive ! Mais Victor Hugo, lui, est déjà dressé sur la table, sa cravate autour de la tête, il clame, il scande, il martèle sa poitrine : trébobillé ! trébobillé ! trébobillé ! Une ronde se forme autour de nous, comme dans les prisons. Ils agitent leurs mains pour nous encourager. Ils font des paris. Deux contre un pour Victor Hugo. Cent-cinquante contre un pour Balmeyer. Attends VictorH75, t’as pas tout vu. Ouais. Parce que les chiens, les prés, et la course, c’est mon rayon. Toute ma vie, j’ai eu des chiens. Toute ma vie, ils ont couru dans des prés. C’est facile pour moi.

« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morne pré !
Dont l’herbe est parcourue par des chiens déchaînés !
Les chiens de l’Empereur se nomment tous Médor !
Meute considérable de jaunes labradors !
Ils courent au couchant sous la voûte vermeille !
Ils bondissent rêvant des futures gamelles !
Leur langue déployée comme un fanal au vent
Claque sur leur bajoue dans leurs bonds étonnants »

Silence. Victor Hugo se prend la tête entre les mains. Il comprend que son crépuscule est venu. Waterloo, ce billet, il l’avait déjà publié en 2006. Ils s’en sont rendu compte grâce à Technorati. Je me lève, et je triomphe : Nique ta mère, Victor ! Je ris à gorge déployée. Pour moi, je sais ce qui va venir : d’innombrables chaînes en or autour du cou, des chevalières dans les doigts, parcourir lentement les rues avec des femmes sublimes en maillot de bain assises dans la Cadillac rose, fredonnant : « Il assure un max, yeah ! Avec ses très beaux bi – yeah ! »

Là, impitoyablement, les employés s’emparent de Victor Hugo, lui arrachent ses lunettes, lui retirent sa fausse barbe, et le traînent dans la cour des suppliciés. Ils le lynchent ! Ils le lapident ! Ils vont le clouer au poteau ! Et Victor Hugo, d’implorer : « si vous m’attachez, au moins, mettez un lien ! »

lundi 19 mai 2008

Les aveugles

Il faut être patient. Ils souffrent ces pauvres enfants. Avec leur cannes blanches, à tâtonner sur les trottoirs, hasardant un chemin, moi les guidant. Avec leur milliers de questions, leur liste infinie de demandes. On est où ? De quelle couleur est le mur ? C’est quoi le vert ? Pourquoi il fait froid ? Quelle heure il est ? C’est quoi le vent en fait ? Pourquoi la terre tourne autour du soleil ? Tu es habillé comment ? C’est quoi un ptérodactyle ? Tu es où ? Pourquoi on meurt ? A qui tu parles ? Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce que tu fais ?

Je réponds doucement, avec patience. Je suis l’accompagnateur, le chauffeur de bus, le guide, le repère. Allez, on va rentrer les enfants. Ils me suivent, comme une portée de canards, à la queue leu leu, ils se suivent les uns les autres, avec leur canne blanche. Ils pourraient se suivre les uns les autres longtemps, se tapant le mollet avec la canne, faisant aïe mais arrête fais attention, pourquoi tu me tapes comme ça, on est où ; puis se perdre dans la ville.

Comme ils ne voient pas, ils parlent fort. Comme des sourds. Allez savoir pourquoi. Ils m’imaginent loin, alors ils m’interpellent, leur voix porte résonne. Leur voix est bien posée, comme les chanteurs, ils parlent, ils s’exclament, théâtralement, avec autorité. Ils m’apostrophent à longueur de temps. Je suis juste à côté, ils gueulent pourtant comme si j’étais à cent mètres. Tu es où ? Tu fais quoi ? On est où ? Pourquoi on va là ? De quelle couleur est le ciel ? On regarde quoi là ? A qui tu parles ?

J’ai la tête comme une pastèque. Ils sont adorables. Je suis patient. La nuit, je pourrais dormir pendant un mois. Je leur dis chut s’il vous plaît, parlez un peu moins fort. Soyez raisonnables.

Allez, on va visiter un musée. C’est dans l’emploi du temps. Je pense : c’est quoi ce truc débile, visiter un musée ? Ils tâtonnent, tabassent des œuvres d’art au hasard avec leur canne. On fait quoi ici ? C’est quoi tout ça ? Je les vois, cherchant, leurs pupilles dilatées à fond, les yeux en roue libre, fous, tels des billes qui n'en finissent pas de rouler. On dirait des drogués, divaguant dans le brouillard. Ils se parlent entre eux, ils se cherchent, ils crient, ils craignent de se perdre. J’ai la tête comme une citrouille. Je leur dis : chut, parlez moins fort s’il vous plaît. Ils tâtent les œuvres d’art, les cernent, les envahissent, les englobent, les enlacent. Les sculptures, câlinées par les enfants aveugles. Ce n’est pas autorisé, mais le vigile est bien embarrassé, des « non-voyants », vous pensez. Ça fait de la peine. Je leur dis mollement, non, on respecte les œuvres d’art, s’il vous plaît les enfants, ils les malaxent pour les comprendre, pour les sentir, pour les modéliser dans leur crâne, pour construire leur image avec leurs doigts. Ah je suis désolé, dis-je au vigile. Le vigile, confus, embarrassé, semble avoir quatre mains pour s’excuser de vigiler.

Mon visage. Mon corps est à moi, je pourrais avoir un peu d’air ? Un peu d’espace ? Un peu d’intimité ? Mais je suis patient. Ils me malaxent comme de la pâte à modeler, ils me touchent, m’appuient, me contournent. Ils me labourent le visage de leur mains curieuses. Et ça c’est juste pour vérifier, pour constater. Parce qu’ils me touchent en plus pour que je les protège, pour que je les guide, pour que je les aime. Ils veulent des câlins. C’est juste comme de l’essence, comme pisser, comme manger, dans leur nuit permanente, l’empire incompréhensible fait d’obstacles invisibles, ils veulent des câlins, ils veulent sentir mes mains les délimiter. Ils me palpent, ils sont sur moi, des centaines de singes sur un arbre. Ils sursautent aux bruits soudain, comme des petites créatures. De l’air ! Parfois ils sont juste tristes, ils ont une pointe de déprime, surtout ceux qui ont déjà vu et à qui ça manque, là comme ça tout d’un coup. Ils s’affaissent, regarde dans le vide, encore, en pire, le vide vide.

On va rentrer. Ils sont fatigués, ils sont nerveux, ils se sont beaucoup concentrés. Ils m’interpellent. Ils parlent fort. Encore. Je suis patient. Puis je gueule : bordel de merde, vous pourriez pas fermer un peu vos grandes gueules de temps en temps, ou je vous casse vos cannes blanches sur le crâne ? Silence. Des gens nous regardent, horrifiés. Ils s’agrippent à leur canne, les enfants aveugles. Parce que le guide, le chauffeur de bus, le moniteur, il en a raz la casquette. Ils se taisent. Enfin. Ce n’est pas trop tôt. On est dans le bus. C’est calme. Pas de chahut. Pas de question. La paix. Je mets un peu de musique. Mozart. On rentre tous au foyer. Détendu, tranquille, serein, je souris.

dimanche 18 mai 2008

Oh!91 à Creys-Malville

Tu te demandes ce que je fais sur le site nucléaire de Creys-Malville. J’effectue des relevés avec mon compteur Geiger. Les réacteurs démantelés vrombissent comme les forges d’un enfer électrique. Je m’approche des turbines, mon compteur s’affole.

Je rencontre alors un ingénieur en combinaison, semblant errer, une portée de chats siamois dans les mains. Quelle surprise ! Stupéfaction. Il se tourne vers moi et me sourit. Bonjour dit-il. Bonjour dis-je. On dirait des grandes tours, comme aux échecs, n’est-ce pas, fait-il. Vous aimez les échecs, réponds-je ? Ça tombe bien !

Il dégrafe alors son pantalon de plomb. Je dis : ce n’est pas très prudent, peut-être. Ne t’inquiète pas, répond-il, j’ai des préservatifs.

Nous nous caressons mutuellement, dans les signaux d’alarmes qui clignotent. Je remonte son long sexe vigoureux, puis l'autre aussi. Il fait chaud, mais c'est agréable. Force est de le constater. Puis nous jouissons, de longs jets, puissants, fournis. Je dis, ébahi : oh ! Ton sperme est phosphorescent ! Oui, répond-il, dans la nuit, c’est sympathique. Mais c’est fastidieux à nettoyer.

samedi 17 mai 2008

Oh!91 au Pôle Nord

Je marche sur un glacier. Le vent dément souffle dans le froid total. Tout est blanc, le ciel, le sol. Tu te demandes ce que je fais au Pôle Nord. J’effectue la maintenance d'une station météorologique russe très complexe. J’aime l’eau. L’eau c’est comme le sexe, parfois c’est tendre, parfois c’est dur. Je marche sur l’eau, être humain perdu dans un désert hostile et immaculé.

Soudain, j’aperçois près d’un glacier une forme emprisonnée dans la banquise. Je me précipite. Le blizzard redouble, mais je pense avoir reconnu une forme humaine. Je creuse la paroi cristalline avec ma pioche, et peu à peu je dégage le corps. C’est incroyable : un homme des cavernes emprisonné depuis des siècles dans le froid. Il est vivant ! Quelle surprise ! Stupéfaction.

Peu à peu, il se dégivre, sauf son sexe qui reste désespérément dur. Attends, dis-je, je vais te réchauffer. Nous nous dégivrons mutuellement le sexe. C’est agréable. Force est de le constater. Tu aimes les échecs, demande-je ? Grrrr ! Répond-il. Il se tape la poitrine velue avec sa main disponible.

Il est assez vigoureux. Il a dû chasser de nombreux mammouths, j’aime qu’il prenne soin de lui. Soudain, nous jouissons : de longs jets, puissants, fournis. Le sperme à peine échappé s’est figé dans l’air, comme un stalactite fou partant du gland. C’est fastidieux à nettoyer.

vendredi 16 mai 2008

Oh!91 dans l'espace

Tu me demandes ce que je fais dans la station Mir. Je vérifie les jauges. Je me déplace dans les conduits capitonnés, au cœur du silence de l’espace, pour effectuer des tests. Parfois, je regarde la nuit par le hublot. J’aperçois au loin la Terre, la lune, je médite sur cette étrange solitude, dans ma combinaison spatiale. Mon cœur bat dans ma poitrine, être humain perdu dans le désert sidéral.

J’ouvre un sas, et je tombe alors sur un homme blond qui, torse nu, s’exerce aux haltères en transpirant. Quelle surprise ! Stupéfaction. La sueur sur ses muscles brille comme de l’huile. Evidement, les haltères en apesanteur, c’est plus pour le symbole, mais quand même, j’apprécie de le voir prendre soin de lui. Il est torse nu, et le reste aussi. Peut être est-ce l’absence de gravité, mais son sexe volumineux voltige en toute liberté comme une licorne. Il me dit :
« Je m’appelle Piotr.
_ Tiens, je réponds, je pensais être seul sur la station. Quelle surprise !
_ J’ai du rrrater la dernière capsule. Veux-tu faire une parti d’échec ? »

Je m’assois à ses côtés, il a abandonné ses haltères allées se perdre au plafond. Nous jouons aux échecs. Tandis que je suis sur le point de prendre son roi, je constate que nous nous caressons depuis un moment. C’est agréable, dis-je. Oui, force est de le constater, me répond-il.

Puis nous jouissons. Des longs jets, puissants, fournis. Dans l’apesanteur, nos spermes libérés forment une sorte de petite voie lactée dans l’habitacle. C’est fastidieux à nettoyer.

Les aventures d'Oh!91

Oh !91 est un blogueur exquis. Je suis envieux de sa configuration, on dirait une sorte de téléphone portable très compliqué, tant il arrive à intégrer au sein d’un même (simple) appareil des fonctionnalités très hétéroclites. Dans le même paquet, vous avez droit à une plume pleine de grâce, d’élégance, un engagement politique d’une précise et sportive fermeté, un rapport au corps et au sexe fraîchement salutaire, et bien sûr une pratique de la gentillesse quasi sensuelle. Oh !91, on a un petit peu envie de le cloner pour peupler les colonies futures des prochains systèmes solaires.

Je suis bien obligé de vous expliquer ça. Car ce qui va suivre est une odieuse caricature, un affreux pastiche né de plaisanteries dans un de ses commentaires, à l’opposé de la richesse thématique qui parcourt son site. C’est une plaisanterie sur sa propension à toujours se retrouver, quelque soit le contexte, dans les situations les plus scabreuses...

Je l’ai rencontré deux fois, au Kremlin-Bicêtre, chez Nicolas, et à l’Aéro, sans cesse accompagné de son inséparable Fiso. Nous avons bien rigolé et il m’a encouragé dans cette imbécile entreprise... il ne peut s’en prendre qu’à lui même...

A venir :
  • Episode 1 : Oh!91 dans l'espace, le vendredi 16 mai 2008, à 17h00
  • Episode 2, le samedi 17 mai 2008, à 17h00
  • Episode 3, le dimanche 18 mai 2008, à 17h00

jeudi 15 mai 2008

Les poubelles

Dohram a sorti un chouette texte sur les poubelles des supermarchés. Je lui ai dit que j’en avais un dans mes brouillons, aussi. L’air du temps ! Zoridae l'avait fait, en novembre 2007. Il a lancé ensuite un « sujet ». D’autres s’y sont mis. Coïncidence misérable, le journal le Parisien a consacré sa une à ce « phénomène », lundi. A noter également l’article trouvé chez CSP. Promesse faite, je mets à jour ce texte, dans un esprit « pas grand chose à ajouter ».

Il y a quelques temps, les employés du supermarché sortaient les poubelles, le soir, les laissaient sur le trottoir, et allaient prendre leur pause. Les larges bacs verts restaient collés côte à côte un moment, en attendant le camion poubelle, alors un ou deux clochards soulevaient le couvercle.

Les clochards ont la peau tannée. Même déguisé en locataire, on les repère à leur visage, on reconnaît leur masque de cuir. On n’est pas surpris de les voir la main dans la poubelle. Ils ont peut-être mal travaillé à l’école. Ils sont peut-être feignants. Ils aiment peut-être trop leur liberté. Alors ils fouillent les poubelles.

Des femmes se sont donné rendez-vous, aussi. Avec des cabas, regroupées sur le trottoir d’en face, elles discutent dans l’entrée d’un immeuble, cachées par un camion de livraison. Je les voyais, elles avaient toutes un chiffon sur la tête. Vieille musulmanes au front tacheté de bleu ; roumaines petites avec des robes roses ; vieilles dames coiffées d’un fichu.

A un moment, j’ai dû dire pardon pour me frayer un passage. Ils s’étaient multipliés assez rapidement, derrière le camion de livraison. Vous voulez que je vous dise un truc sympa ? C’est lorsque j’ai vu le jeune avec sa tête d’étudiant, que j’ai eu un coup de tristesse. Vous comprenez, je ne suis pas une vieille femme avec un fichu. C’était triste un pour peu les gamins, aussi, mais bon, un gamin ça a la vie devant soi. Avec son petit cabas, ramasser les jambons avariés, ça a quelque chose de ludique. Peut-être qu’il va devenir rock star, tout est possible. Il dira alors : vous savez, j’ai mangé du jambon enragé, dans ma jeunesse. Mais l’étudiant, avec sa petite barbiche, ses boutons, son sac de cours, comme moi avant, le voir s’agiter dans les sacs noirs ronds comme des baudruches, je me suis identifié, que voulez-vous. C’est normal.

Et puis, un autre coup de tristesse, je l’ai ressenti quand j’ai eu le soupçon de l’ombre d’une envie. Un tas de provisions à l’œil, ça doit être sympa quand même. Les mois ont tendance à se terminer tôt, en ce moment, ils doivent durer quinze jours, c’est sympa, l’été arrive plus vite à ce rythme. Des fois, les mois se finissent à peine commencé. Des fois, le mois suivant se finit dès le mois d’avant. Méditant sur moi, je me suis identifié, que voulez-vous, c’est normal.

Puis tout d’un coup, les pauvres ont disparu. Avec mon fils dans les bras, lors du traditionnel passage du camion poubelle, j’ai pu constater que les employés guettaient désormais le passage des boueux avant de sortir les bacs dès que l’engin stationnait, et les rentraient aussitôt. Les gens ont dû gueuler, ça faisait vraiment Galerie Lafayette la veille de Noël, dans la rue.

Sauf que ce soir, il pleut. Il pleut averse, après le pont ensoleillé du 8 mai. Les employés se dépêchent de sortir les poubelles, les abandonnent sur le bitume, avant de retourner à l’abri. Sous les trombes d’eau, deux gitanes surgissent. Des robes roses. Elles se hissent, fouillent, et prestement, prennent des paquets de jambons, de la viande. Pour fouiller plus au fond, l’une tire vers elle l’imposant bac. Celui-ci bascule, penche, manque de se renverser, fait reculer la fille qui se courbe sous le poids. Là bizarrement, je me dis qu’à sa place, pour faire au mieux, pour aller plus vite, peut-être que je renverserais le bac au sol, quitte à mettre les déchets par terre. Peut-être. Ça serait sale. Mais efficace. A sa place. Les gens gueuleraient, moi aussi, les roumains qui renversent les poubelles, quand même. Là, elle ploie toujours sous le bac rempli, se gorgeant d’eau, tandis que la seconde tente d’attraper des provisions. Je pense : vas-y, lâche. J’ai bien vu que la poubelle était trop lourde, personne ne t’en voudra pas, tu vas te casser le dos. Une fois fini, en grimaçant, de toutes ses forces, ce modèle réduit de femme soulève la poubelle, la remet en place, à côté des autres.

free music

mardi 13 mai 2008

L'attaque du train en bois

Nous sommes assis côte à côte, Kéké et moi, dans le train en bois du square. Des enfants jouent comme des dingues autour de nous.

Longtemps, j’ai été le seul ami de Kéké, son compère, son coéquipier. Les autres enfants venaient le voir, et il les regardait ennuyé, comme des poissons rouges dans un aquarium tout autour, il se tournait alors vers moi pour jouer aux choses sérieuses.

Là, dans la locomotive, il me regarde, heureux, il répète : on est dans le train. Puis, avec application, et un air très sérieux, sourcils froncés, la bouche en cul de poule, il scande : tchou tchou. Pas de doute, ça y va. Tchou tchou. Je répète à mon tour. Un enfant surgit soudain, il demande, le ton bourru : vos billets s’il vous plaît. Kéké le dévisage, puis hésitant il pince son index, son pouce et son majeur sur un ticket imaginaire et le tend au garçon. Je fais de même. Satisfait, l’enfant nous quitte en ces termes : bon voyage, messieurs ; avant d’improviser un salut militaire.

Kéké observe ses petits doigts pincés sur du rien. Il se tourne vers moi, ébloui. Il n’est plus seul dans l’univers ! Une créature de son espèce lui a parlé. Il me répète avec conviction : on est dans le train ! Il garde fermement ses doigts serrés sur son ticket, en admirant le paysage ne pas défiler. Tchou tchou, médite-t-il.

Nous changeons de place, je le fais grimper dans un petit wagon, à l’arrière ; je ne le suis pas. Il ne me réclame pas. Je le vois, j’ai les mains tendues vers son dos qui m’échappe, il s’engouffre à l’intérieur. Il hésite à se retourner, à me chercher par réflexe, mais entraîné par la foule, il s’assoit. Il est au milieu des autres, il tente quelques unes de ses jeunes remarques, un peu décalées. On est dans le train, répète-t-il. Le petit contrôleur passe encore. Quel zèle. Incroyable, se faire contrôler trente fois pendant un même voyage, quelle pratique anti-commerciale. Kéké le reconnaît, il s’exécute avec gratitude, lui montre encore ses doigts pincés. Le devoir accompli, l’employé sort lestement de l’engin par la fenêtre, pour aller contrôler des passagers assis sur le toit.

Je vois mon fils affairé, tournant son visage ébahi d’un enfant à l’autre afin de décrypter les règles de ce jeu insaisissable et changeant. Je recule peu à peu, je m’éloigne du jeu, je m’adosse contre la barrière. Je me plante comme une sorte d’arbre, un réverbère, un panneau « interdit de stationner » , immobile, centenaire, je veille. Des chiens me font pipi sur la jambe, tant je suis planté là.

Kéké, sans qu’on ne lui demande rien, avec une intacte conviction, tend régulièrement son ticket au garçon assis en face. Il est dans le train. Il veut se faire contrôler. Puis le voyage paisible tourne à la tragédie : un enfant crie : FBI !, brandit son revolver de doigts, et les autres enfants crient aussi : FBI ! Ceux dans les wagons, ceux assis sur le toit, ils crient tous : FBI ! Et les enfants se tirent les uns sur les autres, entre fédéraux, dans un vacarme de pan pan pan. Sans doute une triste histoire de guerre entre services. Au milieu de ce massacre interminable, faute de victime, un garçon veut faire son compte à Kéké, il le vise, posent ses doigts à bout portant, criant toujours : FBI ! Kéké, probablement le seul civil du voyage, lui montre ses doigts pincés. Une fois de plus, il dépose dans la main-pistolet de l’enfant son ticket imaginaire.

dimanche 11 mai 2008

Je suis un homme (au naturel en somme)

Marc et Nicolas viennent de m'envoyer la chaine la plus absurde de l'univers. Évidement, j'y réponds, un truc pareil, ça ne se refuse pas !

Mon fond de teint : des dosettes Nespresso.
Un mascara : je n'en mets pas. A part quelque fois du Curl Brushing qui recourbe mes cils de façon spectaculaire, grâce à sa nouvelle formule « thermo-sensible ».
Une crème de jour : la Crème Catalane.
Une marque de produits : Guerlain-Est.
Ma marque fétiche de maquillage : avec mon fils on partage la même passion pour le caca boudin.
Un produit must : le Nutella. Appliqué en masque d'estomac, c'est excellent pour ma beauté intérieure.
Mon parfum : L'Instant, de Guerlain (Paris, France). J'en mets peu, j'utilise toujours le flacon que m'a offert mon épouse, il y a dix ans. Depuis, il est frelaté, alors je sens la fleur morte, mais c'est pas grave. Faut pas gâcher.
Mon magazine fétiche : Pif.
Tu pars sur une île déserte et tu emportes quoi (trois produits max, sans protection solaire ni rasoir) : du papier toilette, de la protection solaire et des rasoirs.
La femme que tu admires pour sa beauté : Scarlett, who else ?
La femme dont tu envies le look : Amy Whinehouse.
Je me damnerais pour : effectuer une dégeorges-clooneyisation du monde et des esprits. Le pédiatre d'Urgences qui joue la comédie avec la tête toujours un peu penchée et qui dit : "je saurai m'occuper de votre enfant, madame, mais là j'ai envie de boire un coup car je suis si triste d'être célibataire car personne ne m'aime". Enflure.
Que signifie pour toi la féminité : ça ferait un super pseudo de blogueur : la Fée Minité. Poémes et passions.
Un dernier mot : sois toi même, be yourself, écoute ton cœur, marche à l'instinct, va là où le vent te porte.
Ton adresse blog fashion/beauté préférée : Avanie et Framboise.

Je file cette chaine, au pif, à Gaël, Poireau, Oh!91, Eric , Edgar, Nicolas, François, Jacques, Kenny et l'Omelette.

Tant que je suis dans mes "secrets de beauté", je vous signale que mon prochain billet parlera du "Mullet".

vendredi 9 mai 2008

Bonnie et Clyde... interruption

Comme on dit dans la chanson : "Ça vous a plu hein, vous en redemandez encore ?"

Et bien non ! En tout cas, moi, dans mon coin, j'ai pris du plaisir à m'aventurer dans cette histoire. Je vais la continuer, tranquillement, la travailler chez moi, dans ma vaste maison au bord de mer avec des tas de fenêtres et presque pas de murs. Non je n'ai pas de maison au bord de mer, mais c'est moi qui raconte, je fais ce que je veux. Je vais sans doute la mélanger à d'autres récits que j'ai en attente, et comme dit la devise de ce blog, qui vient d'avoir un an en avril, on verra bien ce que ça va donner ! Au boulot.

Hier, j'ai publié un billet qui était censé conclure radicalement cette série. J'ai eu droit à une émeute chez moi. Une mutinerie. Une mutinerie d'une personne, certes, mais quand même. C'est impressionnant. "Tu ne peux pas finir comme ça ! " Je vous livre donc les mots qui devaient conclure (hier) cette histoire, que je ne conclue pas finalement, en vous disant, en me disant : ce n'était qu'un début !

Pour ceux qui étaient là : merci d'avoir suivi !

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Dominique, le copain de Claude, l’étudiant en Force de Vente qui veut faire fortune à Los Angeles, est un type que j’ai vraiment rencontré. Il était tel quel, prêt à l’emploi, j’ai même gardé le prénom, machinalement, comme si c’était une sorte de pack ou une formule, à prendre tout entier. Il attendait dans mes brouillons, dans des billets sur les vendanges. Je l’imagine attendre comme ça, perpétuellement, dans plein de brouillons, des souvenirs, sa valise à la main, dans l’antichambre d’un voyage miraculeux. Si je termine un jour ces billets sur les vendanges, vous le verrez réapparaître, ça sera rigolo. Il sera là, le même, dans un coin, comme un poster, figé, avec son envie d’Amérique toujours intacte.

Il m’avait dit un soir : j’ai une idée. J’avais demandé laquelle ? Il m’avait répondu, l’oeil brillant : la brosse à dent jetable ! Il ne plaisantait pas. Le dentifrice est dans le tube. Il croyait qu’une sorte de miracle allait se produire pour lui, sous une autre latitude, comme l’aurore boréale qu’il est impossible de voir ici, et qui ailleurs, naturellement, coule du ciel, fontaine époustouflante, pour tous ceux qui se donnent la peine de faire le détour.

Au début d’un mois de septembre, après avoir longuement économisé, il a pris l’avion pour Los Angeles. Il a cherché un emploi de serveur. Il a dormi dans les auberges de jeunesse. Puis je crois qu’il s’est fait piquer sa valise, et quinze jours plus tard, il était de retour. Il a trouvé un emploi de vendeur de chaussures. Lorsque je l’ai revu, il a fermement nié avoir entretenu un tel rêve de fortune.

La brosse à dent jetable, quelle idée ridicule. En cherchant sur Internet, j’ai découvert que des gens avaient déposé le brevet, quelques années plus tard.

Bonnie et Clyde (13)



En vérité, je n’aurais jamais utilisé l’arme contre qui que ce soit.

Je me souviens d’une scène, dans un téléfilm, qui m’avait marqué quand j’étais petit. Les bandits décident qu’il est temps de flinguer la victime. Un otage ? Une balance ? Un complice ? Je ne sais plus. L’idée générale pour ces gens était : ce qui est fait n’est plus à faire. Mais la victime ne l’entendait pas d’une façon aussi administrative. On l’avait agenouillée sur le gravier pour lui tirer une balle dans la nuque, et elle répétait en gémissant : je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! Comme si on voulait mourir. En plus, dans un téléfilm à petit budget, c’est toujours plus glauque que dans les superproductions, où l’on bénéficie de roquettes et de monstres.

Non, je ne me voyais pas faire ça.

J’adorais la route où nous roulions, sombre, neuve, du bitume noir et plat tendu comme une corde à linge, un voie sanglée dans une combinaison luxuriante d’arbres. J’admirais la forêt toute puissante et, soudain, nous percutâmes une bête. Un couinement perçant, le phare qui s’éteint, l’obscurité encore plus prégnante. Bunny a poussé un cri, nous nous sommes arrêtés, avons ouvert la portière nous séparant des ténèbres ; j’aurais bien continué moi, on s’en fout après tout des bêtes dans la nature, elles n’ont qu’à y rester, dans la nature, et respecter les routes nationales. Mais Bunny était trop sensible, j’aurais poursuivi, je crois que j’aurais eu peur d’elle, pendant mon sommeil..

C’était un chien. Il avait un collier rouge. Bizarrement, il ne saignait pas, il était juste allongé près du fossé. Il respirait vite. Il est vivant ! criais-je pour Bunny. Bonne nouvelle ! Je suis rassuré. Allons-y ! La route est longue. Mais Bunny s’était agenouillée près de l’animal, pauvre bête ! Pauvre bête ! Il est blessé, il faut vite l’emmener dans une clinique vétérinaire. Mais tu es folle ! Pousse-toi, lui dis-je avec autorité, je m’y connais, mes grands parents avaient une ferme.

Je me suis accroupi. Je n’y entravais rien, en fait, tout juste si j’avais aidé ma grand mère à tuer les portées de chatons surnuméraires, dès leur premières heures. Le chien me regardait du coin de l’œil. Il gémissait, plainte monotone, à l’usage d’un type en forme de maître.

Il gémissait de plus en plus fort, au fur des minutes. Comme le Boléro de Ravel, avec plein de chiens agonisants, engagés dans l’orchestre. C’était exaspérant. Je le motivais à le remettre sur ses pattes. Assis toutou, donne la papatte. Rien, l’animal relevait juste la tête en pleurant plus fort. Allez debout, le chien, s’il vous plaît Jésus, guérissez le, juste pour vous dégourdir le miracle. On peut pas le laisser comme ça, non.

Je suis revenu avec l’arme. Je marchais lentement en me dirigeant vers le chien. Je regardais les arbres, un par un, on aurait dit un musée de la nature, je flânais. Puis j’ai sorti l’arme de l’étui, la portière de la voiture a claqué, Bunny devait se boucher les oreilles. Sans réfléchir, vite, j’ai pointé l’arme au hasard vers le chien et j’ai appuyé sur la gâchette. Rien, la sécurité était enclenchée. J’ai cherché un moment comme retirer ce truc. Là, le chien a remué la queue, ce con. J’ai dit alors avec tristesse : gamelle ? Il a remué la queue un peu plus fort. J’ai tiré, je me suis fait surprendre par le recul, ça m’a fait mal au poignet.

mercredi 7 mai 2008

Bonnie et Clyde (12) : toujours raison

Je rentre, je m’assois. L’assureur me regarde, avec sa tête de bonbon à la menthe. Son visage dégage une sorte de fraîcheur sympathique et mentholée, un peu le contraire de la décomposition ; oui, comme si, vivant, négatif du cadavre, il se recomposait, et que de ce travail cellulaire exhalait un parfum agréable. Que puis-je pour vous, fait-il. Je sors mon arme et crie comme un possédé : la caisse ! Donne moi la caisse ! Mais il n’y a pas de caisse, c’est juste un assureur. Il y a quoi alors ? Des dossiers. Juste des dossiers. Des dossiers d’assurance. Avec des milliers de signatures, promesses chaotiques en bas de page. File moi tous les dossiers alors, je dis évidemment ! Nous chargeons toute la paperasse dans le coffre. Pour quoi faire, demande Bunny. On verra, au pire, on les jettera à la mer, on s’en fout, les contrats d’assurance retrouveront leur élément naturel, parmi les poissons. Ils seront heureux.

J’ai récupéré l’arme chez mon père. J’ai sonné, il était légèrement tard ; il a aspiré l’air brusquement en ouvrant la porte, de surprise. Il a eu la bouche ronde du poisson sorti de l’eau. L’eau tranquille et dormante des jours paisibles. Je l’ai salué, singeant la décontraction, puis des bises hagardes, des gestes raides. Notre propre musée de cire. Il s’est assis les fesses au bord d’une chaise, et nous avons commencé à parler du beau temps. Les paroles de cire, dans le musée de cire. Des paroles comme les petits bâtons que les scouts frottent, pour faire du feu. Soudain on voit que la paille prend, étincelle dérisoire, et tout le monde souffle pour que la flamme vive. Puis à un moment il m’a regardé, épuisé, dans un silence attentif. J’ai dit : je te présente Bunny. Nous allons nous marier. Bunny s’est tournée brusquement vers moi, scandalisée, me fusillant du regard.

Alors il a dit : ah c’est formidable ! Chaque main malaxant l’autre. Je descend à la cave chercher du champagne ! Au rythme lent de ses tatanes qui claquaient, il a pris l’escalier. J’ai ouvert le placard, inchangé depuis l’aube de mon humanité, j’ai trouvé sur l’étagère l’arme de service, que j’ai prestement rangé dans mon sac à dos. Les tatanes revenaient vers nous. Je me suis dit que je faisais une énorme bêtise. Je me suis dit, peut-être que si nous buvons une seconde bouteille, j’aurais le temps de remettre l’arme à sa place. Le lourd étui noir en cuir. Faire machine arrière.

Le bouchon de la bouteille de mousseux a atteint l’altitude d’au moins dix centimètres avant de sombrer. Aux amoureux ! Félicitations ! Meilleurs vœux ! Et puis joyeux anniversaire ! Et joyeux Noël ! Sa main tremblait quand il nous servait. Nous avons répété, c’est dommage de ne pas se voir aussi souvent qu'avant. Nous pourrions nous voir plus souvent. Puis il a eu l’air fatigué. On se tient au courant. On se contacte. Très bientôt. On attend pas autant de temps avant de se revoir.

Et nous sommes partis. Bunny a entrouvert le sac, elle a murmuré : c’est impressionnant ! Je m’en suis voulu, comme si j’avais douté une seconde, faiblement, j’ai pensé : c’est de ta faute, Bunny, tu m’as entraîné, puis j’ai chassé tous ces mots comme des mouches. C’est de ta faute, je suis quelqu’un de si tranquille, je n’ai envie d’impressionner personne. J’ai juste envie de ployer au vent, comme un millier de tournesols, en silence, dans le vide, perdu parmi le cycle terne de la nature.

C’est dur de convaincre les gens. Il faut employer les bons arguments. Construire un raisonnement si puissant que le contradicteur en jette l’éponge. Mais je l’ai vu à la tête de l’assureur, c’est plus facile avec le revolver. Tout d’un coup, on a toujours raison. On ne discute plus. C’est l’histoire du tyrannosaure contre le lapin. Le lapin ne discute pas, il ne tergiverse pas, il n’objecte pas. Il se découpe lui même en morceau afin de faciliter la tâche, autant qu’il peut. Il coopère. C’est bon d’avoir toujours raison. C’est bon d’insister peu.

Au repas, on serait là, discutant d’un film, d’un livre, d’une idée, d’un parti, de l’éducation des enfants et des chiens, et chacun enfoncerait le cube de ses opinions dans le mauvais trou des autres. Puis l’autre sortirait son revolver, et tout le monde serait d’accord. Ah oui. Tu as raison. En fin de compte. Je ne voyais pas la chose comme ça, mais maintenant que tu le dis.

La mer. L’endroit le plus intéressant à la mer, la mer elle même, est perdu dans l’obscurité, au delà du promontoire qui la borde. Deux blocs sombres et remuants, encastrés terriblement l’un sur l’autre, la mer et le ciel ; leur virginité dangereuse se régénère toutes les nuits. On ne construit pas des cabanes dans les vagues, et chaque matin, la place est nette. Nous avons sorti tous les dossiers de l’assureur, sur les rochers, les contrats avaient un charme léger en s’abîmant.

mardi 6 mai 2008

Bonnie et Clyde (11) : tout est sous contrôle

Bunny s’assoit à mes côtés. J’entends ses fesses épouser absolument le tissu rêche du fauteuil, soudain j’aime la vie. C’est comme si j’avais tout un équipage de paquebot dans ma bande, dans mon parti, à mes côtés ; la croisière s’amuse, avec le capitaine Stubing, ses favoris blancs, murmurant dans la splendeur rare de ses dents : tout est sous contrôle. Le pont du navire, un belvédère avec un orchestre de jazz mou, surplombant le monde, sa platitude bleue. J’allume à ce propos l’autoradio. Je regarde Bunny dans les yeux. Sans la quitter une seconde, fixant ses prunelles avec un sourire de joconde, je monte le son, sur le volant, de mon pouce. Tout est sous contrôle. Ca vibre de contrôle, de partout. On dirait Marvin Gaye qui chante, cool, moustachu, des mecs noirs, à l’aise. Je contrôle tout ; juste avec mon pouce.

La voiture démarre, elle cale, se projette contre le véhicule garé devant. J’avais laissé une vitesse enclenchée, réflexe peureux de ma jeunesse, au cas où la rue se cabre peut-être telle une passerelle… C’est terminé à présent. C’est le moment où le présent se soulève, camion benne saturé, pour déverser tout le chargement d’ordures dans le passé, avec fracas.

Et si nous partions en week-end ? Enjôleur, Je prends un ton de prestidigitateur : et si nous allions voir la mer ? Ce n’est pas loin, juste des milliers de réverbères à répéter, songe entêtant de lumière. Juste prendre une bouteille de vin, pour écouter mugir les vagues d’encre.

Manger des huîtres.

Remuer le pommier du monde. Pour obtenir les pommes bien mûres du contentement. Vous savez, cette impression d’avoir un grand voilier, de souffler comme un forcené avec vos maigres poumons pour remuer les larges voiles, vastes bougies d’anniversaire. Vous vous épuisez à mouvoir des structures délirantes. Baratins, arrangements, semi-vérités, architectures inertes avides d’énergie ; et nous, petits manœuvres égarés dans les méandres de ces colosses lourds. Rien ne bouge, dans la salle des machines.

Vous savez, aussi, étrangement, cette impression inattendue que les voiles se gonflent bien trop tout à coup, et que le navire part, bien vite, bien fort, avec un vent de diable déchaîné. Tout n’est plus sous contrôle.

Nous prenons l’autoroute. Elle me raconte sa vie, c’est radio Bunny. Dans toutes les tristes aventures qu’elle égraine, banales histoires dont personne n’est le héros, je m’incruste, je fais le dieu rétrospectif, dieu vengeur, dieu partial, dieu de colère, déclarant qu’elle a eu raison en tout. Je sabre tous les affreux du passé de ma justice rétroactive. Cet instituteur cruel ! Ce banquier insensible ! Cet assureur lubrique ! Moi Claude, je les accuse, je les condamne. Ils ne savaient pas, les malheureux. Ils ignoraient, dans le décor terne du souvenir, peuplé de calendriers des postes aux petits chats espiègles, que l’œil impitoyable et sans oubli du futur les scrutaient. Alors, ça sort de la terre, oui, le zombi de la justice ; disparu, mais revenu, mort, mais réanimé, patient mais impatient.

Je monte le son, avec mon pouce.

Nous allons le faire, le détour. Tu vois cet assureur lubrique. Par exemple. Il regarde le journal de vingt heures. Puis de vingt-trois heures, sur la chaîne régionale. Voire le câble. Il regarde les aberrations de ce monde, kaléidoscope fiévreux de sang et de costards, dans un aquarium agité, et il n’en pense pas moins. Et s’il n’en pensait pas plus, pour le coup.

Quand j’ai dit ça, j’ai eu l’impression de souffler sur les voiles, bêtement. Elle a dit oui, tiens. On en a marre d’être pris pour des cons. Là, c’est le vent qui s’est levé, le bateau est parti d’un coup, plaisanciers amusés, un verre à la main sur l’embarcation au bois qui craque, dénuée de skipper.