Accéder au contenu principal

DB nous quitte

Un bref commentaire laissé sur son blog par son compagnon m’apprend le décès de Dominique Bardel, le 5 mai au matin. Elle tenait le site « le jardin de DB ». Atteinte d’un cancer, on lui avait signifié il y a peu sa guérison... elle avait décidé alors d’ouvrir un blog, la « survivante », pour raconter la vie d’après, son répit, avec son implacable humour habituel.

Il n’y a que huit billets, je vous invite à les découvrir.

J’ai rencontré Dominique il y a deux ans, au Festival de Romans. C’était une femme très sympathique, nous avions pas mal échangé depuis, j’appréciais son esprit pétillant, sa sollicitude, prolixe, incisive, bienveillante.



J’en profite pour glisser une pensée pour François, tant qu’à s’affliger. A l’époque, lors de son décès, étant un peu éloigné de ce support, je n’avais pas jugé utile d’écrire quoique ce soit. L’ayant rencontré, lui, ainsi que sa femme et ses enfants, j’avais été assez choqué par sa disparation soudaine : il était jeune, son métier était de dessiner des dessins pour les enfants, ça n’était pas du tout sensé lui arriver.


De manière générale, je m’étais fait la réflexion, il y a quelques temps, que le blog était un outil encore jeune, une ridicule poignée d’années. Nous racontons des anecdotes, dans l’instant ; le temps qui passe, c’est quelques anniversaires accumulés, un bambin qui se met à marcher ; un départ en vacances et un retour deviennent toute une épopée. Les élections suivantes, c’est la fin du monde. La Retraite dont on parle comme de la théorie du Big Bang, la fin des temps.

Je m’étais dit : que va-t-il se passer, dans trente ans ? Comment tout cela va-t-il vieillir ? Quand certains de ce que nous avons lus viendront à mourir, de quoi auront nous l’air avec nos lol, nos mdr, nos jeux de mots laissés distraitement entre deux tâches laborieuses ? Cet espace verbeux, figé, fantomatique, demeurant intact sous la forme rieuse d’un sapin de Noël, dans l’attente de l’anecdote suivante, comment va-t-il (ne pas) durer, jusqu’à ce qu’un technicien coupe le courant ? Cela va-t-il s’épaissir, se remplir à force, ou bien cela va-t-il s’écrouler sous sa vacuité, sa futilité ?

Dans l’intervalle, entre des inconnus et nos amis d’enfance, ces gens que nous côtoyons en pointillé, de quelle manière les aimons nous, au fond, y-a-t-il un instrument, une échelle, un référentiel pour mesurer notre affection, y-a-t-il un jury pour décréter ce qui est valable, entre la vraie vie et la fausse ?

Pour François, par exemple, alors que je le connaissais si peu : c’est en l’observant dans l’herbe avec son fils que le mien a découvert l’étrange concept de « bagarre », et que, par la suite, il s’est mit à me sauter dessus comme un catcheur. C'est une trace. Quand mon fils le fait, non, disons une fois sur quatre, j’ai une pensée pour lui ; je ne sais pas si je peux parler de chagrin, ou de manque, ne serait-ce que par rapport à sa famille, ou ses amis, mais c’est, sans conteste, véritablement, une trace laissée, une ombre qui demeure.

Commentaires

  1. Je connaissais Dominique par facebook. C'était une de mes centaines de "friends". Une anonyme avec qui je papotais, parfois. Puis j'étais tombé sur un truc où elle parlait de sa maladie. J'ai mis un mot de soutien (que dire à quelqu'un qu'on ne connait pas ?). Je pense souvent à ce mot émouvant qu'elle avait écrit. Mais, dès le lendemain, j'étais incapable de me souvenir qui l'avait écrit. C'est facebook.

    Alors la lecture de ton billet me bouscule. J'ai retrouvé l'auteur. Je l'ai perdu.

    Par contre, j'aime beaucoup à imaginer que les blogs sont éternels. Si je meurs d'une indigestion de bretzels, au bistro, ce soir, personne n'a mes identifiants pour fermer mes blogs... En ce sens, c'est un peu notre âme...

    RépondreSupprimer
  2. Très joli message d'amitié. J'ai eu un peu le même sentiment lorsque MDA (marie-Dominique Arrighi) est partie il y a un mois. Journaliste à Libé, elle tenait un blog très drôle sur sa maladie, l'hôpital. Et puis elle est partie. Je la connaissais un peu (j'ai tenu quelques années le standard de Libé). Ce blog avait permis de tisser des liens très forts entre ses lecteurs et elle, entre ses lecteurs entre eux, un tas de connexions très fortes. Virtuelles, mais très fortes, débarrassées des conventions, des petites gênes, des non-dits.

    Le blog tient de la radio. Le lien qui se crée est très fort, durable, il fait appel à l'imaginaire. Oui, on peut très fort aimer quelqu'un qu'on n'a jamais vu.

    RépondreSupprimer
  3. C'est dans ces moment là qu'on s'aperçoit que cette activité de blog est bien plus importante qu'il n'y paraît.

    RépondreSupprimer
  4. Mauvaise nouvelle. Ta plume nous aide à endurer le moment.

    RépondreSupprimer
  5. Eh bien le hasard a fait (le hasard ou autre chose) que ce matin, moi qui ne le connaissais pas, qui m'étais juste engueulé une fois avec lui sur le forum qu'il animait avec Dorham et quelques autres, eh bien ce matin, j'ai pensé à ce François, assez longuement même. et ce n'est pas la première fois que cela m'arrive.

    RépondreSupprimer
  6. J'ai lu le blog mis en lien, je ne le connaissais pas du tout. Il est bien écrit. Je vous adresserais bien des condoléances pour votre tristesse, qui renvoie à celle qu'on a pour ceux qu'on connait qui ont subi en vain les affres de la chimiothérapie. J'en connais qui s'en sont tirés aussi, qui s'en sont remis alors qu'ils étaient bien bas, bien bas.

    RépondreSupprimer
  7. C'est étonnant, je pensais justement à cette histoire de vieillissement et de survivance des blogs, cette semaine... Je me demandais, en voyant le blog d'un "copain" sans activité, comment je saurais qu'il lui est arrivé quelque chose de grave, si personne ne prend la peine d'en informer ses lecteurs ?

    RépondreSupprimer
  8. Nicolas : "Par contre, j'aime beaucoup à imaginer que les blogs sont éternels. Si je meurs d'une indigestion de bretzels, au bistro, ce soir, personne n'a mes identifiants pour fermer mes blogs... En ce sens, c'est un peu notre âme..."

    Oui très bien dit, et je me suis déjà fait cette réflexion, un peu grandiloquente et dérisoire, que tant que le courant resterait branché, il y aurait "nos blogs". Ca me fait pouffer. C'est une sorte de postérité du pauvre, c'est nous, en archivé.

    Je me suis déjà imaginé "programmer un billet" pour dans dix ans, vingt ans, cinquante ans, histoire d'imaginer sa publication au milieu de nulle part, une fois disparu.

    La machine à Ecrire : j'ai connu le blog de MDA à sa fin. C'est quelque chose d'assez glaçant, de troublant, un inconnu qui écrit tous les jours sur son agonie. Ce n'est pas comme un film, un reportage, un "document de vie", ce n'est pas aussi intrusif ; les notes s'espacent, la fatigue augmentant, et un communiqué nous apprend que c'est fini. On est remué.

    Le rapprochement avec la radio est très juste : le rapport avec l'imaginaire. Effectivement, nous savons très peu de choses des blogueurs, en général, nous comblons le reste en devinant.

    Ce qui peut expliquer un certain attachement. Ceci m'arrive même avec des blogs que je ne me commente pas, où je n'irai pas lâcher une blague.

    En imaginant, faisons nous les blogueurs meilleurs qu'ils ne sont ? Je ne crois pas : sauf exception rarissime, les rencontres avec des "vrais" n'ont jamais été décevantes. Je pense que la lecture, intuitivement, nous en dit long, et, sauf aveuglement du à la solitude, ce n'est pas trompeur.

    (...)

    RépondreSupprimer
  9. arf : oui. On dit souvent que les blogs vont disparaitre, au profit de réseaux sociaux plus "performants". Ce côté futur-has-been, outil à peine pondu déjà fossile, est peut-être séduisant, en fin de compte. On bavarde, on prend le temps, dans un exercice démodé.

    C'est comparable au rapport "radio/télé", même si la radio reste un média "massif", la comparaison avec la télévision en fait quelque chose de plus intime.

    mtislav : oui, mauvaise nouvelle, je n'avais pas forcement envie d'en faire une note. Mais Dominique était quelqu'un qui n'aimait pas les blogs, elle insistait bien sur le fait qu'elle faisait un "site" (truc encore plus démodé que le blog). Cela la mettait dans une situation à part, et - peut-être est-ce une illusion de ma part - j'étais dépité que sa disparition passe "inaperçue", d'où ma sollicitation !

    Le fait qu'après ces années, elle ouvre un blog sur sa maladie sensée passée est assez paradoxal. Peut-être l'envie d'isoler ou de rendre plus lisible son récit sur sa maladie.

    RépondreSupprimer
  10. Je me rappelle de cette commentatrice que j'avais remarqué sur ton blog. Je ne savais même pas que c'était une femme... Tu as eu raison de prendre le temps de témoigner simplement d'elle...

    RépondreSupprimer
  11. Didier Goux : je crois me souvenir de cette épique engueulade ! Finalement, avec le recul (ou même sans), ces engueulades ont quelque chose d'assez joyeux. Cette volonté d'argumenter toujours, de ne plus argumenter et d'avertir que, en vrai, oui, dans la vraie vie, on pourrait en venir aux mains, si on ne se retenait pas. On n'arrive jamais convaincre l'autre, c'est un peu l'histoire d'un éternel recommencement, ce verbiage qui ne s'arrête jamais, présenté comme ça, est bien sympathique.

    Ca change des sinistres gargouilles mélomanes artistoïdes accrochées à certains endroits par pur désœuvrement (smiley) !! (je ne parle pas de vous, quoique mélomane et probablement désoeuvré, je n'oserais pas le gargouillesque).

    Suzanne : je vous réponds plus tard, je ne tiens plus debout sur mes doigts du clavier...

    RépondreSupprimer
  12. La mort est toujours douloureuse car elle nous rappelle que notre tour viendra. aujord'hui, on commence à ne plus parler d'une 'longue maladie'. On 'a plus peur de mettre un mot derrière les maux et ce n'est pas plus mal. C'est une première victoire contre la peur. Nos blogs ne sont que des morceaux de notre piètre existance que nous avons décidé de mettre en partage. Après ce qu'il en adviendra. Sincèrement, rien à cirer. J'cris, j'écris et un jour tout partira comme cela m'est déjà arrivé sur facebug.

    RépondreSupprimer
  13. François aussi était un débatteur de fond. Auteur de commentaires à rallonges. Un très grand et très beau bavard...

    RépondreSupprimer
  14. je comprends qu'on se sent bête à commenter, dans ces moments-là... je ne connaissais pas DB, et François m'avait laissé un commentaire une fois, mais je n'étais pas une de ses lectrices fidèles, ni lui le mien. Je sais aussi, par expérience, que dans ces moments-là, de deuil, on se sent comme un enfant triste qui a besoin d'être consolé. Chaque mot de compassion devient, alors, comme un bonbon qui nous fait du bien.

    Nous restons là sachant (seule certitude qui peut nous aider à accepter l'absurdité de la disparition d'autrui) que nous tous allons faire ce même voyage un jour.

    Il y a un an... un bateau est parti à l'autre bout du monde. Combien de marins... combien de capitaines...

    RépondreSupprimer
  15. Le commentaire de Lucial Mel me met les larmes aux yeux (quelle imbécile, celle-là!). Théodore Monod disait "rendre sa barque..."

    RépondreSupprimer
  16. Suzanne : Je n'ai connu que deux types d'évolutions dans mon entourage : une maladie foudroyante, ou une vraie rémission. Naïvement, j'ai pensé qu'elle était tirée d'affaire.

    See Mee : effectivement. Jusqu'à présent, les gens autour connaissant en général la manie de bloguer, il y a toujours quelqu'un pour signaler un problème. Mais il y a quelque chose de "balnéaire" dans les blogs désertés, j'ai déjà pensé ça.

    Dorham : .

    Tahar : oui, les gens que j'ai connus dans ma famille (tous des hommes, les femmes vivent jusqu'à 150 ans car elles ont la dévotion des brocolis) n'en parlaient jamais. j'ai trouvé ça étrange que les "vieux" fassent comme si ça n'existait pas.

    Dohram 2 : c'est une des choses qui m'a surpris, et séduit, quand j'ai découvert ton blog : il n'y avait que 3 commentateurs, mais entre tous (grazie ? de mémoire ?) les commentaires étaient dix fois plus long que les billets ! :) Je crois effectivement que se répandre en commentaires - lorsqu'on dispose du temps bien pour le faire - et que ça ne s'effondre pas en troll, est une des meilleures gourmandises du blog.

    RépondreSupprimer
  17. Lucia Mel : bien sûr, qu'ajouter...

    RépondreSupprimer
  18. @Suzanne : c'est ça le fado... ;-)

    "tudo isto existe/tudo isto é triste/tudo isto é fado" (Amàlia)

    RépondreSupprimer
  19. @ Balmeyer : bizarrement, il me semble que l'auteur d'un blog se débarrasse, sans même le rechercher, parfois sans même s'en douter, des barrières qu'il dresse dans la "vraie" vie pour protéger sa propre image, son existence. Son "Moi" virtuel est en fait bien plus lui-même qu'il ne le pense.

    (c'est beau ce que je dis... )
    LA MACHINE A ECRIRE

    RépondreSupprimer
  20. Je pense souvent à François jamais rencontré, j'ai pensé très fort à lui à la Rochelle. Les blogs c'est plus fort que ça n'en a l'air.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…