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Articles

Affichage des articles du mars, 2008

Le chien

C’était un chien. Il était con. On ne sait pas trop comment distinguer dans cette espèce fidèle les lumières des abrutis, mais manifestement, il appartenait à la seconde, celles des benêts, des patauds, des chiens qui n’avaient pas inventé l’eau chaude ni l’os en plastique.

On lui lançait un bâton au loin, il courait cinq secondes, puis s’arrêtait. Il avait oublié pourquoi il courait. Alors au loin, il se retournait, nous regardait. Il se demandait ce qu’il faisait comme ça au loin, alors que l’instant d’avant, il était au près. Il sautillait, alors, balançant un peu tout, en désordre, à droite à gauche, ses oreilles, sa langue. Il était heureux de revenir près de nous. C’était une joie simple et inépuisable. Nous lancions à nouveau le bâton. Parfois il ne partait pas. Il oubliait de partir. Il nous regardait en remuant la queue, avec bonheur, comme si les imbéciles, c’était nous. Nous relancions encore un ultime bâton, en l’insultant copieusement, l’exhortant à se remuer, et il partai…

Le gouffre en faïence de la Fatalité

J'ai depuis tout petit une habitude : je lis dans les cabinets. Il m'est arrivé par exemple de lire des nouvelles de chez filaplomb, des annuaires, des poètes, des journaux gratuits, des plans de Paris, des catalogues de la Redoute, etc.

Pour les annuaires, ce n'est pas une blague. J'installe leur froid volume sur mes genoux, je regarde les noms. J'imagine des histoires, je cherche des patronymes ridicules, comme Monsieur Connard, par exemple. Ou Jean Bonnot. Je me souviens de mon enfance insouciante, quand je composais le numéro de téléphone dégoté, pour dire : "Allo Monsieur Jean Bonnot ?...", avant de raccrocher, déjà, terrassé par le rire.

J'aime les pages jaunes, j'observe les publicités. Les concepteurs d'annonces pour les plombiers ajoutent tous une fausse croix manuscrite, dans leur encart, pour faire croire que le lecteur précédent (le mari ?) a coché le bottin au stylo bille, sûr de son choix. J'aime découvrir des métiers biscornu…

For sale: baby shoes, never worn

Trouvé chez Delphine Kilhoffer : Ernest Hemingway aussi était victime de "tags", de "chaines" et d'autres trucs de blogueurs en tout genre. C'était un précurseur.

Le pari : écrire une histoire en six mots. C'est peut-être une idée de jeu, pour mes fous furieux de lecteurs, non ?

Sa réponse (et avouez quand même que c'est fort en chocolat) :

"For sale: baby shoes, never worn"

Chance ! Chance !

Je m'avance sur la passerelle Debilly, large monticule de planches. Un étrange individu arrive en face, il regarde au sol, se penche, semble ramasser quelque chose et s'approche de moi. Il me tend l'objet en répétant : "chance ! chance !"

Je refuse de prime abord, il doit s'imaginer que je l'ai perdu avant mon passage, je le prends pour un demeuré. Mais il insiste. Il me confie alors une volumineuse bague, puis s'en va. Je regarde dans ma paume : c'est une chevalière massive, sombre, elle semble en or, j'inspecte l'intérieur, remarque une sorte de poinçon. Sans rien y connaître, j'imagine qu'un poinçon, c'est du sérieux.

L'anneau dans le creux de la main, je reste un instant interdit, je vois partir l'inconnu sur la passerelle, sans réaction. Puis je reprends mon chemin. C'est la vie, c'est comme ça, des gens vous donnent des bagues en or, sur des ponts.

Peu après avoir repris la marche, je sens le plancher vibrer …

La Grue Eiffel

Nous sortons du RER, nous avons décidé de faire du tourisme. Notre fils n'a jamais vu la Tour Eiffel. Spectacle étrange, sur le trottoir, un groupe d'une cinquantaine de personnes passe devant nous, ses membres portent tous la même parka.

Tout d'un coup, les immeubles s'écartent comme des rideaux, la Tour Eiffel se dresse, gracile, orange de près, échafaudage sans façade.

Nous lui montrons du doigt ce qui est décrit comme un exploit des ingénieurs moustachus du temps passé : Kéké reste impassible. Il examine ce sémaphore métallique, fronce les sourcils, le soleil l'aveugle. Il scrute, c'est immense, de la dentelle d'acier partout, dans tous les sens, comme un arbre bourgeonnant de rivets. Puis il tourne la tête dans la direction opposée, et son visage s'illumine, enfin, il aperçoit par dessus les toits de zinc, derrière nous, s'élever un fin T métallique, il s'exclame fou de joie, l'index brandi : "Une grue ! Une grue ! Une grue !".

Pour un tour gratuit

J'ai passé un sacré bon week-end. Ce qui fait qu'il faut voter moi au Festival de Romans.

On parlait l'autre jour des rites initiatiques qui disparaissaient, ce samedi dernier, au matin, j'ai eu l'impression d'en passer un, un tout petit, un tout bête. J'ai accompagné Kéké au cabinet médical, sans rendez-vous. Là, dans le silence recueilli d'une demi douzaine de personnages ombrageux me scrutant, j'ai dû faire patienter mon fils, dans la salle d'attente, pendant deux heures. C'est long, un gamin qui s'ennuie, qui s'ennuie de s'ennuyer. Le camion benne poussiéreux et cassé de la salle d'attente, ça va bien cinq minutes. Je lui ai parlé gentiment, puis côte à côte, nous avons lu des histoires, et entretenu des discussions infiniment candides sur les hippopotames et les pompiers.

Ensuite, nous sommes sortis, nous avons crié : libres ! Enfin libres ! Voilà, comme l'alpiniste qui revient changé et libéré de quelques doigts depu…

Impromptu au silence

Le silence, il arrive d'un coup. Le grondement du métro me berce, on se sent comme dans un recoin, parmi des gens, c'est un instant très logistique, on se déplace. Le regard n'est pas vraiment posé sur quelque chose, hypnotisé par les lumières du tunnel, il y a le bourdonnement constant, lointain mais pourtant juste sous nos pieds, comme un monstre marin frôlant la coque d'un cargo. On pense aux choses d'après, à la vie qu'on va mener hors du souterrain. On accélère, on court presque, pour bâcler au plus vite cette formalité collective.

Des gens plongés dans des livres, des écouteurs plongés dans des gens.

Une revue, un quotidien : on colorie vite fait la vie des autres, pour jouer aux énigmes. Tiens, il lit ce journal, avec cette tête, il doit penser ça. Il a une alliance, il est marié, il devait avoir cette tête là à son mariage, est-ce qu'il a un rire de cheval ou bien de fouine, est-ce qu'il a fait un discours, a pleuré, est resté perplexe, dit des bl…

Le monstre

C’est une grande maison, avec la nuit qui tombe. Elle est en bois : chaque pas produit des grincements plaintifs et douloureux dans le silence. La maison est pleine d’étages, une incohérente accumulation d’étages, trop. Dans la campagne déserte, non loin de la réserve à loups où quelques cris déchirent la nuit obscure, la lune monte, rouge, et on peut contempler derrière les rideaux agités par le vent tout un paysage bucolique. D’un côté, le cimetière. De l’autre, le ravin où jadis s’est écrasé l’autobus des jeunes filles.

Nous lisons dans la chambre, tout en haut, la maison, avec ses centaines de pièces froides craque sous le vent dément. Par superstition un peu stupide, nous avons emménagé dans la seule pièce où il n’y a pas eu jadis de massacre, l’absence de tâche noirâtre dans les recoins est moins déprimante, nous a-t-il semblé. Ah quelle bonne soirée, murmurons-nous ! Qu’il est agréable de lire un ouvrage passionnant loin de la ville et de sa fureur !

Alors, dans un claquement se…

Laideurs de la Beauté

J'ai croisé à midi, venant prestement en face de moi, une fille d'une beauté époustouflante, une figure qui semble vous réveiller en sursaut, une vision comparable à un seau d'eau glacée. Elle avait un visage si conforme aux canons de la beauté qu'il en paraissait anormal.

Une peau de porcelaine, délicatement colorée, un profil sans erreur, une perfection dure et altière, poupée Barbie dépourvue de sourire, avec, étrangement figé dans son regard croisé, l'air de la méchanceté ordinaire.

Dans son regard, j'ai senti qu'elle était pleine de sa propre splendeur, consciente, satisfaite. Elle se savait arborer un masque d'injustice, signifiant à toutes les ombres de passage que leur genre à eux était plutôt de porter des sandwiches à la main, et pas l'exception au museau. J'ai noté que ses lèvres roses faisaient un légère moue, comme un soupçon de répugnance resté sur le visage, un air d'engin motorisé, de fusil mitrailleur, de bombe à fragmentation…

Cabane Pomme Compote

Nous sommes assis dans la cuisine, nous terminons le repas, fatigués. Mélangeant quelques conversations sur les jeux, les cachettes dans les arbres, l’enfance éternelle, et un pot de compote pomme-châtaigne à la main, E. demande à Kéké : veux-tu une cabane pomme-compote ? C’est idiot. Nous sommes pris d’un fou rire monumental. Nous rions si fort que nous en devenons silencieux, la tête prise entre chaque main, comme des penseurs.

Kéké nous regarde à tour de rôle, surpris, fier. C’est comme un triomphe pour lui, comme ça, à l’improviste. Dans son jeune âge, choyé, admiré, il est convaincu que tous nos rires sont provoqués par un de ses petits exploits. Il se demande ce qu’il a pu bien faire, sur ce coup là. S’il joue près de nous, par exemple, et que je sors une blague vaseuse, que ma compagne en rit, il regarde sa mère, ses cubes, et découvre le comique de ces objets, apprend que son art de les empiler est une grande source de joie. Puis il reprend son spectacle de cubes, guettant not…

Faire le malin

La dernière fois que j’ai fait le malin sur mon blog, j’ai récolté des trolls nazis, débarquant en imperméable dans des centaines de camions blindés, armés jusqu’aux dents, prêts à me couper la tête dans les bois. J’ai immédiatement accusé Didier Goux, bien sûr, d’être le passeur, et il m’a rétorqué, offusqué : "Voyons, vous n’en avez eu qu’un, un tout petit troll !"

J’ai dû reconnaître qu’il avait raison, et que des fois, j’exagérais un peu. J’ai dit que j’étais de Marseille, bonne mère, peuchère, ce qui est techniquement vrai, mais d’une profonde mauvaise foi quand on me connaît. J’ai eu un tout petit troll, vaguement nationaliste. Il m’a dit une broutille, il m’a parlé d’Israël, la routine. Il m’a dit "eux aussi ont des nationalistes !", un truc qui n’avait aucun rapport. J’aurais dit : "Berk, quelle mauvaise confiture ! On aurait dit de la confiture de Nazis !" Mon petit troll m’aurait dit : "Quel scandale, les israéliens aussi font parfois de trè…

Kremlin Carnet

Il devrait y avoir, comme pour les mariages, une gradation pour les soirées. Par exemple, on dit "noces de coton" pour les jeunes mariages (ceux en bas du classement wikio des mariages), "noces d'or" pour les mariages influents. Actuellement, il n'existe qu'une seule gradation pour les lendemains de soirée : "gueule de bois". Moi je dirais bien, pour me définir : "gueule de plomb" ou "gueule d'uranium", ce qui explique la teneur très vaseuse de ce billet.

Hier, c'était donc la première édition de ce que j'appellerai Kremlin Carnet, chez Nicolas. Nous sommes allé au Kremlin, à Bicêtre plus précisément. La soirée a commencé à l'Aéro, le célèbre bistro "la Comète" dont on suit les aventures ici étant fermé.

J'avais le trac. Avec Zoridae, dans un espace assez réduit, nous avons rencontré un blogueur, puis un autre, puis un autre, puis un autre. Des centaines de blogueurs, au moins douze. Je n'ava…