Accéder au contenu principal

Kéké a 21 mois

Mais cesse de le couver comme ça ! clame E., ma compagne, tu es toujours derrière lui, à le suivre comme une ombre, dans le square, on voit plein d'enfants qui jouent, et toi, un grand dadais sempiternellement à ses basques !
Mais il n'a pas son bob, je réponds, il fait soleil pour une fois, il va prendre une insolation ! Oui, je lui fais de l'ombre ! etc.

Nous sommes assis au bord du bac à sable, devant un océan d'enfants aux noms courts et de parents bien éduqués tous plus ou moins créatifs, jeunes parents aux cheveux gris, vestons, vêtements du dimanche colorés. Nous sommes de retour à Paris.

L'absence de deux ans se fait sentir. Avant c'était : "le jouet, mais tu demandes même pas si tu peux l'emprunter, ma parole. Comment ça, mon fiston, tu veux pas prêter ton jouet au petit garçon ? Mais tu te crois où ? Tout le monde partage les jouets, ici, tu te penses au Fouquet's ?"

Là, nous sursautons : un enfant a repéré une pelle qui ne lui appartient pas, sa mère arrive en trombe, paniquée :"mais il n'est pas à toi ce jouet Matteo, qu'est-ce que tu fais ?" La mère propriétaire du jouet lance d'un ton régalien : "Allez-y, nous vous prêtons cette pelle. A la bonne franquette, c'est dimanche. Nous sommes tous très détendus." Tous les jouets, toutes les pelles, les rateaux, ont le nom de l'enfant inscrit au feutre indélébile. Les petits s'agglutinent autour du robinet pour remplir les seaux d'eau, on est au bord de l'émeute, c'est l'embouteillage, ça se frictionne comme au carrefour. Un parent dynamique arrive et encadre tout ça.

Kéké joue a nos pieds. Toutes les cinq secondes, il se retourne pour vérifier que nous sommes toujours là. Le déménagement récent a sapé beaucoup sa fragile indépendance, E. me dit : "Allez, on se lève et on s'éloigne un peu". Nous faisons six mètres, pour nous poser sur un banc, sous les arbres. Kéké relève la tête, il nous cherche, nous aperçoit, et nous fait un sourire éperdu, qui semble dire : "Je n'aime que vous, le reste c'est de la daube." On sourit en retour, petit bout, petite glue, petit sauvage. Il hésite, se lève, emporte deux ou trois camions piqués à droite à gauche et vient vite nous voir. Il s'assoit à nos pieds.

Nous partons : laisse le, un peu ! laisse le respirer ! Ne reste pas derrière lui tout le temps, comme ça. Un grand escalier : il commence à le monter tout seul. La ville est remplie d'angles durs, de trappes, de dangers. J'adopte une démarche décontractée, allez vas-y, la vie est sympathique, on vit plusieurs fois. Vas-y, marche de tes propres pieds, kéké, tu as 21 mois après tout, va dans les dangers, va trouver une collocation en Angleterre.

Il arrive en haut des marches. E. triomphe : tu as vu ! Il y est arrivé tout seul ! Il est heureux, et commence à courir comme un albatros qui s'envole. J'applaudis du bout des doigts, je souris du bout des dents, je suis un garçon angoissé. Il faut se détendre, c'est dimanche. Je suis gris comme les marches en béton, comme les murs, comme le ciel qui ne l'est plus ; gris et grisé d'une affection sans fin et sans nom pour ce petit être qui vient de moi, et qui file, lui devant, et nous pour toujours derrière.

Commentaires

  1. P'tain que c'est bon d'être pater hein?!! Et ça va pas s'arranger!!!

    RépondreSupprimer
  2. D'un côté cela m'attire. D'un autre cela me fait peur...

    RépondreSupprimer
  3. @iceberg : bien résumé ! ça mériterait une réponse dans un billet...

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Le Durcisseur

Le premier métier de feu l'acteur Sim était extraordinaire : il débuta durcisseur de tétons au Crazy Horse. Encaissant cette information à la radio, je cessai toute activité pour plonger dans une rêverie mélancolique. Cette tâche improbable consistait à, muni d'un seau à glaçons, frotter la poitrine des danseuses avant leur entrée en scène, pour bien mettre en exergue leurs tétins triomphants.

Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…