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Une pièce pour rentrer

Un jeune homme noir m'aborde dans la rue : "S'il vous plaît, excusez-moi de vous déranger." Je ralentis, il poursuit : "Auriez-vous une pièce, c'est pour rentrer au pays."

J'ai des courses à la main, mais je n'ai pas de monnaie. Je paye par chèque en bois, comme d'habitude. Difficile d'expliquer ça en deux mots, je souris, je réponds non, je sais qu'il me prendra pour un menteur. Ce qui m'interpelle, c'est son argumentation : "...pour rentrer au pays." Il dit ça sans aucune conviction, comme une formule de politesse. Je reste une seconde interpellé, mais devinant déjà mon refus, il regarde loin derrière moi. Je n'ose pas engager la conversation. Est-ce une façon de présenter les choses qui marchent dans le quartier ? Je travaille dans un quartier très huppé.

Peut-être a-t-il déjà testé différentes approches ? "Une petite pièce s'il vous plaît... pour me droguer (il n'a pas l'air d'un de ces cadavres secs encore secoués de respirations que je croise au petit matin, en prenant le métro)... pour boire... pour un tour en vélib' ...pour jouer au kéno... pour avoir un rapport sexuel... pour m'acheter pif le chien... " ? Il a peut-être rencontré quelques fanatiques du billet-retour-simple, chez qui l'argument à fait mouche :

"Pour rentrer au pays ? Les amis, (s'adressant à des jeunes hommes vêtus en scouts) aidons ce jeune numide à rejoindre les contrées de la France vu de loin !"

Devant mon nouveau chez moi, sous ma fenêtre, une femme s'est installée, début août, sur des marches, dans un petit renfoncement d'un magasin fermé. Elle avait une valise, un sac de couchage. Le matin, au tout début, elle coiffait ses courtes tresses. Elle se lavait les mains. Depuis, elle sombre peu à peu. E. lui a proposé un sandwich, mais elle a fait la moue, puis a silencieusement refusé. Elle ne fait jamais la manche. Bouteille de bière, puis le modèle au dessus. Cheveux sans tresse, qui se dresse en bataille, et le début des monologues. Sourire en regardant le ciel. Le ciel et sa pluie d'été incessante.

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