mardi 11 décembre 2007

Loin quand même

Je me suis fait "taguer" par Dom au détour d'un billet très drôle sur les expressions qui font repérer illico votre matrice géographique.

J'explique, un peu pour ceux qui ne connaissent pas, mais surtout pour faire un gag idiot (je suis en liquidation totale de gags) : je ne me suis pas fait bomber le visage avec de la peinture en aérosol, non, j'ai juste reçu une sorte de "gage" pour faire un billet sur un même thème. C'est ça, un tag.

Les esprits chagrins aiment à dire que les tags c'est pour les blogueurs qui n'ont rien à dire, je leur répondrais d'une part et z'en premier lieu qu'il s'agit d'une contrainte très oulipienne, oui, et que la contrainte est génératrice de créativité, nous sommes comme "un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir". J'ajouterais d'autre part z'et en second lieu, qu'ils aillent se faire mettre en fait, les esprits chagrins (je suis aussi en liquidation totale de grossièreté), et puis comme dirait Renaud, ça défoule, comme ça gratuitement par plaisir. Ah !

***

Je suis arrivé à Lyon vers huit ans, en provenance du grand sud. Là, je n'ai pas été offusqué d'entendre les gens parler pointu, c'était en effet la ville du pagnolesque Monsieur Brun. Dans la vie, pour moi, il y avait les gens qui parlaient normalement, comme mes amis et ma famille, il y avait aussi les gens qui parlaient à la télévision ; je tolérais, c'était un peu normal aussi, on ne leur en voulait pas, ils étaient loin, les gens à la télévision.

A Lyon, j'avais troqué les vastes champs ponctués de ruisseaux, de vieilles 4L et de cabanons lézardés contre un immeuble de quatorze étages, grise cité aux ascenseurs fleurant la pisse, mais dont je garde tout de même le souvenir lumineux d'un vaste terrain de jeu. (J'imagine que même le gamin qui grandit dans une décharge doit garder de son monde l'image émouvante des jeux sans fin). Les gens parlaient comme à la télévision. Je trouvais ça normal. Mais moi, je parlais comme un plouc de spectateur. Parfois, dans une allée, je discutais avec des inconnus en attendant l'ascenseur, je disais : "Je rentre à la maisongue pour voir ma mamangue."

On me faisait répéter, hilare : "Quoi ? Quesstudis ? Tu peux y répéter ? " Puis on allait chercher d'autres amis : "Hé, regardeuh comme il y parleuh, allez tu peux y répéter ?
- Bengue, je rentre à la maisongue voir ma mamangue ?
- Ah ah ah ! Hey, venez tous les autres, venez voir écouter !
- Bengue bon sangue, qu'est-ce que j'ai dit de si marrangue ?"

A la boulangerie, c'était : "Bonjour, je voudrais du paingue.
- Oh, viens y voir Marcel, écoute-zy : que veux-tu, mon petit ?
- Bengue du paingue, pourquoi, congue ?"

Je parlais avec le langage tombé d'un arbre du Roussillon, appuyé, juteux, comme une grosse pêche, les mots de Tramontane, les mots minéraux des hommes de Tautavel.

Au bout de quelques mois à ce rythme, à force d'être l'hurluberlu de service, je me suis dit - inconsciemment - qu'il fallait rééduquer ces paroles, si je voulais être un peu tranquille dans la vie. Alors, paf, les mots en maison de redressement, les phrases avec un tuteur à tomates, pour les élever bien pointu dans le ciel des immeubles. J'ai mis un parasol pour cacher le soleil qui tapait fort dans la bouche.

Voilà, pour moi, le Canigou, c'était la chaîne des montagnes embrumées, qui s'étendait aux portes des Pyrénées, que je voyais de ma fenêtre dans un ciel dégagé peigné par des cyprès fins ; pour les autres, le Canigou c'était de la bouffe pour chien, en boite.

De l'air frais du sud, il me reste quand même quelques bols d'air :

Quand il reste une vieille trace de confiture mal séchée sur une table cirée, et qu'on pose le doigt dessus, et que le doigt reste un petit peu collé, on dit : ça pègue.

Quand on est invité à un vernissage dans une boutique huppée sous la Tour Eiffel, et qu'on arrive en short bleu avec une veste de survêtement, des mocassins marron et des chaussettes de tennis blanches, on marque mal.

A propos, je n'attrape pas de rhume, ni la crève, j'attrape mal.

Puis quelques termes de catalan . Quand ces idiots de chats se cognent interminablement contre mes tibias cinq heures avant l'heure officielle de la gamelle, je les traite de banastes (sots). Ils m'énervent et je les fais changer de pièce d'un puissant coup de pied, je leur dit : "ja tu cal !" (bien fait pour toi). Puis je murmure à kéké des mots que j'entendais petit, des mots poignants, qui brillent comme des étoiles éteintes : "axurit !" (dégourdi).

En fin de compte, je cause pointu. Mais lorsque je parle avec ma famille, l'accent remonte, incontrôlé, se lâche comme des chiens fous avides de Canigou, et la fenêtre parait s'ouvrir soudain, l'accent surgit comme un courant d'air enfoui dans une boite à secret.

Tiens, j'ai les larmes aux yeux d'écrire ça, c'est idiot. C'est triste d'être là où l'on est, chez soi, mais d'être loin quand même.

35 commentaires:

  1. "je voudrais du paingue". C'est pour te faire reconnaitre par technocrataing ?

    Bon je sors : ne jamais faire de commentaire débile sur un billet sérieux.

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  2. @Nicolas : Ouais ! ça craingue du boudingue de faire ça ;)

    @Balmeyer : Très beau billet, très émouvant..; J'ai adoré l'explication en intro,les dialogues avec le Balmeyer petit garçon, le "langage tombé d'un arbre du roussillon", "le tuteur de mots et la maison de redressement", le Canigou pour chiens ... encore une fois, Balmeyer, chapeau bas !

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  3. Superbe billet ! Merci au tagueur !C'est vrai, pas simple de se sentir loin de chez "soi".
    Et comme chez moi dans le SUD, actuellement on souhaite un truc super marrant pour finir l'année, je ne résiste pas à te l'écrire ! BON BOUT D'AN
    (à ne pas confondre avec les boudins de fin d'année bien sûr).

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  4. @nicolas : tu peux écrire autant de conneries que tu veux. C'est les Happy Hours tout le temps. En français : les heures heureuses. D'ailleurs, comme je te l'ai dit par ailleurs, je reste au fond de moi persuadé qu'un billet sans réaction c'est un peu comme un bide, même si ça fait petit garçon de dire ça.

    @zoridae : merci ! :)

    @tous : "j'awive à Pawis à l'aewoport, je pwends le twain, c'est pas possib' : " Voici la nouvelle chanson que Kéké est en train d'apprendre. Il dit déjà : "je prends le train ! c'est pas pobile !"

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  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  6. Quel beau billet !

    La langue, c'est comme la mère, on n'en a qu'une seule, il existe décidément des lieux où le conformisme à une notion abstraite de pureté créé l'inconfort et le rejet au lieu d'accueillir et d'embrasser la diversité et l'identité.

    J'espère que tu as gardé ton accent et ton vocabulaire, c'est trop précieux. Merci du partage.

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  7. (j'aime pas les répétitions, je reprends)

    @Mimounette : merci beaucoup ! De ma famille, je viens de beaucoup de SUD à la fois (Marseille, Perpignan, Toulouse...) ! Et le tiens, c'est lequel ?

    Qui veut être tagué au fait ? J'ai oublié que le "tag" est contagieux !!

    Je m'étais dit : les trois premiers à commenter ont droit à la chaîne. Alors ? :)

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  8. Décidément entre toi et Zoridae je prends de ces doses d'émotion Putaing congue ! Mon petit coeur va pas tenir à ce rythme là, bon, quand est ce que vous racontez des trucs sans sentiments dedans ?
    Moi qui voulais raconter un souvenir d'enfance demaing, ça craingue du boudingue.

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  9. Ca me rappelle une aventure qui m'etait arrivée dans le nord-est.
    "Bonjour, je voudrais une chocolatine, svp.
    - ... (Moment de panique de la boulangere fraichement arrivée dans le metier)
    - Pardon, un pain au chocolat, svp..."

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  10. @otir : ravi de te voir ici ! J'apprécie beaucoup pour ma part tes billets sur 'Hanouka, ils sont plein de rêves...

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  11. @dom : oh, merci ! Mais c'est grâce à toi si ces souvenirs sont revenus à la surface, je n'avais pas grand chose à bloguer ces temps ci... J'avoue que je me suis ému tout seul, en repensant à ça, j'avais les larmes aux yeux devant mes collègues, dur à expliquer.

    @tarValanion : oui les chocolatines, je connais ! C'est d'ailleurs ce que j'avais dit en commentaire, chez Dom ! :o)

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  12. Coum bas nin'? ;-)
    Oh ptain je m'en doutais, je m'en doutais, ça pouvait pas être autrement.
    Es pas poulid axurit!
    (tain faudra que j'y revienne un peu quand même).
    Des bizettes

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  13. Putaing cong !
    J'ai l'acceng de Toulouse, et j'en suis fier, cong !

    Catalogne, Marseille, Toulouse, c'est mon axe du mal perso ça pardi, té !

    Chez moi ça parlait français sauf quand mon arrière grand mère engueulait ma mère, là ça se passait en Catalan !Quand je vais à Paris j'évite de parler le plus possible, je suis encore faible sur les accents pointus ^^

    La chocooooooo !!
    Je crois qu'une boulangerie c'est LE lieu pour étudier les patois et autres accents ^^, à Toulouse on ne dit que chocolatine pour pain au chocolat, du coup je me suis souvent tapé le blues de la choco dans toutes les villes de France (parce-que genre à Marseille ou Monpeul ils connaissent pas non plus je crois)

    Allez, @+, ou adiou !

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  14. va bé !

    (ouh la la, c'est ancien tout ça... :)

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  15. @donzo : et c'est un éternel recommencement, parce qu'après tout ce temps à Lyon, j'ai pris des expressions qu'ils ne comprennent pas... à Paris.

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  16. comme coi , chaque "pays " a son langage. Le mien est irrémédiablement pointu , parisien , sans doute (avec un mot ou deux de "chti" dans mon vocabulaire.
    Par contre , j'ai beaucoup bougé et je me suis frottée à beaucoup de langues différentes et du coup , quand j'entends quelques mots prononcés dans une langue amie , c'est comme si j'y était née. Comme quoi,les mystères de la génétiques sont impénétrables..
    J'adore la vue du Canigou ...
    J'y suis montée quelques fois.

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  17. bon moi évidemment, je ne peux que rebondir sur un truc... je le voyais vachement moins sophistiqué que toi l'Homme de Tautavel^^ et limite plus muet aussi^^ très beau billet, tu as décidemment la fibre littéraire, avé ou sans l'asseng^^

    nea

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  18. Wahou, qu'est-ce que c'est bien écrit !

    J'ai bien failli laisser s'échapper une petite larme. Oui, je suis sensible ;-)

    Lutine

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  19. l'enfance n'est jamais bien loin sous la surface
    les larmes de ton émotion me touchent autant que tes souvenirs

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  20. Histoires parallelles, moi c'etait Montpellier / Paris. Le choc...

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  21. rroooo mé ! j'arrive de chez Dom tout émue et là, bong, t'en remets une couche et là ben ça y est je pleure comme une madeleine de Commercy : normale pour une meusienne expatriée dans le LubeUron ! Bon ben allez les piots je vais essuyer mes larmes et ..la vaisselle, nettement plus reposant pour mon baromètre émotionnel, putaing Bal faut prévenir quand tu fais des trucs pareils, je sais pas moi tu devrais faire un code du style "attention message à haute teneur émotive, à ne lire qu'en cas de nostalgite contagieuse"

    Ah Bal si tu savais ...

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  22. Ah! L'accent de Marseille, un régal. Et leur façon de jouer au foot, une merveille...

    Eric

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  23. C'est marrant mais j'ai l'impression que l'accent du sud de ta jeunesse est plus élégant et émouvant que l'accent du fin fonds de la Bretagne qui m'a vu grandir. Comme l'accent de chez moi est dur à transcrire par écrit, je t'envoie un email avec un bijou d'accent local. Tu m'en diras des nouvelles!
    à plus mister

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  24. mais le chapeau melon, c'est pas très pointu ça, non?

    SAUCE

    prononcer soce, comme quand le turc vous prepare un grec

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  25. Putain, moi aussi, ça me file le bourdon que tu parles des origines, et de ces remontées, par bouffées, quand tu t'immerges au détour d'un retour... On est tous des déracinés de quelque part, et tous un peu usurpateurs quand on doit se fondre. Alors pouvoir s'abandonner parfois, se retrouver, par des accents, par des odeurs... Putain, qu'il est beau ton texte!

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  26. Ouh la la ! J'ai du retard dans mes réponses. Vous ne m'en voudrez pas.

    J'apprécie vos commentaires, je vous en remercie !

    En ce moment, je blogue en ne bloguant pas. Comment dire ? J'entretiens mon blog en le mettant en jachère pendant quelques jours. Ca fait du bien ! J'y pense avec plaisir. Je songe à quelques articles que je pourrais faire. Je profite des blogs des autres que j'ai découvert grâce au mien...

    A bientôt ! [brrr il fait un de ces froids...]

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  27. Je sais que je ne vais pas faire très original en t'écrivant que j'ai trouvé ce post très bien écrit, mais bon, après tout, qu'est ce qu'on s'en branle de l'originalité...

    Personnellement, étant née en banlieue parisienne, je n'ai pas un vocabulaire particulièrement pittoresque (à peine, de temps à autres, une ô combien élégante surprononciation du "r" héritée du langage parental normand ^^), et quelque part, je le regrette un peu quand je me trouve propulsée dans ces réunions de famille et autres où les accents sont si marqués... Comme si l'endroit où j'avais grandi n'avait laissé aucune marque véritablement visible sur ma façon de parler. C'est d'un triste... Les gens qui parlent ch'ti (et les autres, hein, le ch'ti n'est qu'un exemple !) ne connaissent pas leur chance U_U

    Aleks

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  28. @aleks : "Je sais que je ne vais pas faire très original en t'écrivant que j'ai trouvé ce post très bien écrit, mais bon, après tout, qu'est ce qu'on s'en branle de l'originalité..."

    Aucun soucis, on s'en fout de l'originalité ! Si vous savez pas quoi commenter, d'ailleurs, copier-coller juste ça :

    "Balmeyer, j'aime ton billet, j'aime aussi ton corps et ton haleine de printemps."
    :-)

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  29. Balmeyer, j'aime ton billet, j'aime aussi ton corps et ton haleine de printemps."
    :-)

    justmarieD en visite de courtoisie,

    c'est si beau comme pays la Courtoisie.

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  30. Balmeyer, j'aime ton billet cong, j'aime aussi ton corps et ton haleine de printemgue, putaing !

    Moj ça me donne faimgue tout ça, je mangerais biengue des boles de picoulat !

    Au fait, vous saviez qu'il y une base de la DGSE sous le Canigou ?!!
    Heu oui c'est vrai, ça n'as rien à voir !

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  31. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  32. @donzo : c'est vrai ça, pour la DGSE sous le Canigou ? O_o.
    Ca fait peur, ça, congue.

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  33. Ah une jolie note ...Et si touchante pour une Toulousaine du Lot et garonne qui aime se balader dans le Roussillon et plonge à Cerbère.

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  34. Le Petit Nicolas (mais en Plus Grand)16 décembre 2007 à 17:19

    Moi , je ne me suis jamais remis de mon passage de Paris à Toulouse ; 12 ans apres , il m'arrive encore l'infamie d'un abominable individus qui m'interrompt alors que je parlais , me regarde froidement , et me dit laconiquement "Mais ? Vous n'etes pas d'ici , vous ?" .

    www.grandnicolas.com

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  35. Magnifique photo, et magnifique texte. Trés beau. Ca valait le coup de passer ici ce matin.

    Bonne semaine, et merci pou rce magnifique billet.

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