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Point de vue numéro trois : le reste du monde (3/3)

[lire le tout début]

L'embaumeur sort de la pièce, il s'entretient avec la femme. Il laisse derrière lui, dans la chambre à coucher, une odeur de propre délétère, le sang antiputride pour les morts ; là où fut un havre de tendresse, un nid de chaleur décoré de portraits, il reste un peu l'ombre de la cuisine secrète des soins occultes. La fenêtre est ouverte, il faudra fermer au bout d'une heure, mais les rideaux garderont un peu la fragrance invraisemblable du formaldéhyde, il faudrait les changer, mais ça ne servirait à rien, il faudrait changer les murs, les portes, l'immeuble entier.

Il s'entretient avec la femme, il compatit. C'est terrible comme maladie, n'est-ce pas. A force, les embaumeurs, comme les pathologistes, savent déchiffrer notre fin de carrière. Il prend son matériel, et s'en va.

L'embaumeur, tandis qu'il marche sur le trottoir, se fait accoster par le voleur. L'embaumeur n'en revient pas. File moi les sacoches, le croque-mort. C'est comique. Il tente d'expliquer, ne trouve pas les termes. Tout de même, ce n'est pas respectueux. Il cherche les mots, il a dû les laisser dans la valise, au secret, avec la fatigue de la semaine. Mais l'autre, nerveux, ne lui laisse pas le choix, avec son gros couteau. L'embaumeur, lui, a de plus gros couteaux, certes, mais là n'est pas la question.

Le voleur s'enfuit, laborieusement ; son départ est plutôt leste, mais surpris par le poids des mallettes, il ralentit assez vite. L'embaumeur reste planté comme une canule sur le trottoir, les bras ballants. Il vient de se faire dévaliser. Que faire ? Il jauge le voleur qui prend la clef des champs sans trouver la serrure, le long de la rue, se secouant comme un diable de droite à gauche. Au jugé, l'embaumeur estime pouvoir le rattraper assez facilement, s'il s'en donne la peine.

Mais il renonce. Il se dit que l'assurance paiera. Il voit l'autre, ses deux valises goulûment enserrées décrire des bonds chaotiques. L'autre disparaît enfin à l'angle de la rue.

L'embaumeur s'assoie un moment sur un banc, écarte les bras, retire ses talons meurtris des chaussures, puis s'allume une cigarette. Il contemple les arbres, leur univers orange, sonore et alambiqué, peuplés d'adorables créatures. Il se détend pleinement, sa journée, comme toute chose dans ce monde, a connu sa fin. L'humanité, la compassion, le respect pour les défunts ; le coeur est léger. Il tente d'imaginer la tête du gredin, pleine de gourmandise, en train de forcer les valises étanches ; le déclic, l'ouverture, le butin. Il sourit.

Commentaires

  1. si c'est pour savoir si tu peux écrire des polars : tu peux !


    (et merci pour le conseil pour contrer les cochons de chez gougueule)

    edgar, www.lalettrevolee.net

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  2. comme d'habitude, un récit impeccable et prenant... mais où vas tu chercher des idées de ce genre ?

    nea

    http://neatombetoile.over-blog.com

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  3. @edgar : merci à toi !

    chère @nea, toi qui - il me semble - connait assez bien le monde des forums et du chat, je serais tenté de répondre à ta question "où vas tu chercher des idées de ce genre ?" par un sigle bien connu de trois lettres, mais je m'en abstiendrai... :-)))

    Ceci dit, l'anecdote est véritable.

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  4. tu pourrais t essayer sur des billets avec un peu de cul. pour voir...
    mr romano

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  5. euh trois lettres, qu'est-ce que ça peut bien être ? TF1 ? UMP ? nea ? (je te rassure, je crois savoir de quoi tu parles, tssss je te croyais pas si vulgaire, en plus à cet endroit là, je ne suis pas sûre que tu trouves des idées d'histoires^^) euh sinon la suggestion de Mr Romano est interessante...

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  6. vulgaire ? non ! Grossier, oui ! :o)

    Fait bien dire des bêtises après les trucs déprimants que je viens d'écrire !

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  7. Dom des ménagères3 décembre 2007 à 14:24

    On se demande où tu veux en venir, puis on y arrive sans même avoir vu le voyage se dérouler.
    Je commence à prendre l'habitude, moi qui ai arrêté de fumer de tes billets acides, amers et sucrés à la fois.

    Et la grossièreté n'est pas un mal, mais un bon défouloir. BDM.

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  8. Klass...
    Ca m'a fait penser à Six Feet Under ( par ailleurs)

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  9. Tes histoires la plupart du temps on les dévore, même quand elles sont trash comme celle ci! quand le voleur ouvrira les valoches ça va embaumer sévère!
    bravo et à bientôt

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  10. Bien ficelé, bien écrit, quel talent !
    Sérieux l'anecdote est véritable ?!Brrrr...

    @+++ Pack de bière, heu, Balmeyer je veut dire..! :o)

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  11. @donzo : voui, l'anecdote est véritable. Enfin, il s'agit d'une vieille anecdote, à présent le matériel est un peu plus "volumineux", ça ne marcherait plus...

    Ceci dit, j'ai quand même trouvé une illustration des "valises" assez parlante, que je me fais une joie de vous faire découvrir (rien de gore) :

    C'est ici

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  12. Il me faut absolument les mêmes valises pour partir à la mer cet été !
    A la fois classe, moderne et pratique :o)

    ^^

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