
Je suis un grand sensible : ma mère me dit, tu sais, tu vas avoir dix ans, et plus jamais ton âge n'aura qu'un seul chiffe. Pour toujours, à tout jamais, tu auras au moins deux chiffres au compteur de ton âge. Je suis livide. Je fais une de ces têtes, à cette révélation, comme un coup de massue donné par l'irréversibilité des choses. Mon enfance, à tout jamais happée par l'aspirateur de Saturne. Ma mère - un peu désolée - me parle encore de cette veille d'anniversaire. En insistant juste un peu plus sur le morbide, elle aurait fait de moi le premier gothique de France.
J'ai dix ans, je suis tout menu, mais un été j'ai été gros. Comme tous les étés, je passe un ou deux mois à Perpignan, chez mes grands-parents, qui m'adorent, et qui par dévotion me donnent à manger des trucs amoureusement gras. Jambon, viandes, pâté, Nutella, grillades, saucisses sèches, Nutella, saucisses humides, steak de cheval, côte de porc, côte de cheval, steak de vache, gras de poule, tête de canard, foie de poisson (non, jamais de poisson), pain, Nutella. Parfois, le dimanche, si le jour est un nombre pair, une feuille de salade, avec des oignons frais.
A la descente de l'avion, ma mère me découvre, mes grands parents, au téléphone, sont fiers : ils se sont bien occupé du petit fils, je suis leur chef-d'oeuvre estival. J'ai poussé comme un ficus, mais latéralement. Du petit fils, il a y en a beaucoup plus, il a doublé de volume, on pourrait le couper en deux, il y en aurait un pour eux, un pour mes parents. Ils m'adorent.
Je suis à Toulouse, donc, on vient d'amener une petite boite rouge. Suspens. La suite, demain, je vais grignoter, ça m'a creusé de parler de l'été où j'ai été gros.