jeudi 4 octobre 2007

Passagers clandestins

Sur le polaroïd, je suis assis sur un petit banc de fortune, en bois, à côté de la 4L blanche. Je n'ai déjà plus les cheveux blonds, je ne ressemble déjà plus à Brian Jones. J'ai une blouse en plastique, un petit cartable. C'est la rentrée. Toujours pas de souvenir, toujours pas d'émotion. J'ai un nez en trompette, une bouche de canard, avec la lèvre supérieur un peu en avant.

Le petit banc est devant le Mas, à côté de la gouille, ce qui signifie "ruisseau" en catalan. Les champs (les vignes à l'époque) sont ponctués par de minuscules rigoles que le paysan d'à côté orchestre avec des vannes, grandes lames d'acier qu'il promène sous le bras. Tel un aiguilleur de l'eau, il marche lentement sur les chemins de terre, avec sa longue plaque couleur rouille, une cimeterre hypertrophiée qu'il plante parfois d'un geste spectaculaire au travers d'un ruisseau, comme un géant coupant un fleuve en deux ; l'eau s'arrête, le niveau monte, il dévie les cours d'eau ; il irrigue ses futures récoltes.

Les champs sont vastes, les arbres sont hauts voire hautains, même si on connaît les lieux, il semble que l'on s'y perde toujours un peu, délicieusement. Peupliers touffus et rêches, peuplés de bestioles grimpantes. Recoins en pagaille, orgie de cachettes, exubérances de cabanes les unes masquant le secret des autres. Buissons inexplorés, derrière lesquels miaulent parfois quelques petits chats perdus. Meutes de chiens qui poursuivent les petits chats, les zigouillent de temps en temps. Bêtes crevés, dans un sillon, oiseaux paisibles, piaillant leurs affaires dans les cimes secouées de Tramontane. Gros chats rescapés, dans quelques branches, ou sur le toit d'une voiture, revenus de tout, qui, la fourrure étalée, regardent filer l'existence sans émotion avec leurs yeux de verre.

Je brinqueballe sur la banquette saillante de la voiture, le chemin est longuet, infiniment balisé de platanes considérables, soulevant, broyant, la route de leurs racines noueuses. Je quitte le jeu perpetuel, l'esprit primitif des fantaisies inépuisables, je vais à l'école.

On se fait une montagne de la rentrée pour les enfants. On s'imagine qu'ils vont hurler comme si on les lâchait dans une jungle en guerre, d'un hélicoptère. Mais c'est amusant, ce n'est pas comme ça : l'an dernier, N. amène son petit, il est tout content ! Une rentrée parfaite. Les ennuis commencent quinze jours après : ah mais l'école, ça va être tous les jours ? Tous les jours de toute la vie ?

Un peu plus tard, mon grand-père m'accompagne. Il ne dit pas grand chose, des mots tendres en catalan. On arrive dans la ville, soudain, je fais un caprice, je refuse d'y aller, à l'école. Mon grand-père, soit disant un roc, un pic, un cap, fonctionnaire de police ; il cède. Il fait demi-tour, dans la 4L. Nous n'allons pas à l'école, finalement. Il va s'en doute se faire enguirlander, il va s'en entendre, des leçons, par des femmes. Tant pis, il s'arrête chez le buraliste, m'achète une petite voiture. Il me la tend, l'air gourmand. Passagers clandestins du matin lumineux. Je suis heureux. Nous passons une bonne journée.

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